1944

Faymonville - Village meurtri

L'offensive des Ardennes

 

16 janvier 1945 Fantassins du 2e bataillon 1ere division USA

Des fantassins du 2e bataillon de la 1ère division américaine marchent le long d'une route près de Faymonville, le 16 janvier 1945.

 

Mieux vaut tard que jamais !

Le manuscrit de ce récit a dormi au fond d'un tiroir pendant un demi-siècle.
À l'époque, j'avais 16 ans.

Robert Marichal
Bruxelles, décembre 1996

 

Le texte initial a été revu, relu et corrigé par
José Nieuwborgh, Bruno Bastin et Francis Dannemark.
Merci pour leur précieuse collaboration ! 

 


 

Écouter le récit de Robert Marichal (podcast) lu par Stéphane Lejoly

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Avant- Propos

Pour les pays d'Europe occidentale, le débarquement des troupes alliées en Normandie, le 6 juin 1944, fut le tournant décisif de la fin de la deuxième guerre mondiale.

Dans la population opprimée depuis plus de quatre ans, naquit enfin le réel espoir d'être bientôt débarrassé pour toujours de l'occupant nazi.

Les combats acharnés sur les plages de Normandie se soldèrent par une hécatombe de tués, de blessés et de prisonniers dans les deux camps.

Quand enfin l’étau se desserra, ce fut la débandade pour l'armée allemande.

Les troupes américaines libérèrent Faymonville le 12 septembre 1944 et s'arrêtèrent à la frontière allemande, devant la Ligne Siegfried, le temps d'acheminer des troupes fraîches afin de continuer leur percée en direction du Rhin et de conquérir Berlin.

On était heureux, heureux d'avoir enfin recouvré, sinon la paix, au moins la liberté !

Hélas, ce bonheur fut de courte durée.

À peine trois mois plus tard, le cauchemar recommençait pour les habitants de l'Est de la Belgique dont les cantons de Malmédy et de Saint-Vith.

Un cauchemar qui se transforma bientôt en drame.

Dans un ultime soubresaut, les Allemands choisirent notre pays et le Grand-Duché de Luxembourg pour lancer leur dernière offensive vaine et désespérée, mais ô combien meurtrière !

Plus de 200.000 soldats allemands, appuyés par ce qui restait de leur aviation, se ruèrent à l'assaut de nos contrées, avec comme objectif principal la traversée de la Meuse et, ensuite, la reconquête du Port d'Anvers.

Le 16 décembre, l’Offensive des Ardennes commençait. Selon des sources dignes de foi, 130.000 soldats allemands et 75.000 soldats alliés auraient été tués, blessés ou faits prisonniers au cours de ces combats sanglants, sans compter un grand nombre de victimes civiles.

Parmi les villages qui étaient aux avant-postes de ce carnage, Faymonville paya un lourd tribut à cette dernière folie de Hitler et consorts.

Situé en contre-bas de la grand-route Malmédy - Bullange qui fut si farouchement défendue par les Alliés, notre village se trouvait en première ligne de toutes les opérations, pendant plus d'un mois.

En effet, c'est dans ses murs que l'ennemi se repliait et se regroupait après ses assauts vains et désespérés vers les hauteurs de Belair, vers cette route tant convoitée mais inaccessible.

 

Samedi 16 décembre 1944

Dans la nuit, une forte déflagration réveille en sursaut les habitants de "Mon Anton". On croit qu'un V1 s'est abattu par erreur dans les parages ; cependant, le matin, on doit constater, non sans stupeur, que c'est un obus de gros calibre, tiré depuis la ligne Siegfried par l'artillerie lourde allemande, qui a explosé à proximité de la scierie Muller. On apprend que des obus sont tombés sur plusieurs maisons à Malmédy et qu'il y a de nombreuses victimes civiles à déplorer, notamment Place du Commerce. Cette nouvelle a suscité une grande émotion dans la population. Qu'est-ce qui se prépare ?

