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Site dédié à la Science de l'Esprit de Rudolf Steiner Anthroposophie

Questionnements, essais et contenus portant sur divers aspects liés à la science de l'esprit (science initiatique moderne) de Rudolf Steiner

Citation
  • « (…) En franchissant la porte de la mort nous emportons avec nous beaucoup d’observations non élaborées. Cela a cependant une importance pour la terre. La sagesse que nous atteignons ici-bas profite également à la terre dès lors que nous avons franchi la porte de la mort. Mais il faut qu’il y ait sur terre des hommes qui veulent l’utiliser (…). »

    Stuttgart, 26 avril 1918GA174b

    Rudolf Steiner
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Le courrier suivant a été envoyé par Daniel Zink à Aether (aether.news), en réaction à une interview publiée sur le site en question (et intitulée L'anthroposophie ne commence pas avec Rudolf Steiner).

La personne interviewée est Louis Defèche, directeur de l'hebdomadaire Das Goetheanum, ainsi que cofondateur et gestionnaire d'Aether. Monsieur Defèche a répondu amicalement au courrier, ainsi qu'en manifestant son ouverture au débat. Il a cependant aussi signalé son hésitation quant à une publication de la lettre, du fait d'une technicité, selon lui, des questions abordées ; nous ne partageons pas ce point de vue, car même si ces questions ne sont certes pas faciles, elles sont essentielles, en ce qui concerne l'anthroposophie (ainsi que notre époque dans son ensemble).

Étant donné qu'Aether a eu plusieurs semaines pour se décider, il nous a semblé indiqué de publier à présent la lettre en question, de notre côté. Notons que le contenu de celle-ci est développé dans un double article accessible sur tri-articulation.info ainsi que sur le présente site ; mais étant donné sa qualité très synthétique, la lettre elle-même peut compléter utilement cet article.

La rédaction (Stéphane Lejoly)

 

Namur, le 1er mai 2023

Daniel Zink
Rue Alfred Denis, 54, 5020 Flawinne
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Tél. portable : 0032 (0)484/795.161
Tél. fixe : 0032 (0)81/24.11.65

                                                                                              

À la rédaction d’Aether

Bonjour,

Je vous écris au sujet d’une interview du directeur de l’hebdomadaire Das Goetheanum et co-fondateur d’Aether, interview publiée sur votre site et intitulée L’anthroposophie ne commence pas avec Rudolf Steiner. (Étant donné la complexité du sujet, j’ai développé le contenu de ce qui suit dans un double article, publié sur tri-articulation.info[1].)

Au sujet d’un des éléments centraux de l’interview mentionnée, c’est-à-dire la mise en valeur des liens intimes entre l’œuvre de Steiner et des courants et auteurs qui l’ont précédée, il s’agit de quelque chose de très juste, et il est souvent important de souligner ce genre de liaisons. Notamment car cela rappelle que, tout en reposant sur l’expérience individuelle et la pensée libre, cette œuvre s’inscrit en même temps dans le prolongement de nombreux développements spirituels antérieurs – et, finalement, dans ceux de l’ensemble de l’humanité. 

Cependant, autant il importe de ne pas oublier les édifices culturels ou spirituels déjà présents, autant il importe, aussi, de discerner quelles sont les filiations et divergences réelles. C’est d’autant plus important à une époque de confusions comme la nôtre.

Il importe aussi de reconnaître à chaque bâtisseur les contributions qui ont été les siennes, dans leur globalité. Ce qui est particulièrement vrai quand ces contributions sont mises en cause par beaucoup, et plus encore quand l’humanité est encore très loin d’en avoir tiré tous les potentiels ; ce qui, dans les deux cas, s’applique pleinement à l’œuvre de Rudolf Steiner. 

Avant d’en venir aux critiques, je dois préciser que, de mon point de vue, l’interviewé a écrit certains articles de qualité, et qu’aether.news est un média proposant divers contenus de valeur. 

