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 « Le problème le plus important de toute la pensée humaine : Saisir l'être humain en tant qu'individualité libre, fondée en elle-même »
Vérité et Science, Rudolf Steiner

   

Citation
  • « Ces trois choses, socialisme, liberté de pensée, science de l'esprit sont indissociables. Ils vont ensemble. L'évolution de l'un est impossible sans celle de l'autre au cours de cette cinquième époque postatlantéenne qui est la nôtre. »

    Dornach, 6 décembre 1918 – GA186

    Rudolf Steiner
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Article de Rudolf Steiner publié originellement dans Mitteilungen aus dem Verein zur Abwehr des Antisemitismus, Ile A., N° 46 à N° 48, 13, 20 et 27 novembre 1901.
Cet article est publé en français dans le livre «Steiner journaliste»
Rudolf Steiner – GA031
Deuxième édition 1989 - Éditions Novalis - 2004
Traduction : Geneviève Bideau

 

NDLR : Dans des dizaines de contributions, Rudolf Steiner a toujours combattu énergiquement l’antisémitisme (de même que le nationalisme et le racisme). Ceci ressort aussi de la vision de l’être humain et des civilisations qu’il développe au cours de milliers de conférences ou de nombreux ouvrages. 

Ceux et celles qui prétendent le contraire, le font rarement par ignorance. La plupart savent pertinemment qu’il s’oppose radicalement à l’antisémitisme, au racisme et au nationalisme. Il suffit de prendre connaissance avec sérieux et rigueur de son œuvre pour le savoir. 

C’est sciemment et consciemment que ces personnes mentent. Leur moyen : traîner dans la boue autant que possible Rudolf Steiner en l’assimilant à ce qu’il y a de plus opposé à son être et à la science de l’esprit d’orientation anthroposophique. Leur objectif, qu'ils cachent au public : détourner le maximum possible de personnes de l’anthroposophie, car cette science de l'esprit représente une source de renouvellement de la culture et de la civilisation qu’ils veulent, par tous les moyens possibles et imaginables, détruire. 

 

UN ANTISÉMITISME HONTEUX[1]

I

L'antisémitisme ne dispose pas précisément d'un vaste réservoir de pensées, même pas d'un stock de phrases toutes faites ni de slogans pleins d'esprit. Il faut constamment entendre les mêmes platitudes éculées quand les adeptes de cette « conception de vie » donnent libre cours aux sentiments troubles de leur poitrine. On fait là l'expérience de phénomènes singuliers. On peut penser d'Eugen Dühring[2] ce que l'on veut ; ceux qui le connaissent doivent être au clair sur une chose : c'est un penseur original sous bien des rapports, versé en profondeur dans de nombreux domaines scientifiques, extrêmement stimulant dans les problèmes de mathématiques et de physique. Dès qu'il en vient à parler de choses où son antisémitisme entre en jeu, il devient dans ce qu'il dit plat comme un petit agitateur antisémite. Il ne s'en distingue manière dont il présente ses platitudes, par le brillant de son style.

Avoir de tels auteurs de parade a une valeur particulière pour les antisémites. On ne trouvera guère dans aucune orientation de parti davantage que dans celui-ci la tendance à se référer constamment à des autorités. L'un et l'autre ont aussi dit quelque chose de défavorable sur les Juifs ; c'est chose qui revient constamment dans les publications des antisémites.

Aussi vint-il donc tout à fait à point pour de telles personnes de pouvoir découvrir de nouveau dans le livre d'un professeur allemand d'université, en outre, d'un professeur qui jouit certaine considération dans les cercles les plus larges, dans le Système de l'éthique avec une esquisse de théorie de l'État et de la société du professeur berlinois Friedrich Paulsen, quelques-unes des vieilles brillantes phrases toutes faites de l'antisémitisme. Effectivement, on rencontre dans le premier chapitre du quatrième livre de ladite éthique des phrases que — avec peut-être moins d'élégance — aurait pu aussi dire un agitateur antisémite parmi les philistins buveurs de bière d'une petite ville ou qu'aurait pu écrire le rédacteur minable d'une feuille de chou antisémite. Et on peut les lire dans une théorie morale de philosophie, écrite par un professeur allemand de philosophie et de pédagogie qui fait des cours bien fréquentés, qui écrit des livres qui sont la plupart du temps appréciés, qui passe même aux yeux de beaucoup pour l'un des meilleurs philosophes de notre temps. Il écrit ce que l'on a si souvent entendu dire :