 

Dimanche 17 décembre 1944

Peu de gens ont pu dormir cette nuit. Tard dans la soirée, seul le passage des V1 vient troubler le sommeil. Depuis plus d'un mois, c'est un bruit devenu routinier, et rares sont ceux qui s'en émeuvent encore. On sait qu'ils passent et vont tomber plus loin.

Toutefois, vers 2 heures du matin, des ronflements ininterrompus de moteurs se font entendre. Une effervescence inaccoutumée règne dans les campements de l'armée américaine installés dans le village et aux alentours. Les Alliés plient bagages. Chars d'assaut, camions et jeeps se mettent en branle. C'est le repli pur et simple en direction de Waimes. Ils nous abandonnent !... Durant trois heures, le sol vibre sous le poids des Shermann. Vers 5h30, il ne reste plus un seul soldat américain dans le village. C'est avec une grande impatience que l'on attend le lever du jour. On sent que quelque chose de grave se prépare, mais quoi ? Tout le monde a les traits tirés par l'insomnie, mais plus encore par l'angoisse.

Il faudra attendre jusqu'à midi pour connaître la vérité qui tombe comme un coup de massue. On se doutait bien qu'il y avait de l'orage dans l'air, mais de là à imaginer une nouvelle invasion hitlérienne !

Pourtant, c'est la réalité, l'affreuse réalité :les Allemands ont percé les lignes américaines du côté de Manderfeld. C'est Monsieur l'abbé Alexandre Paquay, originaire de Faymonville et curé à Manderfeld, qui apporte ces précisions. Il fuit à vélo vers l'intérieur du pays et il n'est pas le seul, loin s'en faut ! Des familles entières voudraient, elles aussi, prendre le chemin de l'exil, mais où aller ? Advienne que pourra. Qui sait, peut-être les Alliés parviendront-ils à refouler les assaillants ? ...

La réalité, hélas, est tout autre. Dès l'après-midi on entend dans le lointain le bruit sourd des lourds « Tiger » allemands qui progressent vers l'ouest sans rencontrer la moindre résistance. Des colonnes de chars allemands venant d'Amblève se dirigent vers Thirimont, par Ondenval, dit-on.

 

Lundi 18 décembre 1944

Durant la matinée, on n'aperçoit pas d'ennemis. Dans le lointain, on entend le grondement sourd des canons et, du côté de Waimes, le crépitement des mitrailleuses. Il y a des combats aux alentours de Thirimont et de Baugnez, où les Allemands ont dû faire face à une forte résistance américaine. Des Faymonvillois qui ont tenté de fuir en direction de Malmédy reviennent au village avec des nouvelles terrifiantes : des SS auraient fusillé plus de cent prisonniers américains à Baugnez.

Au début de l'après-midi, les premiers véhicules allemands pénètrent dans le village, venant de Schoppen. On avait pourtant espéré ne jamais plus les revoir. Les revoici pourtant, plus menaçants que jamais. Accompagnés d'un prisonnier américain, montés sur des jeeps (américaines), ils traversent le village pour finalement disparaître en direction de Steinbach.

Des nouvelles parviennent de Waimes. Les Allemands seraient arrivés au centre du village à proximité de l'école et auraient mitraillé des maisons, pour revenir ensuite sur leurs pas, non sans s'être emparés d'infirmiers de l'armée américaine. Après des escarmouches assez violentes, ils se seraient retranchés à Steinbach.

Les nouvelles se répandent de bouche à oreille. L'absence de courant électrique isole complètement le village du reste du monde. Personne n'a la moindre idée de l'évolution des combats. Ce manque d'information est insupportable.

 

Mardi 19 décembre 1944

Il a gelé, la neige crisse sous les pas. Toute la nuit, les formations de la R.A.F. ont rempli le ciel de leur vrombissement. Ils vont, comme d'habitude, déverser leurs chapelets de bombes sur les villes allemandes. Les V1 passent toujours par intervalles réguliers, mais dans l'autre sens. Dans le village même, rien d'anormal à signaler, si ce n'est un sentiment d'oppression et d'inquiétude.