Je dois aussi préciser que le but n’est pas ici de dénoncer ou de condamner, mais d’essayer de contribuer à des remises en question salutaires. Dans le même sens, je suis bien conscient du fait que nous sommes tous et bien souvent sujets à l’erreur, notamment dans un domaine aussi riche et complexe que l’anthroposophie. Mais quand les signaux d’alarme se multiplient depuis longtemps, et émanent des personnes les plus averties, il serait plus que temps de leur prêter vraiment attention[2]

La première critique concerne précisément la pensée de Kant et son appréciation : reprenant l’idée d’un livre sans doute en partie intéressant, qu’il commente, l’interviewé qualifie la pensée kantienne de « philosophie de la liberté ». Et certes, Kant avait manifestement, à la base, une réelle volonté de promouvoir la liberté. (En témoigne notamment son grand intérêt pour Rousseau, évoqué dans l’interview). Après avoir qualifié ainsi la pensée kantienne, l’interviewé avance que celle-ci est ensuite reprise et menée à son apogée par Hegel. Souligner le rôle très important de Hegel et des autres idéalistes allemands dans le développement de la pensée de la liberté est très sensé (même si – nous y venons plus loin – on ne peut pas encore parler d’un apogée, à cet égard). Et Kant a en effet joué un rôle important, par rapport à cet idéalisme. Mais il s’agissait avant tout d’un rôle de stimulation, par une incitation involontaire à dépasser les limites qu’il avait affirmées insurmontables. Limites que Hegel, Schelling, Fichte et les autres grands idéalistes de cette époque n’ont justement pas acceptées. 

Certes, ces faits n’apparaissent pas toujours clairement, au premier abord. En effet, les philosophes mentionnés parlent souvent positivement de Kant (surtout Fichte). Cela, du fait de sa volonté initiale de dépasser le dogmatisme, ainsi sans doute que du fait de sa réputation. Mais si l’on considère les choses de plus près, on voit clairement qu’on ne peut en aucun cas placer Kant dans l’idéalisme de ces auteurs. Son courant est certes qualifié d’idéalisme critique ; mais, au niveau de son essence (et non de tel ou tel composant sorti du contexte), sa pensée va dans une direction tout à fait opposée à celle suivie par ces philosophes[3]. Car s’il est effectivement parti d’une volonté de fonder philosophiquement la liberté notamment, Kant en est venu à penser que cette entreprise est impossible – du moins dans le domaine de la connaissance, c’est-à-dire le seul domaine offrant des possibilités de vrais fondements, et pas seulement de croyances. (Et il en est venu à penser de même au sujet de la sphère de l’âme, du suprasensible en général – ainsi, en définitive, que de l’ensemble de la réalité.) 

En décrétant ces limites et impossibilités, ce philosophe a opéré un retour en arrière, aux visions religieuses traditionnelles, qui présentent la foi comme indépassable et jugent inepte la recherche d’une vraie connaissance. Cela ressort notamment de sa fameuse phrase : « J’ai dû mettre de côté [ou abolir] le savoir pour faire place à la foi[4] ». Cela ne doit pas empêcher de reconnaître à Kant le mérite d’avoir attiré l’attention sur l’importance de la tentative de fonder la connaissance. Mais ces faits et cet échec de sa tentative originelle doivent être regardés avec lucidité. 

S’emmêlant dans des contradictions inextricables, les kantiens refusent en général de reconnaître que leur vision est un scepticisme radical et figé ; ils arguent que Kant affirmait qu’une science est possible, mais une science, certes, qui ne s’appliquerait qu’à nos images subjectives des choses, et serait ainsi incapable d’accéder à la réalité. Ce qui revient à parler d’une non-science, conséquence que les kantiens s’abstiennent de regarder en face, en général. (Les différents points qui précèdent sont développés, avec une série de citations de Kant, dans le double article indiqué plus haut.)

Un penseur a magistralement percé à jour le kantisme, sans se laisser limiter par la réputation de ce courant ou par la pensée dominante en général. Car contrairement à bien d’autres chercheurs, il ne laissait jamais des objectifs liés à la carrière ou à l’image restreindre sa liberté de parole. Il s’agit de Nietzsche, qui a écrit : « dès que nous apercevrons l’influence populaire de Kant, celle-ci apparaîtra devant nos yeux sous la forme d’un scepticisme et d’un relativisme qui rongent et qui émiettent ; et c’est seulement chez les esprits les plus actifs et les plus nobles (...) que se présentera (...) le sentiment de douter et de désespérer de toute vérité, tel que nous le retrouvons par exemple chez Heinrich von Kleist, comme un effet de la philosophie kantienne[5] » 

