En annonçant ces conférences le 15 mai 1920, Rudolf Steiner souligna qu'il parlerait à la Pentecôte de la philosophie de Thomas d'Aquin « parce que quelque chose l'y incitait » ; on verrait, ajoutait-il, si l'on ferait aussi à cet examen sérieux du thomisme le reproche d'être « une propagande indue partie de Dornach ». Il ressort de ces propos que cette série de conférences dut être prononcée dans un climat de polémique. C'est ce que nous montre d'ailleurs le paragraphe final de la troisième conférence; ne lisait-on pas dans le quotidien Tagblatt für das Birseck, Birsig und Leimental, le jour même de la première conférence, qu'à tous ceux qui essayaient sans rime ni raison de faire l'amalgame entre la recherche spirituelle menée au Goethéanum et Dieu sait quelles élucubrations, l'occasion serait offerte de voir comment la science de l'esprit se définit par rapport aux grandes figures de l'histoire spirituelle de l'humanité.
Le titre général de ces conférences pourrait induire en erreur : la philosophie de saint Thomas n'en est pas le sujet principal. Au début de la première conférence, Rudolf Steiner dit lui-même que le but proprement dit de son exposé n'apparaîtra clairement que dans la troisième conférence. Il circonscrit dans cette conférence l'importance que pourrait encore revêtir le thomisme pour une vue philosophique du monde, et fonde la nécessité d'une métamorphose du thomisme.
Dans une conférence publique prononcée à Liestal le 16 octobre 1916, Rudolf Steiner avait exposé qu'on pouvait adhérer rigoureusement au thomisme tout en conciliant les connaissances tirées de la science de l'esprit avec la philosophie de l'Aquinate. Les conférences de la Pentecôte 1920 viennent étayer le propos suivant: montrer qu'il s'agit maintenant de développer le thomisme d'une façon qui corresponde aux besoins actuels de l'humanité. « Provoqué » par divers événements survenus dans le proche voisinage, Rudolf Steiner, dans une conférence publique en date du 5 juin 1920, attira à nouveau l'attention de ses auditeurs sur le fait qu'on trouve dans la science de l'esprit un véritable prolongement de ce qu'en son temps la scolastique s'était efforcée d'atteindre.
A partir de cette date, la succession des indications et des développements donnés par Rudolf Steiner sur le rapport entre le thomisme approuvé par l'Église et le chemin de connaissance anthroposophique ne s'interrompra plus. Le thème est repris avec une extrême insistance dans la conférence du 30 juillet 1922 sur le mystère de la Trinité ; Rudolf Steiner y caractérise avec précision les conséquences déplorables qui résultèrent du fait qu'en limitant les possibilités de connaissance au monde sensible, les dogmes se figèrent : « Car que la foi puisse jamais apporter une vraie compréhension, c'est là chose impossible. Ce qui doit être rédimé au sein de l'humanité, c'est la connaissance elle-même; il s'agit de reconduire la connaissance vers le suprasensible. » La nécessité de rédimer la pensée est également exposée avec une grande force de conviction dans la conférence du 26 janvier 1923. À cette occasion, Rudolf Steiner cita les conférences de Pentecôte 1920 et exposa combien il était douloureux et peu propice à l'avancement du mouvement anthroposophique que les suggestions de ce genre restent sans écho, et qu'on ne cherche pas à établir la liaison entre les sciences d'aujourd'hui si brillamment développées et ce qui devrait maintenant s'incorporer à la science.