« Différents par l'origine, la religion et le passé historique, ils » (les Juifs) « formèrent pendant des siècles une citoyenneté étrangère qui les protégeait dans les États européens. L'accueil dans le droit civil de l'État se produisait apparemment sur la base de l'égalité non seulement de langue et de formation, mais avant tout de leurs aspirations politiques avec celles du groupe de la population qui acquérait depuis 1848 une influence déterminante sur la vie de l'État. Avec le changement de constellation politique depuis 1866, la vision de la position des Juifs par rapport aux États nationaux est devenue autre dans de larges cercles de la population.

Si je ne me trompe, l'état d'esprit hostile à l'égard des Juifs ne dépend pas pour la moindre part du sentiment instinctif que le Juif ne voit pas son avenir, l'avenir de sa famille aussi exclusivement lié à l'avenir de l'État ou du peuple dans lesquels il vit que ne le font les autres citoyens de l'État : si la Hongrie devenait aujourd'hui russe, le Juif jusqu'ici Hongrois s'accommoderait bientôt d'être maintenant un Juif russe, ou il secouerait la poussière hongroise de ses sandales et partirait à Vienne ou à Berlin ou à Paris et serait jusqu'à nouvel ordre un Juif autrichien, allemand ou français[3]. » 

Si j'ouvre par hasard le Système de l'éthique de Paulsen à l'endroit où se trouvent ces développements sans connaître tout le contexte où ils se trouvent, je serais tout d'abord étonné qu'un philosophe du temps présent ose écrire des choses de ce genre dans un livre sérieux. Car dans ces phrases il y a quelque chose qui frappe et qui induirait toute autre conclusion plutôt que celle qu'elles proviennent d'un philosophe, dont le premier instrument, le plus nécessaire, est censé être une logique sans contradiction. Mais être logique signifie avant toutes choses examiner de plus près les contradictions dans la vie réelle, les rapporter à leurs véritables raisons. On peut poser cette question : un philosophe a-t-il le droit de faire ce que fait le professeur Paulsen : enregistrer tout simplement le changement intervenu dans les états d'esprit radicalement opposés à deux époques successives sans déceler les causes de ce changement ni tout au moins tenter de les déceler ? Les opinions libertaires apparaissant en 1848 à la surface de l'évolution historique amenèrent à la conviction qu'il existait une égalité « de langue et de formation », et même d'« aspirations politiques » entre les Juifs et les peuples occidentaux. Une époque ultérieure engendra en bien des cercles un « état d'esprit hostile aux Juifs ». Paulsen se rend la compréhension de ce changement facile. II le rapporte à un « sentiment instinctif » qu'il décrit ensuite plus en détails.

Dans une suite de cet essai, nous verrons ce qu'il en est réellement de ce « sentiment instinctif ». Indiquons seulement pour cette fois ce qu'a d'inacceptable le fait de se référer dans un exposé philosophique de « théorie des mœurs » à des « sentiments instinctifs » dont on n'étudie pas le fondement ni la justification. C'est tout de même précisément l'affaire du philosophe d'amener à des représentations claires ce qui se niche comme représentation non claire chez d'autres gens. Mais Paulsen ne fait pas le moindre geste pour aller dans cette direction. Il fait tout simplement siens les « sentiments instinctifs » qu'il a cru percevoir et dit ensuite, tout à fait en restant à la hauteur des phrases, vagues, non philosophiques, qui précèdent : « C'est seulement lorsque les Juifs deviendront totalement sédentaires (...) que disparaîtra totalement le sentiment de ce qu'a de hors-normes leur citoyenneté. Certes, il est bien douteux que cela puisse se produire sans abandon de leur pratique religieuse traditionnelle[4]. » Une seule chose est douteuse pour moi, une fois que j'ai lu cette phrase : n'est-il pas inouï de dire des choses aussi inconsistantes à cet endroit, dans un livre qui a en vue tant de gens dans une affaire aussi importante ? Car, que l'on se demande ce qu'a donc dit en fait le professeur Paulsen. Il n'a rien dit sauf qu'il croit percevoir des « sentiments instinctifs » et qu'il ne peut pas se faire d'opinion sur ce qui doit advenir. Celui qui veut prendre cela pour philosophique, libre à lui. J'estime plus philosophique de me taire à propos de choses pour lesquelles je dois si souvent reconnaître que je n'ai pas d'opinion.

