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 « Le problème le plus important de toute la pensée humaine : Saisir l'être humain en tant qu'individualité libre, fondée en elle-même »
Vérité et Science, Rudolf Steiner

   

Citation
  • « Ces trois choses, socialisme, liberté de pensée, science de l'esprit sont indissociables. Ils vont ensemble. L'évolution de l'un est impossible sans celle de l'autre au cours de cette cinquième époque postatlantéenne qui est la nôtre. »

    Dornach, 6 décembre 1918 – GA186

    Rudolf Steiner
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Citation Steiner sur la liberté


Irène Diet

Publié dans la revue Die Drei - 3/2023

Traduction : Daniel Kmiecik
Source : Les traductions de Daniel Kmiecik − www.triarticulation.fr/AtelierTrad

 

Notes de la rédaction : 

  • La compréhension de cet article présuppose au minimum l'étude préalable de la "Philosophie de la Liberté" de Rudolf Steiner (sinon il demeurera très difficilement compréhensible).
  • Les numéros de page des ouvrages de Rudolf Steiner mentionnés dans les notes de bas de page, concernent l'édition allemande de son oeuvre, et non pas les éditions en langue française.

 

 « Si l’être humain ne ravive pas notoirement ses pensées, mais les laisse dépérir de plus en plus, alors les pensées justement se mettront à ramper sur le sol jusqu’à s’y enfoncer et finalement, en face de l’univers, l’être humain devient un ver de terre, parce que ses pensées se mettront en quête des terriers des vers de terre. […] La civilisation humaine devrait éviter que l’être humain pût devenir un ver de terre, car sinon la Terre en sera brisée et le but du monde qui est nettement exprimé dans les dispositions humaines ne sera pas atteint. »[1]

Pouvons-nous influencer l’événementiel universel ou bien sommes-nous condamnés à la contemplation dans l’inaction ? La réponse de Rudolf Steiner à cette question est aussi radicale qu'elle se tient à l'encontre des idées reçues : l’influence en question, que nous pouvons prendre, n’est aucunement politique, sociale ou économique, comme on le croit le plus souvent aujourd’hui, car elle se tient dans notre penser. Non pas dans ce que l’on pense mais dans la manière dont nous le faisons : les pensées qui sont mortes dans la terre, en même temps que notre naissance, doivent être de nouveau arrachées à celle-ci en luttant à l'instar d'un être vivant. — Eu égard à la tombe terrestre, dans laquelle le premier Goethéanum fut incinéré lors de la nuit de la Saint Sylvestre 1922/23, Rudolf Steiner a lutté pour que ce tout-décisif soit compris. Le présent article a pour but de présenter cette lutte, dont la nécessité reste intacte et persiste aujourd'hui.

L’incendie du Goethéanum, voici cent ans, fut une expression du malentendu fondamental auquel Rudolf Steiner se voyait exposé de plus en plus depuis 1919. Pendant une assemblée, qui eut lieu à Stuttgart, en janvier 1923, il en appela à ceux qui étaient assis devant lui : « On ne travaille pas à la diffusion de la chose anthroposophique, mais à l'empêchement d'une vision correcte[intuitive-immédiate, ndt] de la chose anthroposophique. »[2] et le jour suivant lors d’une réunion réitérée : « La Société veut-elle maintenant s'engager de telle sorte que je ne sois plus frappé au visage par la Société anthroposophique, comme c'était le cas jusqu'à présent ? »[3]

Les personnes, auxquelles Rudolf Steiner s'est adressé de cette manière sont exclusivement des personnalités pour lesquelles l'anthroposophie a été un besoin du cœur qui a tout déterminé pour elles. Il ne s'agissait pas d'opposants avoués et conscients, mais de « chers amis », particulièrement proches qui, souvent depuis des décennies, avaient écouté ses conférences jour après jour, avaient médité selon ses instructions, s'étaient entretenus personnellement avec lui. Parmi eux se trouvaient de nombreux anthroposophes de renom, comme Eugen Kolisko, Walter Johannes Stein, Herbert Hahn, Karl Heyer et d'autres encore. »[4]

