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 « Le problème le plus important de toute la pensée humaine : Saisir l'être humain en tant qu'individualité libre, fondée en elle-même »
Vérité et Science, Rudolf Steiner

   

Citation
  • «Prenons garde, par exemple, à ce que le principe selon lequel il n’y a aucune différence entre les humains ne mène pas à effacer toutes les nuances et à tout rendre confus comme l’a fait la responsable de la «Theosophical Society» qui s’est efforcée de gommer le plus possible les différences entres les religions, de façon à ce que l’indouisme ressorte dans toute sa gloire !»
    Berlin, 13 février 1913 - GA167

    Rudolf Steiner
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Liberté

Johannes Kiersch
Publié dans Die Drei 2/2023
Traduction : Daniel Kmiecik
Source : Les traductions de Daniel Kmiecik − www.triarticulation.fr/AtelierTrad

Celui qui voulait faire carrière à la fin du XVIIe ou au XVIIIe siècle, à l'époque de l'absolutisme, était bien inspiré de suivre la volonté du souverain avant même que cette volonté ne se manifestât officiellement : en obéissant par anticipation. Il est caractéristique de la situation actuelle difficile du mouvement Waldorf qu'il tente de réaliser, par une obéissance anticipée, à ce que, non pas un souverain, mais les conditions sociales, rendent souhaitable.

Jetons un bref coup d'œil en arrière. En 1919, Rudolf Steiner, dans l'esprit de sa grande idée de la Dreigliederung de l'organisme social, considérait qu'à la fondation de sa réforme de l'école autonome, il s'agissait d'un acte de libération des pouvoirs de l'État et de celui de l'économie : « On ne doit pas s'interroger quant {à} ce dont l'être humain a besoin de savoir et de pouvoir [faire , ndt] pour l'ordre social qui existe, mais on doit se demander ce qui est prédisposé chez l'être humain et ce qui peut être développé en lui. Il sera alors possible d'apporter à l'ordre social des forces toujours nouvelles issues de la génération montante. Alors, un tel ordre social vivra toujours en ce que veulent en faire les êtres humains complets qui y participent ; et non pas dans ce que l'ordre social existant veut bien faire de la génération montante. »[1]

Or, c'est précisément cet ordre social existant, qui veut orienter et former la relève sociale selon ses besoins, qui gouverne désormais notre système scolaire : une administration d'État de plus en plus bureaucratisée au service des profiteurs d'un système économique débridé. Au tournant du 20ème siècle, l'État a libéré le système scolaire des anciens pouvoirs en le plaçant sous sa tutelle. Les limites de cette libération ont fait l'objet de vives discussions à l'époque. Un connaisseur rapporte ces débats : « La liberté de l'enseignant, la liberté d'enseignement, l'indépendance de l'école et de l'enseignant, la direction collégiale de l'école, l'autonomisation de l'école sur le modèle de l'administration de la justice, la compétence limitée de l'État sur les questions relatives aux affaires scolaires internes, sont des points de vue qui reviennent régulièrement »[2]. Jusqu'à la conférence de l'association des professeurs de droit constitutionnel de Munich en 1927, selon la conception générale du droit, chaque pédagogue possédait en Allemagne une totale liberté d'enseignement. Et dans les années années 80 du siècle dernier, il y avait, alimentés par les protestations étudiantes de 1968, des débats animés sur la pertinence de l'administration de l'enseignement scolaire par l'État[3].