C'est ce que ne peut manquer de dire d'emblée celui qui a lu ne serait-ce qu'un seul passage du livre de Paulsen. Et il aurait tout d'abord aussi raison. Dans une deuxième partie de cet article, nous allons montrer comment se situe l'exposé de Paulsen à la lumière du reste de son penser, et ensuite, à la lumière de la vie allemande de l'esprit pendant ces dernières décennies. J'espère que l'on trouvera dans une telle considération un chapitre non inintéressant de la « psychologie de l'antisémitisme ».

II

Ces sentiments confus dont naît, à côté de toutes sortes d'autres choses, aussi l'antisémitisme ont pour particularité de miner toute droiture et toute simplicité de jugement. On n'a peut-être pas pu l'observer à l'époque moderne sur aucun phénomène social mieux que sur l'antisémitisme lui-même. Je fus en mesure de le faire pendant mes années d'études à Vienne, il y a environ vingt ans. C'était l'époque où le propriétaire terrien Georg von Schönerer[5], qui était jusqu'alors essentiellement un radical-démocrate de Basse-Autriche, devint un antisémite « national ». Expliquer ce renversement chez Schönerer lui-même ne sera pas tout à fait si facile que cela. Celui qui a eu l'occasion d'observer cet homme dans son agir officiel sait que c'est une nature tout à fait imprévisible, chez qui l'humeur personnelle a davantage de signification que la pensée politique, qui est entièrement dominé par une vanité qui ne connaît pas de limites. Le phénomène important dans l'histoire de l'évolution de l'antisémitisme moderne, ce ne sont pas les variations personnelles de cet homme, mais bien plutôt les variations de ceux qui devinrent ses adeptes. Avant l'entrée en scène de Schönerer, il était facile à Vienne de s'entretenir avec les jeunes gens qui avaient grandi sous l'influence des conceptions libérales. Dans cette partie de la jeunesse vivait un sens de la liberté authentique, porté par la raison. Des instincts antisémites, il y en avait aussi à cette époque-là. Même dans la partie plus distinguée de la bourgeoisie allemande, ces instincts ne manquaient pas. Mais on était partout en voie de considérer ces instincts comme injustifiés et de les surmonter. On était au clair sur le fait que ce genre de choses sont une survivance d'une époque moins avancée dans le progrès et que l'on ne doit pas leur céder. En tout cas, on était au clair sur le fait que tout ce que l'on disait dans l'optique d'un impact public ne devait pas avoir poussé dans un terrain d'opinion comme celui de l'antisémitisme, dont un homme revendiquant avoir une certaine culture aurait à cette époque-là vraiment eu honte.

Schönerer exerçait une action sur la jeunesse estudiantine et, pour le reste, tout d'abord sur des couches de la population qui n'étaient pas très élevées. Les gens qui passaient de conceptions de la vie plus libres à sa manière peu claire se mettaient tout à coup à parler dans une tout autre tonalité. Des gens que l'on avait auparavant entendus déclamer sur la « véritable dignité de l'homme », l' « humanisme » et les « conquêtes de l'époque en ce qui concerne la liberté » se mettaient maintenant à parler carrément de sentiments, d'antipathies qui étaient dans le même rapport avec leurs précédentes déclamations que le noir et le blanc et qu'ils n'auraient peu de temps auparavant pas reconnus comme leurs, sans que le rouge de la honte leur monte au front. Dans la vie spirituelle de ces hommes était atteint le point que j'aimerais caractériser en disant que la logique rigoureuse a été rayée des rangs des puissances qui règnent à l'intérieur de l'homme. On peut s'en persuader à chaque instant. Aucun des récents transfuges vers le camp antisémite n'osait dire sérieusement quoi que ce soit contre ses principes libéraux d'autrefois. Chacun affirmait bien plutôt que pour l'essentiel, il reconnaissait pour siens, avant comme après, ces principes, mais qu'en ce qui concernait l'application de ces principes aux Juifs, eh bien... Et alors suivait une phrase convenue quelconque qui était une insulte à tout penser sain. La logique a été détrônée par l'antisémitisme.