Aux environs de midi, plusieurs explosions déchirent le silence. Un obus est tombé sur l'église. Ces premiers tirs parviendraient du côté de Schoppen, tirés par les Allemands sans doute. Une heure plus tard, une patrouille allemande arrive au centre du village en longeant les murs. Soudain, la canonnade reprend de plus belle. Cette fois-ci, c'est sûr, le tir nourri émane des hauteurs, du côté des Hautes Fagnes. Ce sont des obus américains qui s'abattent sur Faymonville.

Les gens se précipitent dans les caves. On dirait que le démon est sorti des entrailles de la terre. Soumises à des secousses violentes et à des impacts d'obus, des maisons se fissurent, d'autres ne sont plus qu'un amas de ruines. C'est surtout le centre du village qui est atteint. Le toit de la maison du bourgmestre Joseph Paquay s'est effondré, les maisons Curtz (Nicolâ), Louis Serexhe et Eugène Boemer, ainsi que plusieurs autres autour de l'église sont sérieusement endommagées. L'église a aussi subi des dégâts du côté de l'entrée latérale. Et la pluie d'obus continue à tomber sans arrêt pendant plus de trois heures.

Chez Pierre Lejoly, le feu a pris dans le fenil et la ferme brûle. Déjà les flammes lèchent la charpente du corps de logis. La famille doit évacuer les lieux de toute urgence. Pendant ce temps, les hommes tentent l'impossible pour circonscrire le sinistre ; l'eau manque mais, qu'importe, c'est à la hache que Pierre engage le duel inégal avec le feu, tandis que les obus tombent toujours. Après plus d'une heure d'efforts, le feu est maîtrisé et le corps de logis sauvé.

Ces trois heures terrifiantes, les plus longues de ma vie, je les ai passées seul, terré dans la cave de la boulangerie Marcel Christian, sans le moindre contact avec le monde extérieur. Je pensais que ma dernière heure était venue. Avec le peu de farine qui restait, nous avions cuit une fournée de pains. Jean, le père de Marcel, avait pris le relais de son fils dans la boulangerie.

Ce pain, si précieux, se desséchait maintenant dans le four !

Vers 16 - 17 heures, une accalmie semble s'installer. Surpris par la soudaineté du bombardement, des enfants, des adultes s'étaient mis à couvert là où ils se trouvaient. Au grand soulagement de leurs proches, ils rentrent maintenant chez eux. Personne n'a été blessé. On en profite pour reprendre son souffle et faire un premier bilan des dégâts causés durant cette après-midi atroce. Redoutant la reprise des bombardements, des sans-abris cherchent refuge dans les caves de l'église, du presbytère et de la fromagerie Schlanser. Certains étançonnent leurs caves et empilent des rondins devant les soupiraux. On se prépare à passer la nuit dans les sous-sols, avec un minimum de « confort » ...

Venant de Schoppen, un groupe de soldats allemands avance prudemment dans le village, s'informant partout de la présence éventuelle d'Américains.

Vers 19 heures, la canonnade reprend de plus belle. Tante Mariechen et ses cinq jeunes enfants - Willy, Elly, Joseph, Gisela et Alex - maman, mon frère Georges et moi trouvons refuge dans la cave à provisions. Une demi-heure plus tard, les Allemands nous en délogent sans ménagement. Il faut bien émigrer dans la cave voisine, la chaufferie, et nous installer sur le tas de charbon, sans couvertures et sans la moindre nourriture. Nos « hôtes » se sont emparés de toutes nos victuailles.

Il n'est pas possible de passer la nuit à huit, dont un bébé de trois mois, dans un endroit aussi exigu. Il va falloir déménager. Nos voisins, la famille Paquay, nous accueillent dans leur cave voûtée de 3 mètres sur 4 !

