
Extrait de la quatrième conférence du livre
« La mort métamorphose de la vie »,
Rudolf Steiner - Ulm, le 30 avril 1918
Éditions Anthroposophiques Romandes 2012, GA182
Traduction : Henriette Bideau
NDLR : C’est la rédaction de soi-esprit.info qui a décidé de donner à cet extrait de conférence le titre susmentionné. La conférence elle-même porte le titre : "Signes des temps Est, Ouest, Europe du Centre". Les cinq extraits publiés sur soi-esprit.info se suivent immédiatement l'un l'autre, dans l'ordre et aux dates suivantes :
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(...) Rabîndranâth Tagore[1], a tenu aux Japonais, sur l'esprit du Japon, un discours étrange. Il parle en Oriental, mais aujourd'hui l'Oriental parle déjà d'une manière telle que l'Européen, si seulement il le voulait, pourrait le comprendre un peu. Et justement, quand on approfondit ce que Tagore a dit de l'esprit du Japon, ce qu'en quelque sorte il voulait dire au monde entier, on constate qu’avec tous les hommes lucides de l'Est, Tagore sait que l'Orient conserve une culture spirituelle dont les sages de l'Orient ont soigneusement gardé le secret, qu'ils n'ont pas voulu laisser se répandre dans le peuple. Mais c'est une culture spirituelle qu'ils ont incorporée aux institutions sociales jusqu'au présent le plus récent. Une culture profondément spirituelle, mais dont le temps est passé. C'est de là que provient le caractère étrangement non naturel qui nous apparaît, dirais-je, à travers tout l'Orient asiatique. À leur sensibilité spirituelle venue du passé, les gens ajoutent les formes de pensée, les formes de culture occidentales. Il nait de cela quelque chose de terrible, parce que la pensée spirituelle, celle notamment que le Japonais a développée, est mobile et pénètre dans la réalité. Si elle s’unit au matérialisme américano-européen, et si le matérialisme européen ne veut pas se spiritualiser, elle conquerra sur lui la première place. Car l'Européen ne possède pas cette mobilité de l'esprit du Japonais, qui est un héritage de son antique spiritualité.
Or, par une merveilleuse sagesse, dirais-je, l'âme du peuple russe était restée préservée de tout ce qui mène l'évolution à l'abîme, à la décadence. Mais maintenant, elle doit être contaminée par le poison du léninisme et du trotskysme. Elle doit être infectée par ce qui éliminerait l'esprit de toute la culture sur terre si cela venait à dominer le monde. Bien entendu, une telle chose ne doit pas se produire. Mais le succès, le succès spirituel dépend de la décision à prendre : ne pas considérer la science de l'esprit comme une simple théorie, ne pas la cultiver dans l'âme comme un remède commode, une certaine volupté intérieure, une certaine rêverie mystique qui dispense le bien-être, grâce à laquelle on s'abuse en croyant qu'on n'a rien à voir avec le monde ; ce monde méprisable, on le dédaigne, on pénètre par le sentiment dans un au-delà spirituel. Ce n'est là que de l'égoïsme, un égoïsme de niveau élevé - de l'égoïsme pourtant. On devrait désirer ne rien avoir à faire avec un tel mysticisme, une pareille théosophie - mais uniquement avec cette appréhension spirituelle de l'existence qui comprend vraiment l'esprit, qui le vit intérieurement, et veut grâce à lui saisir la réalité.
Ce dont il s'agit ici, il faut y reconnaître une tâche, une tâche grave pour le présent. Mais parfois les choses sont malcommodes. Et justement parce qu'elles sont malcommodes, certaines confréries, qui les ont jusqu'ici tenues secrètes, ne les ont pas divulguées aux masses, les ont conservées. Le temps en est passé. Ce qui est de notre temps, c'est que les hommes, dans leur être intérieur conscient, aspirent à une spiritualité libre. Les choses qui ont été tenues secrètes durant des millénaires doivent être maintenant communiquées aux hommes. Il faut qu'on voie clairement qu'en Orient, dans les époques passées, il existait déjà une sagesse spirituelle, mais dont le temps est maintenant passé. Une autre sagesse spirituelle doit la remplacer. C'est un point sur lequel les hommes veulent souvent s'abuser. Combien nombreux sont les gens qui, en notre temps actuel de recherche, voulant rendre aux Européens la tâche facile, se sont manifestés ; car une chose comme notre science spirituelle paraît à ces Européens bien trop difficile : il faut penser, et penser est une affaire si malcommode ! Il s'est alors trouvé beaucoup de gens qui ont voulu épargner aux Européens la peine de chercher un chemin vers l'esprit qui soit le leur, et qui leur ont inculqué toutes sortes de sagesses orientales, la sagesse zoroastrienne et bien d'autres. Les Européens se sentaient très à leur aise quand ils n'avaient pas besoin de chercher l'esprit eux-mêmes, et quand on le leur apportait des Indes tout prêt. C'était là un moyen de s'étourdir, car on ne voulait pas, par l'esprit, chercher à atteindre l'univers. On voulait s'étourdir en recourant à un ancien instrument de connaissance. Ce fut là la faute qu'on fit dans de nombreux domaines en se tournant vers l'Orient.