Tout cela est aujourd'hui complètement tombé dans l'oubli. En conséquence, les autorités compétentes et de nombreux parents, estiment que les écoles Waldorf doivent renoncer à leurs libertés garanties par la Constitution et s'aligner sur le modèle de l'enseignement étatisé. Ceux qui s'y opposent sont diffamés à l'aide de termes à la mode : « Penseurs de traverse dissidents », « théoriciens du complot » ou « sympathisants de l'AfD ». Dans les chambres d'écho d'Internet, cela se transforme en vagues de haine et de moquerie. On peut comprendre que les principaux représentants de la pédagogie Waldorf en aient peur et se couvrent avec des déclarations de loyauté. Même la revue Erziehungskunst s'est adaptée à la nouvelle situation et présente avec humour le fondateur de la pédagogie Waldorf comme une sorte de salut d'Auguste (dans la rubrique Fragen Sie Doktor Steiner ! [Interrogez le docteur Steiner !]), qui documente avec enthousiasme la numérisation croissante de l'enseignement et des processus administratifs dans nos écoles, en concédant humblement qu'elle n'a rien à voir avec le racisme de Steiner et encore moins avec son ésotérisme. Dans une obéissance précipitée, elle s'efforce même de redevenir acceptable dans le courant dominant de l'opinion. Pourquoi fait-elle cela ? « La cause de cette forme d'obéissance » - selon l'entrée correspondante dans Wikipedia – « relève soit des émotions, soit des peurs diffuses, soit carrément d'un manque d'estime de soi. »[4] C'est tout à fait juste.

Ce que nous devrions défendre

Heureusement, il y a quelques arguments qui peuvent régénérer notre sentiment d'estime de soi.

Notre Loi fondamentale protège la liberté d'expression. Les formes de vie démocratiques ne s'épanouissent que dans un climat de débats et d'oppositions non censurés. La Political Correctness [le politiquement correct, en anglais dans le texte, ndt] et la Cancel Culture [idem, pour « culture de l'effacement », ndt] menacent davantage notre démocratie que tous les citoyens du Reich (Reichbürger)[5].5 Des débats animés sur les différents concepts de la pédagogie réformée par rapport aux conceptions de l'école publique, tels que nous les avons connus pendant un certain temps, animent et consolident notre démocratie.

Notre Loi fondamentale protège le secret de la correspondance, le secret de la confession, le secret médical, le secret bancaire, le secret de la conversation entre un avocat et son client. Pour les enseignants Waldorf engagés, leur salle de classe est également un espace secret qui doit être protégé. Car c'est là que doit naître la nouveauté. Comme l'a déjà montré Georg Simmel, le secret est « l'une des plus grandes conquêtes de l'humanité »[6] , car c'est le seul endroit où la nouveauté peut s'épanouir sans entrave. Les entretiens d'enseignement peuvent être des « créations à partir de rien », des œuvres d'art sociales ne dépendant d'aucune prescription ou tradition, issues d'un contact direct de personne à personne[7].

Notre Loi fondamentale réglemente les fonctions de surveillance de l'État, mais pas les objectifs éducatifs ni les méthodes d'enseignement des écoles libres[i] [sous la coresponsabilité partagée ; ou bien même confessionnelle, ndt]. Elle laisse le champ libre pour que les points de vue pédagogiques puissent se développer aussi librement que les différentes visions du monde, comme de même les opinions doctrinales régnant dans les sciences académiques. On déplore souvent aujourd'hui que la liberté de recherche dans nos universités soit entravée par des intérêts étrangers à la science. On ne tient guère compte du fait que chaque type de recherche est influencé par un style du penser qui y est en œuvre et par le comportement d'un certain collectif de pensées[8]. Les programmes d'enseignement des écoles publiques ne sont pas neutres, comme on le pense souvent. Ils suivent en effet encore la vision du monde bacono-cartésienne qui - à partir de la science dominante d'une physique réductionniste - s'est étendue à toutes les disciplines scientifiques et s'est vue entretemps fortement critiquée[9].9 Non seulement l'école Waldorf, mais toute école est une école de vision du monde. Celui qui veut envoyer son enfant dans une école Waldorf devrait être rendu attentif à ce problème et être encouragé à comparer les modèles correspondants.

