
Extrait du reccueil de conférences « Les arrière-plans spirituels de la Première Guerre mondiale »
Stuttgart, le 24 février 1918 - 13ème conférence
Rudolf Steiner – GA174b
Éditions anthroposophiques romandes (2010) -
Traduction : Jean-Marie Jenni
(…) Il s’agit de considérer la réalité des choses. Une non-vérité exerce une action objective. Les pensées sont des réalités agissantes, ce ne sont pas simplement des concepts. Un mensonge agit comme une force, même si personne ne sait que c’en est un, certes, mais il y a pire : lorsqu’un mensonge existe, mais qu’on ne veut pas le reconnaître comme tel, il agit néanmoins dans la réalité comme un mensonge. Un mensonge même soutenu dans une bonne intention agit comme un mensonge.
Il y a aujourd’hui des ouvrages, je l’ai peut-être déjà mentionné ici, qui traitent de la question du Christ à partir de la vraie vision des sciences naturelles. Ce sont des ouvrages très intéressants car ils sont justement sans compromis. Il y a notamment un livre danois[1]. Il y en a d’autres, également, qui expriment ce qu’un psychiatre ou un psychologue de nos jours pense du Christ Jésus comme doivent penser les sciences naturelles. Le Christ est vu comme un épileptique, un homme affecté d’une maladie. On interprète les Évangiles en ce que chaque chapitre illustre un aspect de la maladie. C’est évidemment une idiotie. Mais seul a le droit de le dire celui qui est capable de voir la chose en esprit. Tout scientifique qui se réclame des sciences naturelles et qui fait valoir la psychiatrie actuelle ne peut que conclure à la pathologie du Christ Jésus ; ne pas le faire serait manquer de cohérence. Le psychiatre qui parle ainsi du Christ est bien plus honnête que tous les pasteurs qui font valoir amplement les sciences naturelles et néanmoins, faisant des compromis, pensent à propos du Christ autrement que les psychiatres.
Tout mensonge agit, il a beau se draper de piété, c’est une puissance réelle. Aujourd’hui il importe avant tout de ne pas enfouir la vie sous les compromis, mais de bien avoir en vue ce qu’il convient de considérer à partir de prémisses bien précises. Si le psychiatre moderne veut ne pas devoir considérer le Christ comme un épileptique ou un fou, il doit fonder son art sur des prémisses autres que les sciences naturelles : il doit le fonder sur la science de l’esprit. Si les hommes étaient capables aujourd’hui de se fonder réellement avec grande acuité sur les connaissances auxquelles on peut accéder, alors seulement on aurait les impulsions justes pour notre action dans le futur.
Ces jours derniers, on m’a mis dans la main un billet très intéressant. Je connaissais déjà le livre – qui m’avait été indiqué par une dame outrée, car il fallait bien que ce soit une dame – dont il est fait mention, mais je ne l’ai pas ici. Vous reconnaîtrez le livre si je vous lis le contenu du billet : « Les heures passées sur les bancs du lycée seront inoubliables pour celui qui a « joui » des conversations entre Platon et Socrate... inoubliables pour l’ennui fabuleux qui émanait de ces conversations. On se souviendra qu’on trouvait ces conversations parfaitement stupides, mais on ne se permettait pas de le dire, car Socrate n’était-il pas le plus grand philosophe de tous les temps ? Heureusement, le livre d’Alexandre Moscovski Socrate l’idiot[2] en finit avec cette surestimation de ce brave Athénien. L’historien Moscovski entreprend dans son petit opuscule rien moins que d’enlever à peu près totalement à Socrate sa dignité de philosophe. Le titre Socrate l’idiot est à prendre à la lettre. On ne se trompera pas si l’on s’attend à ce que ce livre entraîne encore des débats scientifiques. »
L’homme prompt aux compromis dira certes qu’il a suffisamment appris que Socrate était un grand homme et non un idiot ! C’est là qu’intervient Moscovski ! Or il est urgent de changer la façon de voir en ces questions. Celui qui connaît Moscovski sait parfaitement que ce penseur se tient totalement sur le terrain des sciences naturelles et de la conception du monde qu’elle engendre, il est même à la pointe de cette conception en défendant la théorie des quanta. Or il faut avouer que ce Moscovski est bien plus honnête que tous ceux qui croient se tenir sur le terrain des sciences naturelles et continuent cependant de prétendre que Socrate est un grand homme tout en n’ayant rien à redire aux sciences naturelles.
C’est bien aujourd’hui par un défaut du sens de la vérité qu’on ne tire pas les conséquences, loin de tout compromis, qu’entraînent les sciences naturelles. On ne peut tout simplement pas admettre d’un côté que Socrate soit un grand homme et de l’autre admettre les prémices des sciences naturelles, comme les fait valoir un Moscovski.
Or c’est bien là que réside maintenant la difficulté, comme durant les derniers siècles d’ailleurs. On a laissé les choses aller jusqu’à ce que s’installe la situation de ces trois à quatre dernières années[3]. Il s’agit donc de saisir les choses par leur caractère psycho-spirituel fondamental, là où se trouvent les vraies impulsions profondes. Il est urgent de prendre en compte que la vérité, et notamment le sens de la vérité, pénètrent dans les âmes humaines. C’est alors, seulement, à la lumière du sens de la vérité, que les choses montreront leur vrai visage. C’est ainsi que, reconnaissant le vrai visage des choses, il sera tout naturel de recourir à la science de l’esprit. Car le présent parle, il s’exprime avec insistance, et on peut étudier, par la science de l’esprit, ce qu’il faut faire des questions d’éducation et d’enseignement. On peut apprendre pour cela la loi des rythmes différenciés d’évolution de la tête et du cœur[4], tout comme on peut étudier les nombreuses questions significatives sur l’évolution de la vie sociale, sur l’évolution de l’histoire et de la vie juridique. Pour cela il s’agit toutefois de nous extraire de la croyance, de l’effroyable croyance en l’autorité des sciences naturelles et de la conception du monde qu’elle engendre. C’est une nécessité cruciale de notre temps. Ce que les sciences naturelles considèrent comme étant la réalité ne permet jamais de forger des concepts capables de s’élever à l’examen de la vie sociale. La vie humaine se déroule en ce moment dans cette erreur. Celle-ci apparaît dès lors qu’on pousse l’examen plus en profondeur. (...)
[1] Livre danois : livre de E. Rasmussen, Jésus, une étude de psychopathologie comparée, Leipzig 1903
[2] Alexandre Moskoviski, 1851-1934, journaliste berlinois est connu avant tout comme écrivain humoriste. Rédacteur des 1886 des Feuilles Joyeuses (ou Gai Journal) (Lustiger Blätter). Son livre Socrate l’idiot parut en 1917 à Berlin, aux Éditions Dr Eysler & Co.
[3] Ndlr : Il s’agit de la première guerre mondiale.
[4] Voir l’extrait de conférence sur ce site : Si l’on avait une éducation du cœur et pas seulement de la tête, ce serait une source de jouvence
[Caractères gras et italique S.L.]
Rudolf Steiner
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