On en a fait une autre encore. Cette autre faute est en relation avec le fait que cette époque moderne, qui en quelque sorte conduit la Terre à la mon par sa civilisation, engendre en l'homme, inconsciemment, la nécessité de rechercher son propre être. Le besoin pressant de le rechercher et de le trouver est déjà là. Oh, les humains sont de plus en plus nombreux qui s'engagent dans cette recherche ! Elle se masque, elle se déguise sous le vêtement de la vénération du Dieu, qui est la vénération ou bien de l'ange, ou bien de son propre moi. Cette recherche de l'être intérieur deviendra dans l'humanité moderne toujours plus intense. Plus les sciences, plus la technique s'empareront des hommes à notre époque, plus le besoin de recherche de l'être intérieur se fera intense par contrepoids. Aujourd'hui, cette recherche s'engage souvent sur des voies qui dévient, mais elle est là. Ceux qui la pratiquent le moins, ce sont ceux qui ont officiellement pour tâche de se consacrer à la quête de l'esprit ; ceux-là sont en quête des « limites de la connaissance[2] ». Ils cherchent à établir ce que l'homme ne peut pas savoir du monde spirituel. C'est ainsi que nous avons aujourd'hui des guides spirituels[i] qui s'efforcent avant tout de dire aux hommes comment on ne pénètre pas dans le monde spirituel, et une humanité qui certes est en recherche, mais n'a de sa quête aucune vraie conscience.
C'est là le phénomène le plus frappant. Si vous savez déchiffrer vraiment les âmes par toute la terre, vous trouvez dans les êtres qui sont des profanes, qui sont aux prises avec la détresse et les combats de la vie, partout vous trouvez cette recherche de l'âme. Demandez quels sont les guides qui, du haut des chaires et des pupitres, devraient parler aux hommes de façon telle que leur recherche soit satisfaite, ces guides vous expliqueront que la science ne permet pas qu'on franchisse les frontières de la connaissance, et que l'homme ne peut pas pénétrer dans le monde spirituel. Kant, disent-ils, a pour toujours fixé les limites de la connaissance, et celui qui n'adhère pas à son enseignement est un insensé. Voilà le phénomène le plus frappant de l'époque présente. Mais le besoin est présent dans les cercles les plus larges, même si dans ces cercles on n'a pas conscience de ce besoin pressant de recherche de l'être intérieur. Là où il existe, on ne se contentera pas à la longue des seules frontières, on se mettra en quête d'autre chose encore.
De même que l'Orient nous a envoyé un moyen de nous étourdir d'une culture ancienne, d'une culture dépassée, l'Extrême-Occident nous en envoie un autre. Voilà ce dont on s'apercevra peu à peu : l'anglo-américanisme est culturellement parlant un moyen de nous étourdir à l'époque moderne, de nous abuser sur ce qu'est la recherche de l'esprit en l'être intérieur de l'homme. D'une part, la civilisation anglo-américaine a pour tâche d'organiser par toute la terre la vie matérielle, de la répandre, mais en raison d'un trait particulier de la nature anglo-américaine, elle joint à cette tâche une action qui, par l'American way of life, abuse l'homme sur la quête du spirituel dans son âme. Plus on serait soumis à l'influence orientale en Europe, plus on s'abuserait sur ce qu'est la connaissance spirituelle de l'univers ; plus on s'anglo-américaniserait en Europe, plus on s'abuserait sur la recherche de l'esprit véritable, du véritable moi dans l'être intérieur de l'homme.
De telles choses sont dites ici non pas pour cultiver le chauvinisme, non pas pour discourir de telle ou telle mission dans le monde, mais parce que - avec grande modestie - il faut voir clair dans tout cela pour comprendre la position de responsabilité qu'occupe l'homme de l'Europe du Centre. Car depuis l'époque de l'approfondissement spirituel par Lessing, Herder, Gœthe, Schiller, par tout ce que j'ai tenté de décrire dans De l'énigme de l'homme comme l'écho oublié de la vie spirituelle allemande, l'esprit de l'Europe du Centre est appelé à faire en sorte que l'homme triomphe de ces deux moyens de s'étourdir : celui de l'orientalisme, celui de l'américanisme.