Or, le scepticisme radical empêche de fonder l’agir et les rapports humains sur la connaissance et le dialogue. En effet, ceux-ci nécessitent des fondements réels, sur lesquels on puisse s’accorder. Sans cela, il ne reste que les règles, les devoirs imposés ou qu’on s’impose (ou alors la démagogie des sophistes). Ainsi, Kant a abouti à une morale du devoir, le contraire d’une morale de la liberté. Cependant, la relation de ce penseur avec les mouvements des Lumières et son insistance, au départ, sur la liberté, ces deux choses font que ce retour en arrière passe bien souvent inaperçu ; et cela, même si les choses se révèlent particulièrement clairement, dans des passages comme celui-ci : « Devoir ! nom sublime et grand, toi qui ne renfermes rien en toi d'agréable, (…) mais qui réclames la soumission, qui (...) poses (...) une loi (...) devant laquelle se taisent tous les penchants, quoiqu'ils agissent contre elle en secret[6] ». 

En isolant certains éléments des écrits de Kant, on peut défendre l’idée que, chez lui, des voies s’ouvrent vers d’autres approches également. Mais si l’on tient compte de ses approches dans leur ensemble – et en particulier de sa conception de la connaissance –, on ne peut que constater que ces approches mènent à ce qui vient d’être esquissé. 

Cet échec de Kant par rapport à ses objectifs initiaux, ainsi que l’immense influence de ce philosophe sur notre époque[7], cet échec et cette influence sont deux des raisons dont découle la très grande importance du travail philosophique de Rudolf Steiner. En effet, celui-ci a développé une épistémologie[8] mettant en valeur la possibilité de fonder réellement la connaissance, dépassant ainsi les impasses auxquelles avait mené le kantisme.[9]

Venant de quelqu’un qui vit dans les visions qui dominent, qualifier la pensée de Kant de « philosophie de la liberté » n’est pas étonnant. Mais venant de quelqu’un qui, du fait de sa fonction, est supposé avoir une connaissance des aspects centraux, au moins, de l’œuvre la plus fondamentale de Steiner (La Philosophie de la liberté justement), les choses sont toutes différentes ; à une telle personne, dire que la pensée de Kant est une philosophie de la liberté, cela devrait paraître aussi sensé que de dire que la pensée de Schopenhauer (pessimiste radical) est une philosophie de la joie de vivre ; ou encore que l’œuvre de Marx est une mystique profonde. Un autre auteur ayant qualifié la pensée kantienne de philosophie de la liberté est Karl Popper[10], l’un des ennemis les plus acharnés des grands courants de pensée de l’Europe centrale des 18 et 19e siècles ; donc du véritable idéalisme, du romantisme, de la philosophie de la Nature[11] ; ces courants dont l’anthroposophie est, par excellence, une grande héritière. Il en va de même d’autres grands admirateurs de Kant, comme Luc Ferry p. ex., qui s’est lui aussi violemment attaqué à ces courants[12].   

Nous arrivons ainsi à la deuxième critique. Celle-ci concerne une approche réductrice des apports de Rudolf Steiner, en particulier dans le domaine philosophique. Comme tout juste évoqué, un de ses grands mérites est d’avoir fondé la possibilité de la connaissance, ainsi que celle de développer toujours plus la liberté[13]. Certes, comme mentionné, ces apports font suite à une série de développements qui les ont précédés ; et plusieurs éléments des conceptions de Steiner se retrouvent chez d’autres auteurs. D’autres éléments encore étaient, quant à eux, en cours d’élaboration, de clarification, et Steiner a mené ce processus à son terme. Son travail relève donc à la fois de la synthèse et de l’achèvement, mais aussi – et en partie par là même – de l’apport de plusieurs éléments essentiels. En particulier : le fondement, la conceptualisation réelle de l’observation d’abord imprécise – présente confusément au long de l’histoire de la philosophie – selon laquelle le penser est une activité reposant sur elle-même. Fondement et conceptualisation qui constituent le couronnement d’une quête essentielle, traversant toute l’histoire de la pensée. (Ce point est présenté assez en détail, dans le double article mentionné – et plusieurs autres apports philosophiques de Steiner y sont résumés.) 