Pour quelqu'un qui, comme moi, a toujours été très sensible à l'égard de péchés contre la logique, le commerce avec de telles personnes devint particulièrement pénible. Afin que l'un ou l'autre ne croie pas pouvoir faire de mauvaises plaisanteries sur cette phrase, je fais remarquer que je puis avouer sans la moindre immodestie ma nervosité à l'égard de l'illogisme. Car je tiens le « penser logique » pour un devoir général de l'homme et la nervosité spécifique en ces choses pour une disposition pour laquelle on peut aussi peu agir que pour sa force musculaire. Mais quant à moi, j'étais apte par ma nervosité à étudier intimement, si je puis dire, le cours de l'évolution de l'antisémitisme sur un exemple particulier. Je voyais chaque jour d'innombrables exemples de corruption du penser logique par des sentiments confus.

Je sais que je ne parle ici que d'un exemple. Les choses se sont passées autrement en divers autres lieux. Mais je crois que l'on ne peut pourtant vraiment comprendre une chose que si l'on a appris à la connaître en un endroit quelconque intimement. Et pour juger du cas Paulsen, je suis peut-être tout particulièrement préparé précisément par ces études que j'ai faites. J'ai tout le respect que l'on doit avoir pour Monsieur le professeur. Mais il y a chez lui un délicat problème logique. Pas de façon aussi grossière que chez mes contemporains se convertissant du libéralisme au schönererianisme. C'est bien évident. Mais je pense que par le cas le plus grossier, le cas plus doux de Paulsen est justement placé dans sa juste perspective.

Dans le deuxième livre de son Système de l'éthique, dans l'essai sur les concepts de « bien et de mal », Paulsen écrit : « Le comportement d'un homme est moralement bon dans la mesure où il tend à agir objectivement dans le sens d'une stimulation à la prospérité d'ensemble, subjectivement, dans la mesure où il est accompagné de la conscience de la conformité au devoir ou de la nécessité morale[6]. » Peu avant, Paulsen écrit sur la phrase « la fin justifie les moyens » : « Si l'on comprend la phrase ainsi : ce n 'est pas une fin permise arbitrairement, non, c'est la fin qui justifie les moyens ; mais il n'existe qu'une fin dont dépend toute détermination de valeur, à savoir le plus grand bien, la prospérité ou la forme la plus parfaite de vie de l'humanité. »

Peut-on jeter un pont depuis ces deux phrases jusqu'aux visions qui favorisent l'aversion à l'égard des Juifs ? Ne devrait-on pas exiger énergiquement, dans un véritable progrès logique du penser, la clarification par la raison d'une telle aversion ? Que fait Paulsen au lieu de cela ? Il dit ceci : « Avec la transformation de la constellation politique depuis 1866, la conception de la position des Juifs par rapport aux États nationaux est devenue une autre dans d'assez grands cercles de la population[7]. » Ne devait-il alors pas tenir cette transformation pour une défection par rapport à son idéal moral, par rapport à l'adonnement à la seule et unique fin qui justifie les moyens ? Le libéralisme a pris au sérieux de tenir la croyance dans la « forme de vie la plus parfaite de l'humanité » pour un idéal moral. Mais ce sérieux n'autorise pas une transformation comme celle qui s'est produite depuis 1866. Il rend impossible de limiter arbitrairement l'humanité à une manière.

C'est là que Paulsen, pour ne pas devoir devenir amer à l'égard de l'antisémitisme, devient tiède à l'égard de la logique.

Je réserve pour la fin de cet article de m'engager davantage dans l'étude de cette faille logique.