Toute la nuit, les obus américains ne cessent de tomber. Dans le haut du village, une maison flambe ; c'est celle de notre voisin, Louis Marichal. Personne ne pense même à sortir des abris pour éteindre l'incendie. Les sinistrés et leurs voisins viennent eux aussi s'abriter dans « notre cave », Nous nous entassons à quinze sur les provisions de pommes de terre et le long d'un couloir étroit qui fait face aux escaliers et à la sortie.

 

Mercredi 20 décembre 1944

Un tableau de désolation attend ceux qui osent sortir des caves. Des trous béants dans la plupart des toits, des pans de murs arrachés. L'église elle non plus n'a pas été épargnée. Plusieurs obus ont endommagé le clocher. Si cela continue, dans quelques jours, le village ne sera plus que ruines fumantes. La nourriture commence à manquer, il n'y a plus de pain. Pourtant le boulanger Jules Christian continue, au péril de sa vie, à en cuire jusqu'à épuisement de son stock de farine, pour le distribuer gratuitement à la population. Tant bien que mal, on prépare une marmite de potage. Certains disposent encore de conserves et de boîtes venant des Américains.

Dans les caves, assis sur les pommes de terre, sans le moindre chauffage, on grelotte de froid. Les enfants et les personnes âgées en souffrent beaucoup. Les soldats allemands font le tour des fermes et des caves inoccupées et ramassent tout ce qui leur tombe sous la main. De la cave voisine où ils sont installés nous parviennent des senteurs de cuisine, sans doute des côtelettes, des fricassées, du poulet. On entend parfois l'une ou l'autre exclamation : « prima » ou bien « es schmeckt gut ». Pauvres bougres ! A croire qu'ils n'ont plus mangé ainsi depuis des mois. Depuis leur enfance, ils ne connaissent que restrictions.

Ah, si ces Américains voulaient bien se retirer encore un peu plus loin, ils pourraient aller à la conquête d'autres poulaillers et d'autres caves bien garnies. Mais voilà, pour ce faire, il faudrait beaucoup plus d'hommes, du carburant pour les quelques camions en panne d'essence et surtout, surtout des munitions. Leurs canons et leurs lance-grenades restent la plupart du temps muets. C'est ainsi qu'aujourd'hui les cinq mortiers installés sur les hauteurs de la Croppe ont pu tirer chacun dix coups.

La riposte ne tarde pas, les Allemands s'y attendent aussi et rentrent précipitamment dans les caves, à peine leur dernier projectile tiré. C'est une véritable pluie de fer et de feu qui s'abat sur le village. Il en vient de Gueuzaine, de Champagne, de Walk et même des Hautes Fagnes. Rares sont les maisons qui n'ont pas été touchées. Les trous béants dans les toitures semblent implorer grâce.

Beaucoup de familles doivent chercher un autre refuge pour la nuit. Les vieilles caves voûtées et plus solides sont archi-combles. C'est ainsi que la fromagerie est devenue une vraie fourmilière humaine. Les civils ont l'autorisation des Allemands de s'installer dans la grande cave centrale. Les autres caves sont réservées à l'hébergement des nombreux soldats allemands blessés au combat.

Le soir, vers 6 heures, une bien triste nouvelle endeuille le village : le sympathique « capitaine » de la Jeunesse, Auguste Curtz (Picot), est la première victime à déplorer. Une lourde pierre projetée par une explosion l'a fauché alors qu'il redescendait dans sa cave.

Une nouvelle longue nuit commence ; ce sont d'interminables heures de veille, de prières et d'angoisse. Les enfants, morts de fatigue, sursautent à chaque déflagration et pleurent. Dieu seul sait si demain matin nous serons encore en vie. En attendant, nous mettons toute notre confiance en Lui et ... advienne que pourra !