Ces apports et achèvements, Steiner les développe et les relie en un tout cohérent et reposant sur lui-même, qu’on ne trouve chez aucun des autres grands philosophes. Ni chez Hegel, qui pensait qu’il est impossible de développer une théorie de la connaissance[14], ni chez Goethe, qui ne souhaitait pas aborder le domaine de la pensée pure[15] – démarche pourtant nécessaire, dans l’épistémologie. Et le fait que leurs grands contemporains et héritiers directs ne sont pas arrivés beaucoup plus loin, ce fait ressort du grand manque de prise en compte sérieuse de leurs œuvres, dans les temps ultérieurs et jusqu’à aujourd’hui. Concernant Steiner, le manque de prise en compte de son œuvre s’explique par ses communications sur les domaines jusqu’alors ésotériques, communications heurtant trop les préjugés de notre époque ; mais cette explication ne vaut pas pour les chercheurs mentionnés. 

Au sujet de la question de la liberté également, il est manifeste que, là aussi, aucun des auteurs connus n’est arrivé à une clarification comparable à celle atteinte par Steiner. Dans son tout récent ouvrage dédié à cette question, Michel Weber, philosophe à la vaste culture (mais n’incluant manifestement pas une connaissance approfondie des conceptions de Steiner), Michel Weber observe : « Les philosophes sérieux procèdent parfois en trois étapes : d’abord, ils font remarquer leur embarras, car la liberté serait indéfinissable ; ensuite, ils se réfèrent aux contingences de l’agir tel que le sens commun en rend compte ; enfin, ils proposent un concept qui cherche à faire vivre cette expérience ineffable.[16] » Mais aucun des philosophes abordés ensuite ne parvient à un véritable concept. Le livre cite notamment Bergson, un des penseurs de notre époque s’étant le plus intéressé à l’esprit : « On appelle liberté le rapport du moi concret à l'acte qu'il accomplit. Ce rapport est indéfinissable[17] ». Quant à Michel Weber lui-même, il considère que même a posteriori, l’acte libre n’est que partiellement saisissable par la pensée[18]

Tout cela fait également apparaître qu’on ne peut dire que Hegel aurait mené la pensée de la liberté à son apogée, en particulier car cette pensée ne pouvait être fondée que sur une approche de la connaissance fondant réellement la possibilité de celle-ci, étant donné le lien intrinsèque entre liberté et connaissance.

On peut être émerveillé par les œuvres d’une série de grands esprits, dont on pressent la génialité – que ce soit Hegel, Schelling, Spinoza, Goethe, Emerson, Nietzsche et bien d’autres ; mais avec les fondements (ou compléments essentiels aux fondements existants) qu’apporte Steiner, ce qui est pressentiment peut devenir expérience et vérifications, et la valeur des œuvres de ces auteurs s’en trouve décuplée. 

L’interview dont il s’agit reconnaît un apport très important de Steiner, mais un seul : celui d’avoir fait de l’anthroposophie un mouvement, d’avoir fait qu’un courant de pensée et de pratiques intérieures devienne un ensemble de pratiques également extérieures (dans l’éducation, la médecine, l’art, l’agriculture…). Aussi essentiel cet apport soit-il, y réduire les choses détourne l’attention (voir nie la réalité) des autres contributions dont il vient d’être question. Ce qui manifeste sans doute le fait que, soi-même, on n’a pas ou pas vraiment pris conscience de ces autres contributions. 

La conviction qu’il en est ainsi se renforce encore considérablement quand on prend connaissance du fait suivant – qui nous mène à une troisième critique : comme il le déclare avec force, l’interviewé compte parmi les nombreux porteurs de la Société anthroposophique universelle qui adhèrent au projet de la Steiner Kritische Ausgabe (SKA)[19] ; c’est-à-dire d’une édition, se voulant critique, d’une part importante des œuvres de Rudolf Steiner. 