III

Il faut qu'existent dans la culture spirituelle du présent des raisons assez profondes pour que soit possible un jugement comme celui du professeur Paulsen au sein d'un livre qui prétend être au sommet de la culture philosophique de l'époque. Celui qui suit le cours de l'évolution spirituelle au dix-neuvième siècle sera aussi facilement conduit à ces raisons s'il a quelque objectivité. Dans cette évolution, il y a toujours eu deux courants. L'un était en droite ligne la succession des « lumières » du dix-neuvième siècle ; l'autre était une sorte de contre-courant contre les résultats des lumières. Le mérite éternel de ces dernières sera d'avoir présenté à l'homme comme l'idéal le plus élevé l'« humanité pure, harmonieuse » elle-même. Une exigence morale d'une hauteur incomparable est présente dans le fait de dire :que l'on fasse abstraction de tous les contextes occasionnels dans lesquels est placé l'homme et que l'on cherche à mettre en valeur dans tout — la famille, la société, le peuple, etc., — 1'« homme dans sa pureté ». Celui qui s'exprime ainsi sait naturellement tout aussi bien que les sages philistins que les idéaux ne peuvent pas être réalisés dans la vie immédiate. Mais est-il donc insensé de parler en géométrie de cercle parce que l'on ne peut tout de même dessiner sur le papier avec son crayon qu'un cercle tout à fait imparfait ? Non, ce n'est pas du tout insensé. Il est bien plutôt extrêmement fou d'insister sur une chose aussi évidente. Il est tout aussi fou de parler en éthique de ce qui ne peut exister en raison de l'imperfection de tout réel. Mais ce qui a ici vraiment de la valeur, c'est pourtant seulement d'indiquer les buts dont on veut s'approcher. C'est ce qu'ont fait les « lumières ».

A cette vision s'opposa l'autre qui chercha ses racines dans l'observation de l'évolution historique. Lorsqu'on en parle, on touche à de grands défauts dans la culture du dix-neuvième siècle qui sont liés à de grandes vertus. Il suffit de citer les noms de Jacob et Wilhelm Geimm pour rappeler toute la signification de cette phrase : l'homme du dix-neuvième siècle apprit à comprendre son propre passé, il apprit à comprendre ce qu'il est maintenant par ce qu'il fut jadis. Les frères Grimm[8] nous ont introduits dans notre passé linguistique, dans notre passé mythique. Leur conviction est contenue dans ces belles paroles : « De par son pays natal est donné à l'homme un bon ange qui, lorsqu'il part dans la vie, l'accompagne sous la forme familière de celui qui marche avec lui ; celui qui ne pressent pas le bien qui lui arrive de ce fait va peut-être bien le ressentir lorsqu'il franchit la frontière de son pays natal où cet ange l'abandonne. Cette compagnie bienfaisante, c 'est le bien inépuisable des contes, des légendes et de l'histoire[9]. » On sait qu'au dix-neuvième siècle on avança d'un bon pas sur la voie de ce genre de conceptions. Les représentations arbitraires que s'étaient faites les contemporains de Rousseau sur les conditions originelles de l'humanité furent remplacées par les observations des conditions véritables. La science de la linguistique, la science de la religion, l'histoire universelle de la civilisation et des peuples firent les plus grands progrès. On chercha à faire des recherches dans toutes les directions sur le devenir de l'homme.

Seul un fou pourrait avoir l'idée de sous-estimer tout cela. Mais cela fit aussi mûrir un défaut de nos visions de la vie qui ne doit pas être négligé. La connaissance du passé aurait seulement dû enrichir notre savoir ; au lieu de cela, elle influença les motifs de notre agir. La réflexion sur ce qui m'est arrivé hier devient pour moi un frein si elle me ravit aujourd'hui l'absence de prévention pour mes décisions. Si je m'oriente aujourd'hui non pas d'après les conditions qui se présentent à moi, mais d'après ce que j'ai fait hier, je fais fausse route. Si je veux agir, je ne dois pas regarder dans mon journal intime, mais dans la réalité. Le présent peut certes se voir du point de vue du passé, mais il ne peut pas être maîtrisé à partir de lui. Friedrich Nietzsche[10] a montré clairement dans ses écrits intéressants, dans ses Considérations inactuelles sur « L'avantage et les inconvénients de l'histoire pour la vie »quels dommages se produisent quand le présent est censé être maîtrisé par le passé.