 

Jeudi 21 décembre 1944

Enfin le jour se lève et l'on respire après les bombardements de la nuit. On espère toujours la contre-offensive américaine et la libération. Vers midi, une puissante explosion retentit, suivie d'une multitude de détonations moins fortes venant toutes du même côté. C'est un camion allemand chargé de munitions et arrivé le matin même qui a été atteint par un obus et qui a pris feu. La maison et la menuiserie Emile Georges-Lejoly se transforment en un clin d'oeil en un immense brasier.

Le soir, une autre nouvelle jette la consternation dans le village. C'est chez Félix Hermann que le drame s'est produit. Madame Louise Renard-Huby a été tuée par un éboulement dans la cave. Les rescapés ont dû leur salut à un soupirail, toutes les autres sorties étant bloquées.

Chez Schlanser, un obus a troué le mur d'une cave qui, heureusement, était inoccupée ; il n'a pas fait de victimes. Certains, pris de peur, songent à quitter le village pour chercher refuge ailleurs. Cette éventualité devient obligation quand les Allemands ordonnent à tous les civils de quitter la cave avant 22 heures, pour faire place aux nombreux soldats blessés. C'est donc dans l'obscurité que jeunes et vieux, enfants, parents et grands-parents, malades et blessés, tous las et fatigués, tremblant de peur et de froid, se retrouvent dans la rue, ne sachant pas où aller. La progression est difficile. Des fils électriques, des poteaux brisés, des arbres, des branchages jonchent le sol. Les cratères constituent autant de pièges. Le temps presse, le danger est omniprésent et les obus continuent à tomber.

Certains se dirigent, par la Croppe, vers Ondenval et trouvent un gîte provisoire chez Léon Peiffer, qui ne manque pas de leur offrir à manger. Après cette nuit passée à la cave, couchés sur les réserves de charbon, ils poursuivent leur chemin à travers champs vers Ondenval, avec tous les dangers que cela comporte. D'autres s'éloignent encore plus du front et arrivent à Montenau.

A Faymonville, une autre maison flambe à proximité du chemin de fer. C'est celle d’Eugène Noël. Le toit a pris feu au moment où les dernières flammes du brasier de la menuiserie Emile Georges se mouraient. Dans les caves, on prête l'oreille aux conversations des soldats. Tous leurs faits et gestes sont commentés à voix basse. Ne disent-ils pas que des patrouilles américaines seraient arrivées à proximité du chemin de fer ? Serait-ce le début de la fin ?

 

Vendredi 22 décembre 1944

Comme toutes les nuits, les Américains allument au moins un nouveau foyer. Cette fois-ci, c'est l'habitation de Paul Dannemark qui est la proie des flammes. Les habitants ont tout juste eu le temps de s'enfuir sans pouvoir emporter quoi que ce soit et de chercher refuge chez les voisins.

Au lever du jour, les Allemands montent à l'assaut vers Belair. Beaucoup y resteront. Des renforts arrivent ; le même sort les attend. La terre a soif de sang !

Devant la maison de Louis Wansart, un officier SS abat à bout portant deux jeunes recrues de 17-18 ans qui refusaient de monter au front.

A Ruthier, un autre drame s'est produit au cours de ces premiers jours de l'offensive : Léonard Gaspar et son épouse, deux personnes âgées, dont la maison est située à proximité des toutes premières lignes de combat, ont voulu s'enfuir de chez eux pour se réfugier dans la ferme Bodarwé à Wedgifâ. Ils ont été abattus comme des lapins. Par qui ? Par les boches ou par les yankees ? C'est ça la guerre !

Noël approche, mais quel Noël ! Il y a huit jours à peine, personne n'aurait imaginé une telle catastrophe. C'est dans la peur, le sang et la terreur que nous passerons ces jours. Pour la première fois, il n'y aura pas la moindre fête. Les sapins illuminés seront remplacés par des maisons en feu, les chants par des explosions. Ce sera un bien triste Noël !