Jusqu'à présent, notre Loi fondamentale ne nous oblige pas encore à mettre en œuvre la numérisation globale de la vie que les puissants dirigeants de l'économie mondialisée[10] nous recommandent, sans aucune critique. Comme le souligne l'un des journalistes allemands les plus avertis dans ce domaine, Jürgen Kaube, de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, il n'existe à ce jour aucune étude fiable sur les effets de ces mesures[11]. Personne n'a jusqu'à présent examiné de manière critique la quantité d'expériences du monde qui est perdue lorsque l'environnement naturel de perception des enfants se voit réduit à un rectangle de la taille de la paume de la main pendant de nombreuses heures par jour et qu'il est découpé en morceaux par des séries d'extraits d'images. Cela augmente une certaine forme d'éveil et d'habileté combinatoire. Mais quelqu'un a-t-il vérifié ce qui est perdu dans ce processus ? Et qu'en est-il de l'addiction dont sont victimes un nombre effrayant d'adolescents ? Nous ne pourrons pas arrêter la tendance à la numérisation. Il n'y a aucune raison de la célébrer avec enthousiasme. Comme le souligne Edwin Hübner, il est tout à fait possible de protéger les enfants des risques liés aux processus d'apprentissage numérisés sans que les compétences médiatiques nécessaires à la vie moderne n'en pâtissent[12]. C'est ce que nous devons défendre.

Tout cela suggère que les parents souhaitant confier leur enfant à une école Waldorf soient informés de manière offensive sur les fondements idéologiques de la pédagogie Waldorf lors des réunions d'information et de l'entretien d'admission, et qu'ils ne se contentent pas de souligner qu'il est possible d'obtenir un bon baccalauréat ici aussi. Peut-être serait-il possible de documenter, par une sorte de préambule au contrat d'école, qu'au début de leur collaboration, les parents et les professeurs eussent bien en vue une vision commune du profil particulier de leur école.

Le centenaire de la mort du fondateur de la pédagogie Waldorf sera bientôt célébré, en mars 2025. Il est peu probable que, d'ici là, l'opinion publique ait changé d'opinion sur lui et son œuvre. Néanmoins (ou justement pour cette raison), il pourrait être intéressant de noter que l'histoire sombre, et parfois tragi-comique, de la réception scientifique de Steiner, commence à s'éclaircir depuis quelque temps. Antoine Faivre, de la Sorbonne à Paris et Wouter J. Hanegraaff de l'Université d'Amsterdam, avec un grand cercle de collaborateurs, ont fait en sorte que le terme courant « ésotérisme » soit révisé du fait qu'il avait été jusqu'à présent dominé par le grand récit de la lutte de la science moderne contre les superstitions obscures[13]. Avec son édition critique des écrits de Steiner, Christian Clement a ouvert de nouveaux horizons de recherche[ii]. David Marc Hoffmann, de l'administration de la succession Rudolf Steiner, et ses assistants ont porté à un niveau professionnel l'édition complète de Rudolf Steiner, désormais presque achevée. Il s'agit de reprendre cela et de le souligner énergiquement.

Johannes Kiersch
Die Drei 4/2023.

(Traduction Daniel Kmiecik)

[Caractères gras : SL]

 

Notes

[1] Rudolf Steiner : Freie Schule und Dreigliederung [École libre [au sens d'autonomie et non pas confessionnel, ndt] et Dreigliederung] dans : Aufsätze über die Dreigliederung des sozialen Organismus [Essais sur la Dreigliederung de l'organisme social] (GA 24), Dornach 1982, p. 37.

[2] Andreas  Laaser  :  Wissenschaftliche  Lehrfreiheitin  der  Schule.  Ges chichte und Bedeutungswandel eines Grundrechts [La liberté d'enseignement scientifique à l'école. Histoire et le changement de la signification d'un droit fondamental], Kônigstein 1981, p. 174.

[3] Cf. Johannes Kiersch : Die Waldorfpéidagogik. Eine Einführung in die Pädagogik Rudolf Steiners [La pédagogie Waldorf. Une introduction à la pédagogie de Rudolf Steiner J. Stuttgart 2022, p. 11 et suiv.