Alors, comment cela est-il possible ? À toutes ces gens, une bonne volonté et une vision intuitive immédiate correcte de l’anthroposophie pour agir, ne faisaient certainement pas défaut, ni non plus, en raison du temps passé en la compagnie de Rudolf Steiner lui-même, d’une compréhension pour cet « élément correct » afin d’agir dans l’esprit de celui qu’ils vénéraient par-dessus tout et qu’ils considéraient comme un enseignant au plus intime et déterminant pour leur destin. On pouvait au moins penser ainsi. Mais il n’en était pas ainsi — en témoignent ces paroles de Steiner. Mais qu’attendait-il donc, lui, de ceux qui se trouvaient si proches de lui ? Comment pensait-il que ceux-ci, au lieu d’agir pour une vision « correcte » de la chose anthroposophique, faisaient exactement le contraire, notoirement en entravant une vision correcte de celle-ci ?

Eu égard aux cent ans passés depuis 1923, on pourrait penser que la lutte de Rudolf Steiner pour une «vision intuitive correcte» de la chose anthroposophique fût historiquement dépassée. On pourrait penser que ce combat, aujourd’hui, aurait perdu toute signification, puisque «l'opposition intérieure» à Rudolf Steiner et à son anthroposophie — dont faisaient partie même ceux qui se considéraient comme parfaitement en accord avec lui — fût un phénomène lié à la situation de l'époque et qui n'eût plus cours aujourd'hui. Que nous, les vivants d'aujourd'hui, eussions déjà compris et réalisé depuis longtemps ce qui était resté incompréhensible à ces plus proches amis de Rudolf Steiner de l'époque. Ou bien on pourrait penser — et cette idée est aussi de plus en plus répandue — que la «causa Rudolf Steiner», en tant que telle, appartînt désormais à une histoire ancienne et qu’on ne dût en prendre aucune connaissance. 

Ici, il nous faut tenter une autre approche. Et certes tenter celle de comprendre tout d’abord, non seulement ce que veut dire de ne pas cultiver une «vision correcte de la chose anthroposophique», voire même en allant aussi jusqu’à l’entraver.

La contemplation intuitive immédiate de l’anthroposophie

Cette question appartient aux préoccupations centrales que l’anthroposophie de Rudolf Steiner elle-même soulève. Au plus souvent, on pense aujourd’hui à une vision «objective» de l’anthroposophie, celle qu’on a seulement à atteindre, lorsqu’on se place extérieurement à elle et qu’on la juge à partir de ce point de vue extérieur. Car, de fait, une «vison» ordinaire n’est guère possible qu’à partir d’un point de vue extérieur à celui qui contemple[i]. Mais est-ce que cela vaut pour l’anthroposophie ?

S’il en était ainsi, alors «la chose anthroposophique» ne serait guère distinguable en son essence de la non chose anthroposophique. La relation entre celui qui contemple et ce qui est contemplé serait notoirement la même que celle que nous pouvons vivre quotidiennement, à chaque heure et à chaque minute, dans notre comportement vis-à-vis du monde extérieur : l’objet perçu ou pensé se trouve en dehors de nous-mêmes. Mais que se passerait-il si l'anthroposophie, telle que Rudolf Steiner l'a présentée à maintes reprises, exigeât un tout autre rapport, que celui qui veut en acquérir la vision doit établir avec elle ?

La réponse à cette question cible le noyau central de l’anthroposophie, dont Rudolf Steiner fit le cœur de ses développements dans les six premiers mois de 1923. Le plus souvent il en parlait dans le contexte d’un «éveil» indispensable. «Représentez-vous donc que vous ressentez, que vous méditez sur l’éveil ![5]» dit-il à ses auditeurs de Dornach, en les interpellant, le 14 janvier 1923. Ces paroles relèvent de celles les plus citées ; or, les historiens de ces événements n’ont eu de cesse de souligner un « éveil » exigé par Rudolf Steiner. L’un d’eux écrit, par exemple à ce sujet :

Ce que Steiner suggère ici, c'est que dans la vie quotidienne déjà, l'éveil est plus qu'un simple suivi de ce qui se passe autour de soi. L'éveil signifie, en plus de l'observation consciente, compréhensive et reconnaissante, en plus de la vue d'ensemble, c’est une sensibilité et un sentiment de la situation, une ouverture, une prise en main là où c'est nécessaire, une entente éveillée avec d'autres personnes sur ce qui se passe, et finalement une action commune.[6]

Dans cette manière d’éveil, on comprend quelque chose de plus qu’un « éveil » que Steiner a exigé et attendu de la part de ces personnes proches. Mais s'il avait voulu dire par là une participation circonspecte, attentive et consciente aux événements, pourquoi ses proches élèves de l'époque en furent-ils donc incapables ?