Celui qui a des yeux ouverts sur le temps présent sait qu'il est inexact de penser que le lien d'appartenance des Juifs entre eux est plus fort que leur lien d'appartenance aux tendances modernes de la culture. Même s'il a semblé en être ainsi ces dernières années, l'antisémitisme y a contribué pour une part essentielle. Celui qui a vu comme moi avec horreur les dégâts causés par l'antisémitisme dans le cœur de nobles Juifs a dû en venir à cette conviction. Lorsque Paulsen exprime une opinion comme celle des intérêts spécifiques des Juifs, il montre seulement qu'il ne s'entend pas à observer sans préjugés. Ne laissons cependant par notre jugement sur la façon dont nous devons vivre ensemble à l'époque présente être troublé par nos représentations du fait que nous avons traversé dans le passé des évolutions différentes. Pourquoi rencontrons-nous donc justement un certain antisémitisme honteux au sein du monde cultivé là où l'étude de l'histoire est prise comme point de départ ? Le futur n'apportera en effet certainement rien d'autre que les effets du passé ; mais où règne donc dans la nature la règle que les effets soient semblables aux causes ?

Celui qui prend en considération tout le mode de penser de Paulsen devra avouer qu'il est un phénomène isolé au sein des cercles de ce que l'on appelle la culture historique. J'expliquerai encore dans un exposé final ce fait en particulier.

IV

Friedrich Paulsen a un jour caractérisé avec des mots pertinents les côtés d'ombre de notre temps présent. Dans son essai Kant, le philosophe du protestantisme, il dit ceci[11] : « La signature de notre siècle qui touche à sa fin est : croyance en la puissance, incroyance en les idées. À la fin du siècle écoulé, l'aiguille du temps indiquait l'inverse : la croyance en les idées était prédominante, Rousseau, Kant, Goethe, Schiller, les grandes puissances du temps. Aujourd'hui, après l'échec des révolutions idéologiques de 1789 et de 1848, après les succès de la politique de pouvoir, est en vigueur le mot d'ordre de volonté de puissance. » Il est hors de doute que notre temps n'a pas la compréhension de la mission d'un véritable idéalisme. Goethe a un jour exprimé ceci[12] : celui qui a vraiment percé à jour la signification d'une idée, qu'il ne se laisse ravir la croyance en elle par aucune contradiction apparente avec l'expérience. C'est l'expérience qui doit s'adapter à l'idée une fois qu'on l'a reconnue juste. Actuellement, une idée de ce genre trouve peu d'écho. Les idées ont perdu la force d'impact dans notre vie de la représentation. On met l'accent sur les « intérêts pratiques », sur ce qui « peut se faire sa place ». On devrait tout de même songer que l'histoire du progrès de l'esprit même, lorsqu'elle est considérée du point de vue juste, prouve la force d'impact des idées. Je vais indiquer un exemple parlant. Lorsque Copernic posa la grande idée des orbites des planètes autour du Soleil, on pouvait objecter tout ce que l'on veut contre elle, du point de vue de l'astronomie pratique. Les faits dont on avait une expérience contredisaient en partie absolument la théorie que posait Copernic. Du point de vue de l'astronome de la pratique, ce n'était à cette époque-là pas Copernic qui avait raison, mais Tycho Brahe qui lui opposait[13] : « La Terre est une masse grossière, lourde et impropre au mouvement, comment Copernic peut-il donc en faire un astre et le promener dans les airs ? » L'évolution de l'histoire a donné raison à Copernic parce que, perçant à jour l'exactitude de l'idée une fois conçue, il s'éleva jusqu'à la croyance que des faits ultérieurs élimineraient du monde l'apparente contradiction.

Comme il en est des idées dans le progrès scientifique, il en va de même aussi avec elles dans la vie morale. Paulsen l'admet théoriquement, en défendant la phrase mentionnée plus haut. Dans la pratique, il s'en écarte lorsqu'il pose l'antisémitisme comme un phénomène partiellement justifié. Celui qui croit aux idées ne peut se laisser égarer, quant à la valeur absolue de ces idées, par l'évolution historique des dernières décennies. Il devrait se dire ceci : les choses peuvent bien provisoirement être telles que la réalité est en contradiction apparente avec les idées absolument libérales ; ces idées sont indépendantes d'une contradiction de cet ordre. L'antisémitisme est une insulte à toute croyance en ces idées. Il est avant tout une insulte à l'égard de l'idée que l'humanité est plus haute que toute forme isolée (lignée, race, peuple) dans laquelle vit l'humanité.