Chez la plupart des partisans de ce projet, il s’agit certainement d’un problème de discernement et non d’une volonté de nuire, et cette initiative aurait pu être tout à fait intéressante. Mais celui qui se penche un peu sérieusement sur les textes déjà publiés, dans le cadre de cette édition, celui-là devrait se rendre compte que, sous des dehors de volonté de scientificité, il s’agit d’une initiative développée dans un esprit bien souvent destructeur vis-à-vis de l’anthroposophie et, en particulier, de la personne de Rudolf Steiner. En effet, son honnêteté, sa rigueur, ses capacités, comme son respect de la liberté d’autrui y sont plus ou moins radicalement mis en cause ; cela, sur base de certains graves manques de connaissances factuelles sur son parcours, ainsi que d’une mécompréhension de son œuvre. Le tout porté principalement par une personne reliée à l’anthroposophie mais aussi à l’église des mormons, institution hiérarchique et autoritaire, en opposition totale avec la spiritualité de liberté que, selon son essence, devrait être l’anthroposophie. La SKA est abordée avec une série d’exemples concrets, dans le double article mentionné plus haut.

Tout cela manifeste notamment un consensualisme problématique, et, dans le même sens, une tendance à vouloir rattacher l’anthroposophie à des pensées ou institutions dominantes[20] ; cette tendance existe vis-à-vis du kantisme, mais aussi des institutions de l’UE et de leur idéologie pourtant autoritariste[21], ou encore du catholicisme officiel en général. La cause est visiblement la croyance naïve que cela profiterait à l’anthroposophie, alors que cela ne fait que contribuer à empêcher de percevoir ses divergences fondamentales à l’égard de ces pensées et institutions. Dans les trois cas, on se laisse abuser par des discours, des apparences ou des éléments isolés, en manquant l’essence des courants concernés. 

Reconnaître vraiment les apports de Rudolf Steiner – si cette reconnaissance se base sur une expérience et une vraie compréhension individuelles –, reconnaître ces apports n’est pas faire preuve de parti-pris ou de naïveté ; mais c’est rendre justice à des faits essentiels. Car outre sa vaste œuvre dite ésotérique, les pierres philosophiques que ce chercheur a ajoutées au grand édifice de la culture humaine, ces pierres sont d’une valeur inestimable. Car elles donnent de quoi épurer l’âme humaine de bien des pensées « qui rongent et qui émiettent ». Et en nous permettant de voir bien plus clairement la valeur des riches contributions des autres grands esprits, elles font que celles-ci peuvent remplacer, dans cette âme humaine, les pensées de désagrégation en question. Ces dernières peuvent alors faire place à bien des connaissances et lumières. Et surtout à des germes et des forces de vie, de liberté, ainsi que de volonté de connaître.

Bien à vous,

Daniel Zink

Notes

[1] https://www.tri-articulation.info/actualite/tous-les-articles/157-philosophie/356-une-pensee-qui-ronge-et-qui-emiette-et-une-lumiere-solaire-1-2 et https://www.tri-articulation.info/actualite/tous-les-articles/157-philosophie/358-une-pensee-qui-ronge-et-qui-emiette-et-une-lumiere-solaire-2-2

[2] Je pense ici aux analyses critiques de plusieurs chercheuses et chercheurs, comme Irene Diet, Christian Lazaridès ou encore Thomas Meyer, à l’égard de divers projets, publications et coopérations développés par la Société anthroposophique universelle ou d’autres institutions liées à l’anthroposophie. L’une des initiatives concernées est abordée plus loin et brièvement, dans ce texte, et de manière plus développée dans le double article mentionné plus haut.   

[3] Chez les trois principaux porteurs de l’idéalisme allemand, on trouve très clairement l’objectif d’atteindre, par la connaissance (et pas seulement la foi), l’essence – ou des essences – du réel, ce que Kant avait décrété impossible. Concernant Hegel, il suffit de penser à sa fameuse sentence (dans la préface des Principes de la philosophie du droit) : « Ce qui est rationnel est réel ; et ce qui est réel est rationnel », idée qui implique la possibilité, selon ce philosophe, que se rejoignent pensées humaines et lois du monde. Au sujet de Fichte, la chose ressort de sa réflexion (développée dans La doctrine de la science) que la capacité à établir des relations entre des idées révèle la permanence et la réalité d’un fondement, à l’origine des pensées concernées. À propos de Schelling, citons ces très belles lignes : « Ce que nous nommons Nature est un poème scellé dans une merveilleuse écriture chiffrée. Pourtant l’énigme pourrait se dévoiler si nous y reconnaissions l’odyssée de l’esprit. » (Système de l’idéalisme transcendantal, Louvain, Peeters, 1978, p. 259). 