L’« autre » lecture

Pour comprendre ce que Rudolf Steiner reliait de fait à son exigence d’«éveil», examinons d’autres développements tirés de l’année 1923 qu’il fit — d’une manière surprenante — sur la façon dont ses ouvrages dussent être lus. Tout particulièrement importante, de ce point de vue, une conférence tenue le 6 février 1923. Il y expliqua que l’on eût dû lire sa Philosophie de la liberté, autrement qu’on lit un autre livre. Il forgea ces paroles, souvent citées : On n'a justement pas accepté de lire la «Philosophie de la liberté» autrement que d'autres livres. Et c'est ce qui importe et c'est ce qu'il faut maintenant souligner avec toute l'acuité possible, parce que sinon, le développement de la société anthroposophique restera tout à fait à la traîne du développement de l'anthroposophie. Si l'anthroposophie devait alors être totalement mal comprise par le monde, par le biais de la Société anthroposophique, il ne pourrait en résulter que conflit sur conflit ![7]

Cette exclamation précéda une présentation qui se référait à ce que Rudolf Steiner appelait une «autre lecture de la Philosophie de la liberté». Il n'est pas possible d'aborder ici cette présentation de manière exhaustive ; concentrons-nous donc d'abord sur le début de l'ouvrage. Rudolf Steiner a expliqué :

Quel genre de lecture cette Philosophie de la liberté impliquait-elle ? Cette Philosophie de la liberté supposait un type de lecture particulier : Il était supposé que le lecteur, pendant qu'il lisait le livre, vécût une sorte d'expérience intérieure que l'on pût vraiment comparer extérieurement au réveil que l'on vit le matin de bonne heure, quand on passe de l'état de sommeil à l'état de veille. On devrait pour ainsi dire le sentir ainsi : dans le penser passif, je n’ai fait cependant que dormir vis-à-vis d’un degré supérieur du monde, à présent, je m’éveille —, comme on s’éveille le matin, à savoir : on est passivement allongé dans son lit, on s’est abandonné au cours de la nature dans son corps vivant, on commence à présent à être intérieurement actif, on relie à présent l’activité de ses sens avec ce qui se passe dehors, dans le monde retentissant de sons et de couleurs, on relie alors l’activité de son propre corps vivant avec ses intentions.[8]

Que décrit ici Rudolf Steiner ? Tout manifestement une lecture nécessairement «différente» (ou «particulière») de la Philosophie de la liberté. Mais si c’est vrai que l’anthroposophie et sa vision intuitive immédiate se trouvent l’une par rapport à l’autre, dans une relation différente de celle qui vaut pour l’ensemble des autres formes d’existence, il faudrait que cette autre relation soit — en partie — déjà visible dans ces phrases. Comment cela peut-il être possible ?

Au fond, c’est un processus vraiment simple qui est à présent nécessaire : Le lecteur qui s'est rendu compte que les phrases de Rudolf Steiner sont dans un autre rapport que le rapport habituel avec ce qu'elles expriment (le prétendu «contenu» des phrases), de même qu'elles veulent créer un autre rapport avec lui-même, avec ce lecteur : un tel lecteur doit maintenant aller chercher cet «autre» dans le texte lui-même.[9] Le regard du lecteur doit donc être dirigé sur cet «autre». Oui, mais «autre» que quoi ? Autre que ce que Je/moi —, le lecteur du texte — je me représente en lisant le texte ; autre que ce que j’exprimerais moi-même ! «L’autre» se trouve donc exactement entre ce que le lecteur «lit» habituellement «à l’intérieur» des textes de Rudolf Steiner et ce qui se trouve effectivement dans ce texte.

Découvrir cet autre » est par conséquent inhabituel parce que c’est presque dissipé dans le sommeil dans la lecture habituelle. Car le lecteur n’a notoirement qu’un objectif, «s’approprier» le texte, «l’incorporer en lui». Quant à la manière dont cela doit être découvert, c’est ce qu’on voir en s’appuyant sur le passage cité plus haut qui permet de le montrer d'une manière rudimentaire.