Mais où allons-nous, si les philosophes, ces porteurs du monde des idées, ces avocats patentés de l'idéalisme, n'ont plus eux-mêmes la confiance requise en ces idées ? Que va-t-il advenir s'ils se laissent ravir cette confiance par le fait que pendant quelques décennies les instincts d'une certaine masse du peuple s'engagent sur d'autres chemins que celui que tracent ces idées ? Un homme comme Paulsen ne peut être conduit que par un respect excessif de la réalité historique à des affirmations en raison desquelles j'ai écrit ces développements. Dans la contradiction dans laquelle il se place par rapport à ses propres affirmations se manifeste si clairement chez Paulsen qu'il est sous l'emprise de cette fausse culture historique que j'ai caractérisée. Il ne prend pas son essor jusqu'à exercer sa critique sur l'évolution historique des instincts du peuple ; il permet bien plutôt à ces instincts du peuple de dire leur mot, qui est de poids. Qu'il en soit ainsi s'exprime aussi à satiété dans la manière imprécise dont Paulsen parle des antipathies à l'égard des Juifs. Cette manière s'avère en effet absolument être « un antisémitisme honteux ». Nulle part il n'est davantage nécessaire que dans ce domaine que l'on atteste de sa croyance en les idées par une prise de position décidée, sans équivoque.

On se plaint à bon droit que la philosophie jouisse à l'époque présente d'un faible prestige. Elle mériterait ce faible prestige si elle perdait sa croyance en ce dont elle doit être avant tout la gardienne, les idées. Le philosophe doit comprendre son temps. Il ne le comprend pas en faisant des concessions à toutes ses absurdités, mais seulement en opposant à ces absurdités la critique qui lui vient de son monde d'idées. A l'égard de tout ce que les antisémites affirment des Juifs, le maître de morale philosophique devrait se comporter comme le minéralogiste qui affirmera que le sel forme des cristaux cubiques même si quelqu'un lui montre un sel de cristal dont les coins ont été cassés par des circonstances quelconques.

L'antisémitisme n'est pas seulement un danger pour les Juifs, il l'est aussi pour les non-Juifs. Il est issu d'une disposition d'esprit qui ne prend pas au sérieux le jugement sain, droit. Il encourage une telle disposition d'esprit. Et celui qui pense en philosophe ne devrait pas regarder cela tranquillement. La croyance en les idées ne reprendra de son importance que si nous combattons aussi énergiquement que possible l'incroyance qui lui est opposée dans tous les domaines.

Il est douloureux de devoir voir qu'un philosophe, précisément, se met en contradiction avec des principes qu'il a lui-même caractérisés de façon claire et pertinente. Je ne crois pas qu'un homme comme Paulsen puisse s'investir intensément pour l'antisémitisme. Comme bien d'autres, l'esprit philosophique l'en préserve. Mais actuellement, davantage est requis dans cette affaire. Toute attitude vague est dommageable. Les antisémites utiliseront comme de l'eau pour leur moulin tout ce que dira chaque personnalité si cette personnalité leur en donne l'occasion ne serait-ce que par une formulation imprécise. Or le philosophe peut certes toujours dire qu'il n'est pas responsable de ce que les autres font de ses renseignements. On peut sans nul doute le reconnaître. Mais quand un maître de morale philosophique intervient dans les problèmes actuels du jour, il faut qu'en certaines choses sa position soit claire et sans équivoque. Et avec l'antisémitisme en tant que maladie de la civilisation, la chose est telle que, pour toute personne qui a son mot à dire dans des affaires publiques, on ne devrait pas avoir de doute sur la façon dont on doit interpréter ses paroles sur ce sujet.

Rudolf Steiner 

Notes

[1] Mitteilungen aus dem Verein zur Abwehr des Antisemitismus, Ile A., N° 46 à N° 48, 13, 20 et 27 novembre 1901. Article traduit par Geneviève Bideau.

