
Extrait de la quatrième conférence du livre
« La mort métamorphose de la vie »,
Rudolf Steiner - Ulm, le 30 avril 1918
Éditions Anthroposophiques Romandes 2012, GA182
Traduction : Henriette Bideau
NDLR : C’est la rédaction de soi-esprit.info qui a décidé de donner à cet extrait de conférence le titre susmentionné. La conférence elle-même porte le titre : "Signes des temps Est, Ouest, Europe du Centre". Les cinq extraits publiés sur soi-esprit.info se suivent immédiatement l'un l'autre, dans l'ordre et aux dates suivantes :
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(...) Demandons-nous une fois ce qui, en fait, jusqu'à aujourd'hui, malgré le caractère matérialiste toujours plus marqué de la civilisation sur Terre, a maintenu encore un peu le lien avec le monde spirituel ? L'homme qui a de l'expérience dans ce domaine sait qu'une réalité unique, de grand poids pour l'humanité, a seule maintenu ce lien. Un homme, qui était ces dernières années un des directeurs les plus importants de la stérile « Société pour la culture éthique[1] » me disait un jour qu'il s'était longtemps demandé comment il se faisait qu'en un temps éclairé comme le nôtre, où l'humanité sait pourtant que le salut ne peut venir que de la compréhension du monde matériel, qu'en ce temps des « lumières », des Églises existent encore côte à côte avec les États. Il avait, disait-il, trouvé pourquoi il y a encore des Églises. Et la solution par laquelle il pensait exprimer un profond secret, il la formula dans les termes suivants : les États administrent la vie, les Églises administrent la mort ; et comme les humains n'ont pas encore perdu l'habitude de penser que la mort est une chose terrible, le pouvoir de l'Église réside en ceci qu'elle administre la mort. Voilà une manière de penser authentiquement matérialiste, car l'homme voulait par ces mots exprimer cette idée que quand les hommes auraient enfin perdu l'habitude de considérer la mort comme un événement important survenant dans la vie, quand ils se seraient habitués à la subir comme le fait l'animal, les Églises perdraient leur pouvoir.
Bien entendu, cette déclaration n'a absolument aucun sens, c'est une brillante absurdité ; mais quand on regarde la vie spirituelle du présent, elle n'est pas entièrement injustifiée. L'époque présente doit parfois, pour se comprendre elle-même, pour exprimer ce qu'elle est au point de vue spirituel, formuler une absurdité. À l’avenir, on citera comme signe caractéristique particulier de notre temps le fait que les gens les plus intelligents de notre époque, lorsqu'ils voulaient exprimer en termes frappants son caractère, le caractère du tournant du 19ème au 20ème siècle, étaient obligés de dire une absurdité. Mais dans cette absurdité, il y a une part de vérité qui est ceci : le pont presque unique qui relie au monde spirituel un grand nombre d’êtres humains, c'est qu'ou bien ils ont peur de la mort, ou bien, quand leurs bien-aimés sont décédés, qu'ils ne supportent pas la pensée qu'ils aient glissé au néant. Certes, on ne doit pas méconnaître que ces pensées sont encore aujourd'hui riches de signification, qu'elles sont encore en rapport avec les intérêts profonds de l'âme humaine. Seulement, ni la peur, ni une autre sensation en face de la mort, ne peuvent conduire à une union réelle avec le monde spirituel. Il faut que s'y ajoute la connaissance véritable du monde spirituel, la compréhension de la réalité du monde spirituel. Et cette compréhension n'est possible aujourd'hui que si, à la mentalité scientifique, on ajoute l'attitude d'esprit de la science de l’esprit.
Si les humains ignorent d'où vient en réalité le mot Gott[i] et ce qu'est en réalité le divin, que font donc en fait ceux qui, aujourd'hui, parlent du besoin de telle ou telle forme de vénération religieuse, qui parlent du divin ? Ces hommes qui souvent croient être profondément religieux en donnant a croire qu'ils adorent la divinité suprême, que font-ils en réalité ? Il n'est nullement superflu de se poser une fois cette question dans un moment sérieux. Car cette question, que recouvre-t-elle ? Ceci : qu'est-ce en réalité que le Dieu dont parlent la plupart des hommes d'aujourd'hui qui donnent à croire à leur religiosité ?