« Il était supposé que »

Le passage du texte débute par une question, dont la réponse s’ensuit aussitôt : « Quel genre de lecture était donc requis par cette philosophie de la liberté ? Cette Philosophie de la liberté supposait un type de lecture particulier : Il était supposé […]. »

Rudolf Steiner répète à trois reprises qu’un «genre particulier de lecture» était supposé présent chez le lecteur de la Philosophie de la liberté. — Or, habituellement on comprendra cette déclaration tout d’abord comme suit : «Il existe une manière particulière de lire que moi, Rudolf Steiner j’ai supposée présente chez toi, lecteur.» Cette compréhension jaillit de la représentation générale inhérente à une relation entretenue entre maître et élève ; le maître insiste, en marquant une légère réprobation, pour la raison il présuppose chez son élève une certaine faculté parce qu’il l’a justement exercée avec lui déjà depuis longtemps. Mais si l'on commence à s'intéresser à la formulation précise, répétée trois fois ici, à savoir qu'une manière particulière de lire était présupposée (et non pas : «que j'ai supposée»), des questions s'imposent : Cette formulation ne suggère-t-elle pas tout autre chose ? C'est-à-dire quelque chose de fixé à l'avance. À l’avance de quoi ? De la vie elle-même ? Que la vie même de la Philosophie de la liberté contienne déjà ce pré-établi ? Que le lecteur puisse d'emblée connaître cette loi préalable ? Mais comment est-il possible de savoir faire quelque chose sans l'avoir appris ? Et comment est-il possible que la lecture, cette manière particulière de lire, soit présupposée de la même manière ? Cela ne veut-il pas dire que cette «manière particulière de lire», la manière particulière dans laquelle Rudolf Steiner a écrit la Philosophie de la liberté, doit déjà y être contenue ? Que l'écriture du livre elle-même en était déjà une, qu'elle portait en elle — comme un présupposé — cette manière particulière ? Que cette manière particulière était donc déjà posée par et avec la manière d'écrire, et ce à l'avance ?

Cette idée, si nous parvenons à la saisir, nous renvoie à quelque chose de tout à fait inhabituel, de fondamentalement formidable : deux processus normalement bien séparés — celui de la lecture et celui de l'écriture — ne peuvent pas, face à la Philosophie de la liberté, être pensés de la même manière séparée que d'habitude : ils apparaissent plutôt comme les deux faces d'un seul et même processus  — celui auquel Rudolf Steiner a donné le nom de Philosophie de la liberté. Si nous poussons cette idée jusqu'au bout, cela signifie que le lecteur, dans la mesure où il ne lit pas la Philosophie de la liberté de cette manière particulière qui est à la base de l'écriture du livre, ne la lit pas du tout ! Qu'il n'est donc pas du tout un lecteur de la Philosophie de la liberté tant qu'il n'est pas capable de la lire de cette manière ?

Je sais que cette idée en effraie plus d'un. Examinons donc de plus près les explications de Rudolf Steiner sur la «manière particulière de lire» la Philosophie de la liberté dans cette conférence du 6 février 1923. Comment caractérise-t-il cette «espèce particulière» ? Cette fois-ci, ce n'est pas (seulement) une formulation particulière qui nous intrigue, mais le «comment», par lequel il tente de répondre à cette question. Car Rudolf Steiner ne parle pas du tout de ce à quoi on pouvait s'attendre : à savoir, il ne décrit pas du tout la «manière particulière de lire» qui est prévue !

Le rebond

Quelque chose d'inattendu et de surprenant apparaît à nouveau. Et je maintiens que de telles «surprises» sont essentielles aux présentations de Rudolf Steiner — tant écrites qu'orales  — voire, au fond,  qu’elles constituent même leur essence. Cette surprise inattendue, et donc cette incompréhension, n’est-elle pas (tout d’abord) pourtant une expression des deux manières de penser qui se heurtent : notre façon de penser, celle du penser ordinaire — s’entrechoque avec la manière de penser de Rudolf Steiner.