[4] https://de.wikipedia.org/wiki/Vorauseilender_Gehsam

[5] Cf. Alexander Grau : Hypermoral : Die neue Lust an der Empörung  [Le nouveau plaisir de l'indignation] Munich 2021.

[6] Georg Simmel : Das Geheimnis. Eine sozialpsychologische [Le secret. Esquisse d'une psychologie sociale] dans, du même auteur : Essais et thèses 1901-1908, vol. Il, Francfort-sur-le-Main 1993, p.317.

[7] Conférence du 17 juin 1909 dans : Rudolf Steiner : Évolution, Involution et Création à partir du néant (GA 107), Dornach 1988.

[8] Cf. Ludwik Fleck : Entstehung und Entwicklungeiner wissenschaftlichen Tatsache. Einführung indie Lehre vom Denkstil und Denkkollektiv [Naissance et développement d'un fait scientifique. Introduction à la doctrine du style et du collectif du penser] Frankfort-sur-le-Main, 1980.

[9] Cf. Gernot Böhme : Am Ende des Baconschen Zeitalters. Studien zur Wissenschaftsentwicklung [À la fin de l'ère de Bacon. Études sur l'évolution de la science] Francfort-sur-le-Main 1993 ; Thomas Nagel : Geist und Kosmos. Warum die materialistische neodarwinistische Konzeption der Natur so gut wie sicher falsch ist. [Esprit et Nature. Pourquoi la conception matérialiste néo-darwinienne de la nature est presque assurément fausse], Berlin 2013 ; Thomas Fuchs : Verteidigung des Menschen. Grundfragen einer verkörperten Anthropologie [Défense de l'être humain. Questions fondamentales d'une anthropologie incarnée], Berlin 2020.

[10] Cf. Johannes Kiersch : Von der Steinzeit bis zum Great Reset [De l'âge de pierre au Great Reset], Francfort-sur-le-Main 2021.

[11] Cf. Jürgen Kaube : Ist die Schule zu blöd für Unsere Kinder? [L'école est-elle trop stupide pour Nos enfants ?], Berlin 2019.

[12] Cf. Edwin Hübner : Anthropologische Medienerziehung [Éducation anthropologique aux médias], Francfort-sur-le-Main 2005.

[13] Cf. Wouter J. Hanegraaff (éd.) : Dictionary of Gnosis & Western  Esotericism [Dictionnaire de la gnose et de l'ésotérisme occidental], Leiden 2006 ; Karl-Martin Dietz ( éd.) : Esoterik verstehen. Anthroposophie et la recherche académique sur l'ésotérisme [Comprendre l'ésotérisme. L'anthroposophie et la recherche académique sur l'ésotérisme], Stuttgart 2008.

 

Notes de la rédaction

[i] Remarquons à ce sujet, que l’étatisme devient année après année, décennie après décennie, de plus en plus omniprésent dans de nombreuses sphères de la vie sociale, y compris et surtout l’éducation et l’enseignement (ainsi que la santé). Il n’est pas exagéré de parler à ce sujet d’une tendance avérée au totalitarisme, dans le sens premier de ce terme : une prise en charge croissante par les États de la totalité de la vie des êtres humains, pour soi-disant leur plus grand bien. Il s’agit dès lors de montrer qu’un plus « grand bien » peut -être atteint, précisément lorsque l’éducation et l’enseignement s’autonomisent par rapport à la vie de l’État. Voir à ce sujet les vidéos présentant « une nouvelle forme de service public [non étatique] de l’éducation : les écoles de la société civile » : www.civiliens.info/21

[ii] NDLR : Clement a aussi déformé de la manière la plus incroyable et grossière certains propos et concepts fondamentaux communiqués par Rudolf Steiner, et dès lors des points essentiels permettant de comprendre son œuvre. Pour commencer à aborder cette question, voir par exemple ici : Imagination et hallucination

 

 

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