 

 

Chez Curtz (Nicolâ)

 

 

Chez Paul Dannemark

 

 

Samedi 23 décembre 1944

Six jours et six nuits de terreur et d'angoisse. Six jours qui ont duré un siècle. Ce matin, il fait très froid. La nuit, il a gelé et le ciel est limpide. L'aurore jette ses premières lueurs sur un paysage chaotique. Un sentiment d'oppression envahit les cœurs. A l'horizon, le ciel est rouge, couleur de sang... Est-ce un mauvais présage ?

Vers 9 heures, le bruit court que les Allemands obligent tous les villageois à partir. Une demi-heure plus tard, la nouvelle se confirme. En l'absence du bourgmestre, Monsieur le curé Breuer a reçu l'ordre écrit des autorités allemandes de faire évacuer le village. La veille, il avait obtenu un délai supplémentaire de 24 heures afin de pouvoir avertir toute la population.

L'évacuation doit être terminée à 11 heures et s'effectuer par la route de Schoppen, en plein jour, dans la ligne de mire des postes avancés américains. Les soldats allemands ont reçu l'ordre de tirer sur tout civil qui voudrait emprunter un autre itinéraire.

Cette nouvelle jette la consternation. Il va donc falloir quitter Faymonville et chercher refuge chez des étrangers. C'est le cœur gros que nous rassemblons quelques effets indispensables et que nous prenons la route avec comme unique bagage une poussette d'enfant. Sur le chemin vers Schoppen, c'est un long et triste cortège de gens hébétés et de quelques attelages qui s'avance vers l'inconnu, vers l'est où le ciel était tout rouge ce matin.

Alors que les premiers partis sont déjà arrivés à Schoppen, tout à coup, c'est la débandade. L'artillerie américaine tire à feu nourri en direction du Bois de Schoppen. Tout comme beaucoup d'autres, nous sommes pris au piège : maman, Georges et moi, ainsi que Joseph et Gisela. Personne ne comprend ce qui se passe. Les premières lignes américaines ne sont pas bien loin, du côté de la Hasse et de Weywertz. On entend distinctement le départ des obus. Pourquoi les Américains tirent-ils sur des civils sans défense ?

Ceux qui ne sont pas encore arrivés à la Croix de Schoppen font demi-tour et prennent le chemin de Rohrbusch qui offre beaucoup plus de sécurité puisqu'il s'éloigne du front. Tante Mariechen, Willy, Elly et Alex sont parmi eux, ainsi que grand-mère.

Ceux qui, comme nous, sont dans la tourmente se jettent dans le fossé enneigé, à l'orée du bois. Les obus ne cessent de tomber. Pendant des heures, nous restons tapis sous les sapins. En rassemblant tout notre courage, nous progressons lentement en direction de Schoppen. Des soldats allemands blessés gisent dans les fossés. De nombreux civils sont grièvement blessés eux aussi.

Tandis que les bombardiers alliés vrombissent dans le ciel clair, nous arrivons enfin à l'autre bout du bois, à l'entrée du grand réservoir d'eau de Schoppen. Il est vide et a été aménagé en abri. Très vite nous y trouvons refuge. Il faut d'abord emprunter une passerelle et puis descendre une échelle. Nous nous asseyons à même le sol humide, adossés à des parois dégoulinantes. Quelques bougies éclairent cet endroit lugubre ; il est environ 3 heures de l'après-midi. Plusieurs blessés gémissent ; les enfants n'ont plus la force de pleurer. Ils réclament des soins et de la nourriture. Le bombardement continue, l'entrée du bassin fait pratiquement face au front. Si un obus venait à tomber dans l'entrée, personne n'en sortirait vivant.