En vérité, ce « heurt » n’est pas souvent remarqué ; car le lecteur «sommeille» souvent dans les mots de Rudolf Steiner, il se laisse « dégringoler », ou il « s’éboule » de phrase en phrase, sans remarquer les « accrocs » ou les contradictions qui s’ouvrent pour nous (c’est-à-dire au penser ordinaire) entre les phrases ou idées selon le cas. Le lecteur «dort», donc il ne ressent pas la douleur qui devrait être ressentie à ces points de heurt.[10] Car il «permet encore aux pensées d'apparaître comme dans les phénomènes», «en leur permettant d'être passivement présentes dans l'âme humaine».[11] Si le heurt est remarqué à cet endroit, la question se pose alors de savoir pourquoi Rudolf Steiner ne décrit pas la manière de lire présupposée pour la Philosophie de la liberté, mais au lieu de cela l’action de la même[ii] ?

Rudolf Steiner décrit cependant l’action de la « manière particulière de lire » mais non pas « comment » celle-ci est censée s’effectuer. Le « comment » doit être contenu, par conséquent d’une façon encore inconnue, dans la description de l’action elle-même. Examinons donc plus précisément le passage de la conférence cité ci-dessus. Dans celui-ci l’éveil ordinaire est présenté et il indique ensuite un éveil supérieur, un éveil hors de la passivité du penser, un éveil à l’activation de celui-ci. Rudolf Steiner rend attentif à une sorte « d’expérience intime », « que l’on peut réellement comparer extérieurement à l’éveil que l’on éprouve le matin en s’éveillant »[12]. Il présente un événement qui nous apparaît connu, afin de rendre visible un autre événement qui lui, nous est tout d’abord inconnu. De cette analogie, nous attendons des parallèles qui nous aident à comprendre l’essence de l’éveil supérieur. Une fois de plus, le lecteur attentif de la conférence transcrite peut se sentir soutenu : Est-ce que je me réveille vraiment le matin comme cela est décrit ici ? Puis-je vraiment affirmer que je sais ceci : à savoir que « Tu relies maintenant l'activité de tes sens à ce qui se passe à l'extérieur dans le monde retentissant de couleurs, tu relies maintenant l'activité zélée de ton corps à tes intentions ?[13] « Ne fais-je pas toujours l’expérience de ma volonté seulement dans les répercussions de celle-ci ?[14] » Comment donc puis-je — consciemment — affirmer de moi-même que j’occasionne ce lien de mon « Je » avec ses corps, lors du réveil. Ces processus n’appartiennent-ils pas à ceux qui me surviennent et que je «subis» et qui ne me deviennent conscients que lorsqu’ils ont déjà fini de se produire en moi, à savoir, en tant que  perception de sons et de couleurs, ou selon le cas, du mouvement devenu à présent possible de mes membres. Notre réveil habituel ne provient-t-il pas beaucoup plus d’un sommeil inconscient ? Rudolf Steiner, ne décrit-il pas plutôt ici, par conséquent, un réveil qui n’est plus du tout ordinaire, quoiqu’il ait présenté pourtant un tel réveil comme semblable en apparence (scheinbar) à l’autre ?

Et à présent, nous pouvons pressentir qu’à notre interrogation : En quoi donc, cela étant, la «manière particulière de lire» la Philosophie de la liberté est-elle censée consister ? Rudolf Steiner ne répond pas d’une façon que nous aurions attendue. Il ne décrit pas cette manière particulière mais il laisse au contraire son auditeur — tout comme nous, les lecteurs du texte de la conférence — traverser des expériences intimes déterminées. Or ces expériences intimes ont comme contenu cette manière particulière elle-même de lire !

Ni une recette achevée, ni aucune instruction de lecture, ne nous sont données, mais une conjoncture est créée de manière à ce que nous puissions nous mettre en quête de cette «manière particulière de lire». Celle-ci est cependant un événement auquel Rudolf Steiner fait allusion en le caractérisant à l’instar d’une «contemplation immédiate correcte de l’anthroposophie» : ce qui est à contempler intuitivement prend naissance de la contemplation immédiate elle-même ; cela doit être engendré d’abord de l’intériorité des phrases de l’activité même de Rudolf Steiner en train de formuler ces phrases.