Quand nous parlons, du point de vue de la science de l'esprit, des êtres qui nous sont supérieurs : anges, archanges, archées, et ainsi de suite, nous contemplons ainsi une hiérarchie d'entités spirituelles allant jusqu'à la divinité suprême, mais non sans avoir à parcourir une longue voie ascendante ; cela, les humains le refusent. Cette modestie dans le domaine de la connaissance, les hommes de l’époque présente n'en veulent pas. C'est ce qu'ils expriment souvent en disant qu'ils ne veulent pas d'intermédiaires entre Dieu et leur personne, qu'ils veulent toujours parler directement au Dieu suprême. Mais il ne s'agit pas de ce qu'on croit savoir de ce rapport, il s'agit de qu’on accomplit réellement dans son âme, de ce qu’on vit vraiment dans son âme.
Prenez tout ce que peut dire un membre d'une communauté religieuse reconnue lorsqu'il prêche, tout ce qu'il dit de la divinité. Lorsqu'on ne s'en tient pas à ses paroles, mais qu'on regarde la réalité, à quoi se rapporte tout cela ? À deux choses. Ou bien ce dont il parle se rapporte à une entité qui n'est pas supérieure à son ange, à l'être qui est le guide de chacun d'entre nous. Il adore cet ange, et l'appelle le Dieu suprême. Celui qui sait ce que peut être le contenu véritable des mots sait que les paroles prononcées à propos de Dieu dans les sermons modernes ne se rapportent jamais à une entité supérieure à l'ange, ou, sinon à l'ange, à quelque chose d'autre encore. Si l'on recherche en effet d'où provient ce que ressentent ces gens qui parlent de leur Dieu, qui en font le thème des sermons dans leurs églises, qui souvent déclarent avoir fait l'expérience intérieure du divin, et cela, plus d'un homme le dit à notre époque - ils se qualifient alors avec orgueil d’« hommes évangélisés », ou emploient des termes analogues - , celui qui recherche quelles impulsions de l'âme en sont l'origine, constate ceci : ces hommes ressentent en leur âme l'impulsion venant de leur propre être tel qu'il évoluait dans un environnement spirituel entre leur mort précédente et leur naissance. Cet être spirituel qui s'est développé en nous entre la dernière mort et notre naissance est présent maintenant dans notre corps, dont il s'est revêtu. Beaucoup de ce qui fait le contenu de notre vie maintenant vient de cet être prénatal dont l'homme ressent la nature spirituelle ; c'est à lui qu'il se sent uni. Oui, même ceux que l'on dit théosophes de différentes orientations ont à bien des reprises enseigné, pour offrir aux hommes un aliment aussi suave que le miel, que ce qui importe, c'est que l'homme s'unisse à son Dieu. Mais ce que l'homme ressent dans cette union supposée avec son Dieu, c'est lui-même, ce n'est que l'être fait d'âme et d'esprit tel qu'il a vécu entre la mon précédente et la naissance. Et quand de nombreux pasteurs et prêtres parlent du Dieu dont ils sentent la présence en leur âme, ils ne pressentent rien d'autre que leur propre moi, non pas tel qu'il se développe ici dans le corps physique, dans l'environnement physique, mais tel qu'il s'est développé entre la mon et la naissance, dans le monde spirituel. C'est cela qu'ils ressentent, et alors ils commencent à prier. Et à qui s'adresse leur prière ? À eux-mêmes.
Voilà la réalité déchirante qui nous apparaît dans de très nombreux courants spirituels de l'époque présente. Lorsqu'on regarde ces choses dans leur réalité, on est contraint de s'avouer que peu à peu les humains en sont venus, inconsciemment, sans le savoir, à s'adorer eux-mêmes. Et quand une fois l'un d'entre eux s'en aperçoit, il l'exprime en termes étranges, comme l'a fait Friedrich Nietzsche[2]. C'est ce qu'il faut voir tout à fait clairement : ou bien celui qui ne veut pas admettre l'existence des hiérarchies, la merveilleuse étendue et la grandeur du monde spirituel, ne prie que son ange - et c'est là aussi une prière égoïste - ou bien il s'adore lui-même. C'est la forme spirituelle de l'égoïsme à laquelle, sous l'influence de l'évolution matérialiste, l'humanité moderne est progressivement parvenue.