Discerner le panorama spirituel que présente toute la Terre, discerner ce qui pèse sur nos âmes, c'est à cela que la science de l'esprit doit nous aider. Les hommes peuvent-ils donc savoir aujourd'hui quelles impulsions spirituelles peuvent pénétrer dans le monde, issues de l'Europe du Centre ? Peuvent-ils savoir cela ? Posons la question d'une autre façon : nous sommes-nous révélés dignes de la quête spirituelle telle que l'ont inaugurée Herder, Gœthe ? Mes chers amis, dans le champ de la science de l'esprit, on nous recommande à bon droit de méditer. Savez-vous quelle merveilleuse méditation l'on pourrait déjà entreprendre avec les tout petits enfants ? Lisez dans Herder[3] sa description du lever du soleil le matin, dont il donne une grandiose image. Et lisez les innombrables images qui se trouvent dans Herder, dans ses Idées en vue d'une philosophie de l'humanité. Tout cela est oublié, l'écho s'en est éteint ! Ces jours derniers, un monsieur qui prend au sérieux la vie spirituelle de l'Europe du Centre me disait : « Mais je n'ai jamais entendu parler de tout cela dans Herder ! »
Une tâche nous incombe, et cette tâche, il faut que nous la comprenions. Écoutez aujourd'hui un Chinois comme Ku Hung-Ming[4], écoutez un Hindou comme Tagore. Croyez-vous par exemple que ces hommes aient la possibilité de discerner réellement, selon ce qui se passe, quelles impulsions spirituelles animent la vie spirituelle de l'Europe du Centre ? Ils la considèrent et disent : « Bien, Gœthe a vécu, et même, pour cultiver le gœthéanisme, une Société Gœthe a été fondée ». Mais que s'est-il passé ? Ces dernières années, on a cherché qui devrait diriger cette Société Gœthe, qui devrait en prendre la tête. On n'a même pas posé la question : est-ce que ce doit être un homme qui agit dans l'esprit du gœthéanisme, qui fait quelque chose pour la spiritualité dans l'esprit où on doit la concevoir maintenant, cent ans après Gœthe ? Non. On a mis à la tête de cette Société Gœthe un homme qui a été ministre des finances[5]. Voilà celui que le monde extérieur considère comme l'administrateur de la spiritualité gœthéenne, et qui n'est rien d'autre qu'un ancien ministre des finances !
Il ne suffit pas en effet de crier : l'esprit, l'esprit, l'esprit - il faut pénétrer dans la réalité à l'aide de ce qu'on a puisé à la vision spirituelle, il faut introduire cette manière de voir spirituelle dans la réalité aussi. Une tâche est dévolue à l'Européen du Centre justement, et cette tâche est entreprise. Car la science de l'esprit telle qu'elle est conçue ici n'est rien d'autre que le prolongement de ce qui est apparu lors du grand tournant que prit la nouvelle vie spirituelle, et auquel je viens de faire allusion. Il aurait fallu que les aspirations socialistes purement matérialistes qui, durant des décennies, ont été l'unique impulsion, trouvent un pendant dans un mouvement spirituel ! Sans doute n'est-il jamais trop tard ; mais il faut qu'enfin soit compris ce qu'est notre tâche, afin qu'elle ne tombe pas en décadence. Il faut qu'on comprenne enfin que l'on ne peut aller de l'avant avec tous les slogans, qu'un esprit neuf doit s'emparer de l'humanité. Mais aujourd'hui les hommes passent à côté de l'esprit, la vie nous en fournit d'innombrables exemples. (...)
Rudolf Steiner
[Texte en gras ou souligné : SL]
Notes
[1] Rabîndranâth Tagore (1861-1941) poète et philosophe hindou, auteur de L’esprit du Japon.
[2] Depuis Kant, la philosophie moderne souligne les « limites de la connaissance » (Du Bois-Reymond « Ignorabimus et ignorabimus »). Voir Rudolf Steiner, La philosophie de la liberté, GA004, Éditions anthroposophiques romandes, et Les énigmes de la philosophie, GA018, Éditions anthroposophiques romandes.
[3] Lisez dans Herder : Älteste Urkunde des Menchsengeschlechts (Le plus ancien document de la race humaine), où il est dit littéralement : « La manifestation première et la plus magnifique de Dieu t'apparaît chaque matin comme un fait. » Voir en outre le poème de Herder intitulé Die Schöpfung, la création.
[4] Ku Hung-Ming (Gu Hongming) : Der Geist des chinesischen Volkes und der Auswag aus dem Krieg (L'esprit du peuple chinois et l'issue de la guerre), 1917.
[5] Un ministre des finances prussien en retraite, président de la province rhénane.
Notes de la rédaction
[i] Par « guides spirituels », nous pouvons comprendre dans ce passage des professeurs d'université, des épistémologues, des philosophes, etc. Notamment, dans le système scolaire actuel, il n’est guère possible d’éviter de s’imprégner fortement de leurs pensées et de leurs orientations idéologiques, car les étudiants sont contraints de se soumettre à leur autorité, condition sine qua non pour obtenir ensuite un diplôme d’État, indispensable pour exercer telle ou telle profession.
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