Un éveil au reste cadavérique de notre penser

La «manière particulière de lire» la Philosophie de la liberté doit éveiller un penser qui est vivant et actif, vis-àvis du penser antérieur passif. Il s’agit d’une expérience intime sur le penser qui vient à point, lorsqu’on apprend à connaître un penser vivant. Quelle peut bien être cette expérience intime ? Une fois de plus, nous pouvons être surpris: Ce n'est pas le penser vivant qui est présenté à celui qui cherche — et qui s'active du point de vue de la pensée vivante ! Ce n'est pas celui qui est vivant, mais plutôt celui qui est mort. Or, ce penser mort ressemble à un cadavre. Comment Rudolf Steiner décrit-il cette expérience intime du lecteur qui s’est éveillé au penser vivant ?  Mais si l’on abandonne l’activité de l’intériorité humaine à cette expérience réalisée dans le penser passif, alors on peut comparer ce qu’on a eu antérieurement avec quelque chose d’autre ; on peut seulement alors commencer à s’instruire sur la nature même de ce penser passif. Et l’on est amené alors à constater que ce penser passif se compare, en effet véritablement dans la vie de l’âme, au cadavre d’un être humain dans le monde physique. Lorsqu’on a le cadavre (Leichnam) d’un être humain dans le monde physique, on se dit alors : quelque chose comme ceci ne peut guère prendre naissance, en effet, de manière primaire ; une telle composition des matières, qui se trouve là devant moi, ne s’est pas produite par des lois naturelles habituelles. Car une telle composition des matières n’est possible que du fait qu’auparavant ce cadavre était vivifié et habité par une essence humaine et qu’un tel cadavre en est le reste, qu’il est ce qui en est resté, le reste d’un être humain vivant qui a porté en lui un corps vivant (Leib [en allemand, le terme « Leib » pour désigner un corps (Körper) signale aussitôt qu’il est vivant ! ndt]) — Le cadavre en tant que tel n’est explicable que sous la condition préalable de l’existence antérieure d’un être humain vivant. Ainsi donc, face à son penser passif, l’être humain se trouve à l’instar d’un être qui n’eût jamais vu un être humain, mais au contraire seulement des cadavres. Or, un tel être dût ressentir ces cadavres comme autant de prodiges ; car ceux-ci ne pourraient absolument pas naître de tout ce qui se trouve autour d’eux dans la nature. Ainsi apprend-on — dans l’instant même où l’élément actif de la vie de l’âme entre avec force dans le penser — à reconnaître le penser en tant que tel, comme un reste. On apprend ainsi à le reconnaître comme un reste de quelque chose.[15]

De la même façon qu’un cadavre renvoie à un être humain vivant auparavant, parce qu’il en est le reste, la dépouille, le penser mort, renvoie aussi à un penser antérieurement vivant. Et ce penser est donc aussi un reste de quelque chose.

Dans ce contexte, nous retrouvons aussi un geste idéel que nous avions découvert et décrit en tête de cet article : et certes, ce geste qui est contenu dans la remarque de Rudolf Steiner, réitérée celle-là à trois reprises, à savoir que la Philosophie de la liberté présuppose d’emblée une manière particulière de lire. Au cadavre humain aussi, il faut qu’il y ait un présupposé : à savoir un être humain vivant. Au cadavre du penser ordinaire, mort, il faut bien qu’il y ait eu un penser antérieurement vivant, un penser pré-terrestre qui est présupposé. Ce qui est préétabli dans le «type particulier de lecture» de la Philosophie de la liberté est donc fondé dans notre être pré-terrestre. Ce penser pré-terrestre est prédisposé en tout être humain, parce que c’est principalement l’essence de l’être humain. Or, c’est à partir de cet élément pré-terrestre qu’a été rédigée aussi la Philosophie de la liberté, celle-ci est donc pareillement un organisme tout aussi vivant, qu’est l’être humain vivant en relation avec son cadavre.

Recherche de ce qui a été préétabli

Le lecteur de la Philosophie de la liberté commence ensuite à en devenir dignement un, lorsqu’il a la capacité — dans un premier temps — de faire face à cette activité du penser, qui s’est enflammée aux phrases de cet ouvrage, de manière telle qu’il «laisse apparaître dans les phénomènes» et commence à contempler, le cadavre de son ancien penser. Mais ensuite, «il en vient justement à une autre attitude de l’âme qui est foncièrement autre que celle qui est ordinaire aujourd’hui».[16] Cette attitude de l'âme fait que, chez le lecteur de la Philosophie de la liberté, poursuit Rudolf Steiner, des processus de connaissance bien précis peuvent s'accomplir.