[4] « Ich musste das Wissen aufheben, um zum Glauben Platz zu bekommen. », Kant, I., Kritik der reinen Vernunft, préface à la 2eédition, 1787, p. 30.

[5] Schopenhauer éducateur, p. 27, dans Considérations inactuelles, Mercure de France, 1922 [sixième édition], Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, Vol. 5, tome 2.

[6] Kant, I., Critique de la raison pratique [1788], Alcan, 1888, p. 155.

[7] Quelques exemples, émanant de la pensée (ou de l’idéologie) dominante (et égarée) : Luc Ferry a déclaré que l’œuvre de Kant est « impossible à égaler  » ; selon Heidegger, ce penseur est « le plus grand philosophe des Lumières, peut-être même le plus grand philosophe tout court » ; Popper lui a dédié l’un de ses ouvrages principaux, La société ouverte et ses ennemis ; Universalis le classe « au rang du petit nombre des très grands philosophes de tous les temps » ; Kant lui-même (dans La critique de la raison pure) qualifie de « révolution copernicienne » son apport à la philosophie ; etc., etc. Dans le double article développant les idées de cette lettre de lecteur, les références précises de ces déclarations sont indiquées.

[8] L’épistémologie – ou théorie de la connaissance – est la branche de la philosophie et de la science qui s’efforce de déterminer si la connaissance est vraiment possible et, si oui, à quelles conditions.

[9] Je connais bien le sujet, ayant eu la chance de pouvoir faire un mémoire de philosophie sur la théorie de la connaissance de Steiner et ses critiques à l’épistémologie de Kant – https://ils.bib.uclouvain.be/global/documents/966688 – (mémoire très bien accueilli par le jury).

[10] Voir son ouvrage La société ouverte et ses ennemis, qui, dans sa dédicace à Kant, qualifie ainsi la philosophie de cet auteur. 

[11] Idem. 

[12] Le nouvel ordre écologique, Grasset, 1992. 

[13] À ce sujet aussi, voir p. ex. https://www.tri-articulation.info/actualite/tous-les-articles/157-philosophie/309-connaissance-agir-et-liberte-une-relation-primordiale

[14] Voir p. ex. Stanguennec, A., Hegel, critique de Kant, Presses Universitaires de France, 1985, p. 51. 

[15] Voir en particulier le fait qu’à son idée de plante, il donne une forme tout à fait sensible (et ce, même si l’on voit bien que, à l’arrière-plan, quand il élabore cette idée, les concepts sont à l’œuvre, dans son esprit, mais à l’arrière-plan seulement) ; ce qui se révèle particulièrement explicitement dans le fait qu’il déclare que cette idée lui apparaît « sous la forme sensible d’une plante primordiale suprasensible. » (La métamorphose des plantes [1790], Triades, 1975, p. 97.) Ainsi, même les concepts et le suprasensible se présentent à lui, en même temps, comme des phénomènes sensibles. Voir aussi p. ex. cet aphorisme, exprimant notamment qu’un vécu dans le penser en lui-même, à distance du reste de l’expérience, ne lui semble pas vraiment envisageable ou souhaitable : « Le temps est gouverné par les battements du pendule, les domaines de la morale et de la science par l’alternance de l'idée et de l'expérience. » (Maximen und Reflexionen [1833], n° 1107), trad. DZ. 

[16] Weber, M., La liberté est la première des sécurités, Chromatika, 2021, p. 9. 

[17] Ibid., p. 9 sq.

[18] Ibid., p. 92. Ces dernières réflexions ne suggèrent pas que la liberté nécessiterait une forme d’omniscience, mais seulement que la question de la liberté ne peut être vraiment résolue que si la nature de ce phénomène ou de cette qualité peut être réellement pensée – ce qui nécessite notamment que les actes libres puissent être réellement compris, après coup, dans leurs grandes lignes au moins. 

[19] Édition critique [des écrits] de Steiner. 

[20] Notons que, concernant le kantisme, cette volonté se manifeste dans plusieurs articles publiés sur aether.news : https://www.aether.news/la-philosophie-de-la-liberte-a-lepreuve-de-la-crise-sanitaire/ 

[21] Voir p. ex. cette analyse critique d’un très grand intérêt : https://lazarides.pagesperso-orange.fr/Quand%20on%20accouple%20ind%C3%BBment%20deux%20symboles.pdf

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