Mais vous direz : qu'est-ce qu'il nous raconte là ? Ce n'est pas vrai ! Les gens ne disent pas qu'ils s'adorent eux-mêmes, qu'ils ne prient que leur ange ! - Certainement ils ne le disent pas ; mais ils le font ; et ce qu'ils disent n'est là que pour s'illusionner sur le fait, qui n'en est pas moins réel. Ce qui est dit aujourd'hui n'est très souvent pour l'humanité qu'un moyen de s'étourdir, parce que, naturellement, les hommes ne veulent pas s'avouer ce dont il s'agit en vérité. Aujourd'hui, ils trouvent très souvent pénible d'avoir à s'élever vers le monde spirituel par un travail intérieur. Ils n'en veulent pas. Ils veulent accéder aux mondes spirituels par une voie beaucoup plus simple, aussi simple que possible. C'est pourquoi ils s'illusionnent, c'est pourquoi ils s'abusent. Mais on ne peut pas s'abuser sans avoir à le payer. Le monde poursuit sa marche. Le divin-spirituel y est actif, même si on se refuse à l'admettre. Il y agit, il y vibre. Et la tâche la plus importante à notre époque, c'est de retrouver le lien avec l'esprit véritable, c'est de se débarrasser de l'égoïsme spiritualisé que nous venons de décrire, de le surmonter. C'est cela qui parle au cœur lorsqu'on a compris la véritable impulsion profonde de la science de l’esprit en vue du présent. Le monde - j'ai déja attiré l'attention là-dessus tout à l'heure -, le monde contraindra bien les hommes par ses signes puissants à reprendre la quête de l'esprit. Mais il faut qu'un certain noyau d'êtres humains se consacrent à cette quête spirituelle, la seule et unique chose qui soit juste, vraie et réelle pour l'époque présente. (...)
Rudolf Steiner
[Texte en gras ou souligné : SL]
Notes
[1] Sur les relations de Rudolf Steiner avec la « Deutsche Gesellschaft für ethische Kultur », voir en particulier Rudolf Steiner, Autobiographie, GA28, chapitre XVII, volume 2, page 9, Éditions Anthroposophiques Romandes.
[2] Friedrich Nietzsche (1844-1900) : voir Rudolf Steiner, Nietzsche, un homme en lutte contre son temps, GA 5, Éditions Anthroposophiques Romandes.
Notes de la Rédaction
[i] Au début de cette conférence, Rudolf Steiner a mis en évidence un fait singulier : « Savez-vous quel est le mot dont l'origine, la forme première, est la moins connue des érudits, des philologues actuels ? Savez-vous à propos de quels mots vous rencontrez souvent, même dans les ouvrages les plus savants où vous allez chercher un renseignement, ce qu'on ne peut pas dire d'où il vient et ce qu'en fait il signifie ? Ce mot dont vous rechercherez en vain l'origine linguistique et spirituelle en vous aidant des données de l'érudition, c'est le mot allemand Gott (Dieu). Aucune science ne peut vous renseigner aujourd'hui sur son origine. C'est tout de même un fait singulier, car il n'exprime pas seulement des réalités extérieures, tel ou tel enchaînement de faits, il donne une indication sur une réalité très profondément lié à la sensibilité au cœur de l'être humain. Les êtres humains croient tous dire quelque chose quand ils parlent du divin de leur élan vers Dieu, et ils ne savent même pas indiquer quelle origine du mot Gott en s'aidant de tous les moyens dont dispose l'érudition moderne. Cela montre que dans un vaste cercle, la plupart des êtres humains d'aujourd'hui qui se placent sur le terrain soit de la religion, soit de l'esprit en général, ne savent pas de quoi ils parlent ».
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