De tels processus cognitifs manifestent ce que je voudrais caractériser comme le Mystère central de l’anthroposophie, de l’essence humaine et avec cela du devenir de la Terre et de l’univers : c’est le Mystère qui se manifeste dans la relation entre le cadavre de l’âme de notre penser (Seelen-Leicham) et ce qu’il y a de vivant au fondement de celui-ci. Ce rapport peut commencer à poindre comme ce qui nous sépare de Rudolf Steiner et des textes qu'il nous a laissés, autant que ce qui nous lie à eux. C'est le rapport qu'entretient notre propre penser, mort, avec le penser dans lequel il fut à l'origine. Dans la connaissance de ce qui était présupposé à notre penser mort, nous retrouvons l'idée de Rudolf Steiner, caractérisée plus haut, sur ce qui était présupposé à la lecture de la Philosophie de la liberté. Prendre connaissance de cela, c’est le premier pas décisif pour s’adonner à la quête de ce qui vivait dans le penser, antérieurement à la naissance, à partir de quoi la Philosophie de la liberté fut rédigée. La lutte à engager de sorte que ceci soit compris, imprégnait les développements de Rudolf Steiner voici cent ans. Or cette lutte demeure jusqu’à aujourd’hui dans le devenir de sa compréhension. [ou bien : « Cette lutte attend encore aujourd'hui d'être comprise. », ndt]

Dans une conférence du 23 mars 1923, Rudolf Steiner expliqua :

Il en va ainsi de nos pensées [...] que les dieux, en nous faisant naître, en nous faisant descendre sur terre, remettent nos pensées à la Terre. C'est en devenant des hommes de la Terre que nos pensées sont enterrées, vraiment enterrées. Les pensées, dans leur élément mort, pénètrent dans la terre, comprennent ce qui est mort et qui n'appartient qu'à l'élément terre. Mais l'homme lui-même est tel que, lorsqu'il anime ses pensées, il les envoie comme des reflets dans le Cosmos. De sorte que tout ce qui naît de pensées vivantes en l'homme est ce que les dieux voient briller en retour de l'homme en développement. L'homme est appelé à devenir co-créateur de l'univers, en ce sens qu'il lui est demandé d'animer ses pensées.[17]

Chaque jour, ceux qui habitaient la colline de Dornach avec Rudolf Steiner en 1923, passaient devant les ruines du Goethéanum. Les restes des pierres et les barres de fer carbonisées et tordues se dressaient, nus et languissants à l'endroit où, peu de temps auparavant, se trouvait encore l'harmonie de «l’édifice prodige».[18] Ce reste cadavérique a pu aider les anthroposophes de l'époque à se réveiller pour le reste cadavérique de notre penser, dans lequel nous sommes prisonniers. Toute notre civilisation ressemble de plus en plus à un cadavre. En travaillant avec la Philosophie de la liberté, la volonté peut aussi se renforcer en nous, en reconnaissant le reste cadavérique de notre penser comme tel, afin de rechercher la pensée vivante pré-terrestre. 

Die Drei 3/2023.

(Traduction Daniel kmiecik)

Irene Diet est née en 1959 à Leipzig. Études d'histoire et de philosophie, déménage à Paris en 1985 et poursuit ses études à la Sorbonne. Depuis 1989, travaille exclusivement dans le domaine de l'anthroposophie. Auteure de plusieurs livres et de nombreux articles. Animatrice de séminaires et de cours, conférencière. Habite à Berlin depuis 2002.

 

Notes

 

Note de la rédaction : Pour rappel, les numéros de page des ouvrages de Rudolf Steiner mentionnés dans les notes de bas de page, concernent l'édition allemande de son oeuvre, et non pas les éditions en langue française.

 

[1] Rudolf Steiner : Die impulsierung des weltgeschichtlichen Geschehens durch geistige mächte [L'impulsion des événements historiques mondiaux par les puissances spirituelles], (GA222), Dornach 1989, p.124.

[2] Rudolf Steiner : Das Schicksalsjahr 1923 in der Geschichte der Anthroposophischen Gesellschaft [L'année fatidique 1923 dans l'histoire de la Société anthroposophique], (GA 259), Dornach 1991, p.224.

