
Extrait de la troisième conférence du cycle « Bases de la pédagogie – Cours aux éducateurs et enseignants »
Dornach, le 25 décembre 1921
Rudolf Steiner – GA303
Traduction : Mireille Delacroix
Éditions Anthroposophiques Romandes, 1988
(...) Il faut dire en effet que la pensée intellectualiste et naturaliste de la vie moderne, malgré tous ses efforts pour apporter une clarté lumineuse à l'explication des phénomènes sensibles, nous conduit par ailleurs à toute une part d'inconscient qui est présenté dans cette vie moderne. J'aimerais illustrer par deux exemples cette entrée que la vie moderne fait, toutes voiles dehors, dans l'incertain et dans l'instinctif[i].
Quand on considère Darwin comme nous venons de le faire[ii], on pourrait dire assurément : « Eh bien, si l'on ne peut pas faire autrement que de se limiter, pour ce qui est de la certitude scientifique, au domaine physique sensible et, lorsqu'on veut approcher le suprasensible, d'avoir recours à ce que la foi a de traditionnel, alors il faut bien l'accepter, alors on ne peut rien là-contre. » Mais ce qu'on accepterait alors ne serait pas du tout pour le salut de l'humanité. Quand on suit l'Histoire d'un regard tant soit peu psychologue, on découvre en effet qu'autrefois les idées religieuses étaient considérées non pas comme des actes de foi - elles ne le sont devenues qu'à l'époque moderne -, mais comme une connaissance à part entière, qui passait pour tout aussi scientifique que la connaissance du monde extérieur. Ce n'est que l'époque moderne qui a limité le savoir au monde sensible. De là vient qu'elle n'arrive à aucun savoir sur le monde suprasensible ; elle a hérité le savoir suprasensible sous sa forme ancienne, traditionnelle, et n'a rien créé de nouveau. Et c'est de cette illusion où l'on vit qu'est née l'idée qu'à l'égard du suprasensible on ne saurait arriver qu'à des actes de foi.
Mais quand on considère la manière dont le suprasensible a vécu dans les religions d'autrefois, on voit en même temps que cette manière de saisir intérieurement le suprasensible représente pour l’être humain un affermissement, que la vie religieuse, si elle est vécue comme une connaissance, imprègne l’être humain de force intérieure jusque dans le physique ; et l'on voit que la civilisation moderne ne peut pas donner à l’être humain cette force qui lui venait jadis de la vie religieuse. Car lorsque la vie religieuse se réduit à des actes de foi, elle n'est plus une force puissante, elle n'agit plus jusque dans le physique. Cela, de nos jours, on le sent bien d'instinct, mais on n'en mesure pas toute la portée. Et le sentiment instinctif de cet état de choses a fait que l'humanité moderne s'oriente vers quelque chose qu'on cherche instinctivement, mais dont on ne comprend absolument pas l'intrusion dans la civilisation moderne : c'est tout ce qui tourne autour du sport.
La religion a perdu la force intérieure qui jadis fortifiait le physique de l'homme. De là est venu l'instinct d'apporter cette force de l'extérieur. Et comme, dans la vie, toute chose a deux pôles, nous avons ici le fait suivant : ce que l'homme a perdu dans le domaine de la religion, il veut instinctivement se l'apporter du dehors. Bien entendu, je n'ai pas l'intention de faire tout un discours contre le sport, ni d'en discuter le bien-fondé ; je suis, mot aussi, convaincu qu'il saura évoluer d'une manière saine. Mais à l'avenir, au lieu d'être, comme aujourd'hui, un ersatz de la religion, il occupera dans la vie humaine une autre place. De telles choses vous semblent paradoxales quand elles sont exprimées aujourd'hui. Mais c'est justement parce que, dans la civilisation moderne, nous avons donné dans tant de pièges que la vérité fait figure de paradoxe. (...)
Rudolf Steiner
[Texte en gras : SL]
Notes de la rédaction
[i] Dans le présent extrait, nous ne publions que le premier exemple.
[ii] Pour comprendre ce à quoi Rudolf Steiner fait ici référence, lorsqu’il évoque Darwin, voici le passage en question, tiré de la même conférence :
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On peut dire que l'ouvrage de Charles Darwin publié en 1859, « De l'origine des espèces », avait fait faire à la vie de l'esprit un pas décisif. Toute la façon dont les observations ont été faites, puis reliées entre elles par des inductions et dont ensuite le tout, observations et inductions, a été mis dans l'ouvrage « De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle », voilà qui pour la pensée moderne, est exemplaire. On peut dire qu'à l'égard des observations sensorielles, Charles Darwin est extrêmement fidèle, et c'est dans une mesure exceptionnellement large qu'il cherche, dans ce qu'il observe avec les sens, des lois qui relient entre elles ses observations. Il cherche des lois comme on le fait quand on tient compte de tout ce que, pour notre entendement, l'observation elle-même nous enseigne. Il le fait comme on s'accoutume à le faire quand on ne se laisse pas aller à toutes sortes de pensées subjectives sur le monde extérieur, mais qu'on tire du monde extérieur lui-même un enseignement pour son « Je » raisonnable, pour la manière dont la raison, dont l'intellect doit agir dans la vie. Grâce à cette façon de considérer la vie, Darwin parvient effectivement, d'une manière exemplaire, à créer un lien entre les organismes les plus simples, les plus imparfaits, et le plus élevé des organismes terrestres : l'être humain. Toute la série, du premier jusqu'au dernier, est étudiée d'une manière limpide, scientifique et intellectualiste. Mais c'est l'extrahumain qui est étudié là. On n'y trouve ni l'essence de l'homme lui-même ni son aspiration au suprasensible {NDLR : Par « l’extra-humain », Rudolf Steiner fait référence à une notion qu’il a développée plus tôt dans la même conférence et à laquelle il fait à nouveau allusion ici. L’être humain a beau chercher partout dans les règnes de la nature son essence… il ne la trouve pas. Ces règnes de la nature sont dès lors « extra-humains » et les sciences de la nature, aussi admirables soient-elles, ne permettent pas d’étudier l’élément purement humain}. C'est très caractéristique de voir comment Darwin arrive à une frontière et, en particulier, comment il se comporte à cette frontière. Après avoir dans son ouvrage, présenté ses excellentes conclusions, il dit en effet : Pourquoi le divin Créateur aurait-il préféré faire tout de suite apparaître dans le monde, comme par enchantement, toute la profusion et la multiplicité des formes organiques plutôt que de créer au départ un petit nombre de formes organiques relativement imparfaites et de les transformer ensuite, ou de les laisser se transformer peu à peu en formes toujours plus parfaites ? Que signifie pareil arrêt à une certaine frontière ? Cela signifie qu'on prend en soi les pensées intellectualistes et naturalistes, qu'on les mène aussi loin qu'un sentiment intérieur, une sensation intérieure vous le permet, et qu'alors on s'arrête à un certain seuil ; au lieu de continuer à se creuser la tête pour savoir si l'on a une limite ou si, éventuellement, on pourrait franchir cette limite, on s'arrête à cette frontière, comme si cela allait de soi, et à cette frontière on adopte les héritages du passé que nous ont gardés les traditions. Dans le domaine extra-humain, on pratique la recherche intellectualiste et naturaliste et, à la frontière à laquelle on arrive alors, on a recours aux vieilles doctrines transmises par les confessions religieuses. Cette façon de considérer le monde ne s'est guère modifiée dans l'ouvrage que Darwin a fait suivre et qui porte le titre : « La descendance de l'homme ». Par rapport à ce qui vient d'être caractérisé, chez Darwin même rien n'est venu s'ajouter. |
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