[2] Eugen Dühring, Berlin 1833 — 1921 Nowawes, philosophe, écrivit, entre autres : Die Judenfrage (« Le problème juif»), 1881 ; Die Überschätzung Lessings und dessen Anwaltschaft fü die Juden (« La surestimation de Lessing et sa défense des Juifs »), 1881.

[3] System der Ethik, 6e éd. revue et corrigée, Stuttgart et Berlin, 1903, t.2, pp. 552 sq.

[4] Voir ibid., p. 553.

[5] Georg chevalier von Schönerer, Vienne 1842 – 1921 Rosenau pr§s de Zwettl, homme politique autrichien. Député au Reichstag en 1873, pangermaniste extrême, anti-habsbourg et antisémite, agitateur pour l’union de l’Autriche allemande avec l’empire allemand, fut condamné le 5 mai 1888 à quatre mois de cachot et à la perte de noblesse, pour intrusion dans les locaux de la rédaction du quotidien Neues Wiener Tagblatt, où il voulut demander aux rédacteurs une explication de la déclaration anticipée de la mort de l’empereur Guillaume Ier ; devint plus tard le promoteur principal du mouvement « Los von Rom ! » (« Loin de Rome ! ») et protestant.

[6] System der Ethik, 6e éd. revue et corrigée, Stuttgart et Berlin, 1903, t. 1, pp. 243 et 231.

[7] Voir ibid., t. 2, p. 552.

[8] Jacob et Wilhelm Grimm, germanistes, éditeurs de Les contes, des Deutsche Sagen (« Légendes allemandes »), du Deutsches Wörterbuch (« Dictionnaire allemand »), etc.

[9] Frères Grimm, Deutsche Sagen, Berlin, 1816—1818, Berlin, 2e éd. 1865, p. V (début de l'avant-propos).

[10] Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, 1873—1876 ; la deuxième, « De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie », provient de l'année 1874.

[11] Friedrich Paulsen, Kant, der Philosoph des Protestantismus, Berlin, 1899, p. 29.

[12] Cette citation résume probablement un certain nombre d'affirmations de Goethe concernant l'idée et l'expérience figurant dans ses écrits scientifiques.

[13] Cette citation est un résumé de pensées tirées de : Tycho Brahe, Opera omnia, I.L.E. Dreyer (éd.), Hauniae 1929, Tomus VI : Epistolarum Astronomicarum, Liber primus, Aus der Antwort Tycho Brahes an Christoph Rothmann in Kassel, Astronom von Wilhelm IV., Landgraf von Hessen - « Extrait de la réponse de Tycho Brahe à Christoph Rothmann à Cassel, astronome de Guillaume IV, landgrave de Hesse » (1590), pp. 220 sq.

 

 

Note de la rédaction
Un extrait isolé issu d'une conférence, d'un article ou d'un livre de Rudolf Steiner ne peut que donner un aperçu très incomplet des apports de la science de l'esprit d'orientation anthroposophique sur une question donnée.

De nombreux liens et points de vue requièrent encore des éclairages, soit par l'étude de toute la conférence, voire par celle de tout un cycle de conférence (ou livre) et souvent même par l'étude de plusieurs ouvrages pour se faire une image suffisamment complète !
En outre, il est important pour des débutants de commencer par le début, notamment par les ouvrages de base, pour éviter les risques de confusion dans les représentations.

Le présent extrait n'est dès lors communiqué qu'à titre indicatif et constitue une invitation à approfondir le sujet.
Le titre de cet extrait a été ajouté par la rédaction du site  www.soi-esprit.info   

 À NOTER: bien des conférences de Rudolf Steiner qui ont été retranscrites par des auditeurs (certes bienveillants), comportent des erreurs de transcription et des approximations, surtout au début de la première décennie du XXème siècle. Dans quasi tous les cas, les conférences n'ont pas été relues par Rudolf Steiner. Il s'agit dès lors de redoubler de prudence et d'efforts pour saisir avec sagacité les concepts mentionnés dans celles-ci. Les écrits de Rudolf Steiner sont dès lors des documents plus fiables que les retranscriptions de ses conférences. Toutefois, dans les écrits, des problèmes de traduction peuvent aussi se poser.
Merci de prendre connaissance
d'une IMPORTANTE mise au point ici.

 

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