[3] À l’endroit cité précédemment, p.251. Cette « opposition interne » des « chers amis » qui s’était formée contre lui et qui était devenue un « système » à Stuttgart, resta en cette année 1923 un thème réitéré.

[4] Le soi-disant « cercle des sept » de Stuttgart, auquel Rudolf Steiner s'est adressé le 30 janvier, était composé d'Ernst Uehli, Caroline von Heydebrand, Eugen Kolisko, Maria Röschl, Karl Schubert, Erich Schwebsch et Walter Johannes Stein. Dans le "cercle des trente", auquel Rudolf Steiner s'est adressé le 21 janvier, se trouvaient entre autres Adolf Arenson, Hermann von Barvalle, Jürgen von Crone, Caroline von Heydebrand, Eugen Kolisko, Friedrich Husemann, Herbert Hahn, Karl Heyer, Emil Leinhas, Rudolf Maier, Emil Molt, Ludwig Noll, Otto Palmer, Felix Peipers, Otto Reebstein, Maria Röschl, Alexander Strakosch, E.A.K. Stockmeyer, Karl schubert, Friedrich Rittelmeyer, Walter Johannes Stein, Ernst Huehli, Carl Unger et Wolfgang Wachsmuth.

[5] Rudolf Steiner : Lebendiges Naturerkennen, intellektueller Sündenfall und spirituelle Sündererhebung [Connaissance vivante de la nature, péché intellectuel et élévation spirituelle du péché] (GA220) Dornach 1982, p.104.

[6] Christoph Lindenberg : Rudolf Steiner. Eine Biographie, Stuttgart 2011, pp.80 et suiv.

[7] Rudolf Steiner : Anthroposophische Gemeinschaftsbildung [Formation d’une communauté anthroposophique] (GA257), Dornach 1989, p.58.

[8] À l’endroit cité précédemment, p.52.

[9] Au sujet de « l’autre lecture » des ouvrages de Rudolf Steiner, voir, entre autre, Irene Diet : Das Geheimnis der Sprache Rudolf Steiners. Vom ungelösten Rätsel des Verstehens [Le secret de la langue de Rudolf Steiner. De l'énigme non résolue de la compréhension] Berlin 22020 ; de la même auteure : Vom Lesen-Lernen der Schrift Rudolf Steiners. Das Geheimnis der Sprache [De l'apprentissage de la lecture de l'écriture de Rudolf Steiner. Le secret de la langue] — Partie 2, Berlin 2021.

[10] Rudolf Steiner a décrit cette expérience comme suit : « Dans ces lieux frontaliers, on a d'abord l'impression d'être dans les ténèbres du monde spirituel, touchant au monde spirituel. [...] On vit dans une vie d’âme sombre, fondée sur le monde spirituel, qui se heurte au monde spirituel. » — Rudolf Steiner : Die Ergänzung heutiger Wissenschaften durch Anthroposophie [Le complément aux sciences actuelles par l’anthroposophie], (GA 73), Dornach 1987, p.20.

[11] GA257, p.51.

[12] À l’endroit cité précédemment, p.52.

[13] Ibid.

[14] Ce domaine — vaste — comprend ce que l'on appelle les « nerfs moteurs », dont Rudolf Steiner a parlé à plusieurs reprises, notamment le 8 juin 1919, dans, du même auteur : Geisteswissenschaftliche Behandlung sozialer und Pädagogischer Fragen [Traitement des questions sociales et pédagogiques par les sciences spirituelles] (GA 192), Dornach 1991, pp.153 et suiv.

[15] GA257, p.53.

[16] Ibid, pp.52 et suiv.

[17] GA222, p.119.

[18] Peter Selg : Rudolf Steiner 1861-1925. Lebens- und Werkgeschichte vol. 3, Alesheim 2021, pp. 1558 et 1770.

 

Note de la rédaction

[i] Nous ne disposons pas de l’original en allemand au moment de mettre en ligne. Nous nous demandons si l’original ne signifiait pas quelque chose comme « Car, de fait, une «vison» ordinaire n’est guère possible qu’à partir d’un point de vue extérieur à l’objet contemplé ».

[ii] Il semble qu’il manque un mot dans la version traduite en français.

 

 

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