Une maman a vu mourir son mari quelques heures plus tôt et son plus jeune fils est porté disparu. On le retrouvera le lendemain mort, tué par un éclat d'obus. On sait aussi que plusieurs personnes ont été fauchées à l'entrée du village de Schoppen mais on ignore de qui il s'agit. Ce sont peut-être de proches parents, des voisins ? Sur un chariot abandonné, on a trouvé une cruche de lait et un peu de nourriture. Chacun a droit à une gorgée. Les enfants reçoivent un morceau de sucre en prime.

Au dehors, le carnage continue. Des secousses violentes ébranlent les murs de l'abri. On a l'impression que les obus tombent sur le bassin ou tout près, beaucoup trop près. Les mains des mamans, les mains des enfants, les mains des personnes âgées se lèvent vers

le ciel en une fervente prière. Que Dieu nous protège ! Nos yeux sont braqués sur la seule issue de l'abri, notre seule porte de salut.

 

Le réservoir d'eau de Schoppen

 

Vers 6-7 heures du soir, le front est calme. La nuit est tombée. C'est le moment ou jamais de gagner au plus vite les premières maisons de Schoppen. Dans l'obscurité, il faut remonter l'échelle, retraverser la petite passerelle, un tronc de sapin. Deux soldats allemands aident les blessés et les enfants à sortir.

La nuit étoilée permet une progression rapide sans trop de danger sur la route défoncée par les obus. Un premier cadavre barre le chemin, un peu plus loin un deuxième, ce sont des civils.

Arrivés dans le village, dans une cave où beaucoup de familles se sont déjà réfugiées, on apprend qu'il y a quatre morts à déplorer :

Joseph Lejoly-Binten et son fils Albert, Jean Close, Nicolas Pesch, ainsi que plusieurs blessés dans un état alarmant. Plusieurs d'entre eux mourront des suites de leurs blessures.

 

Dimanche 24 décembre 1944

Après une nuit passée dans la cave, juchés sur les betteraves, notre hôte nous régale avec le peu qu'il a sous la main. Beaucoup de familles lasses et résignées ont décidé de rester à Schoppen, quoi qu'il arrive.

Nous voulons nous éloigner davantage du front. Notre déjeuner consiste en un repas frugal : des betteraves fourragères... Avec oncle Hubert, tante Catherine et leurs onze enfants, ainsi que quatre autres villageois, nous nous mettons en route dès l'aube avec l'espoir d'arriver sains et saufs à Valender, le terme de notre exil forcé. Notre groupe comprend cinq adultes, quatre adolescents et treize enfants dont les plus jeunes ont un, deux et trois ans.

Le ciel est limpide, le froid glacial. Oncle Hubert porte ses deux plus jeunes enfants dans les bras. Gisela est juchée sur mes épaules. Au-dessus de nous, les chasseurs américains ne cessent d'attaquer les convois allemands. Avec beaucoup de difficultés, nous progressons dans la neige et arrivons à l'entrée d'Amblève. Nous nous précipitons dans la première maison venue. Il n'y a pas de caves. Avant de continuer notre route, deux heures plus tard, notre hôte bienveillant nous offre à chacun une bonne tranche de pain noir, sec, mais ô combien apprécié ! Grâce à deux ambulances allemandes nous parvenons sans encombre de l'autre côté du village, près du moulin.

Par de petits sentiers, nous progressons tant bien que mal jusqu'à un bosquet situé tout en haut d'une colline. Valender est à quelques centaines de mètres devant nous, au fond de la vallée.

A notre gauche, nous apercevons une batterie antiaérienne. Au-dessus de nous, les avions américains attaquent cet objectif en piqué. Durant des heures nous restons prostrés sous les arbres, sans la moindre protection. Tandis que l'aviation survole toujours notre secteur, nous dévalons la pente à travers champs par petits groupes en passant sous les clôtures de barbelés. Dieu soit loué, nous nous en sortons tous sans la moindre égratignure.

Notre première étape est l'église du village et finalement, après plus de 7 heures de pérégrination pour un trajet d'à peine 8 km, nous arrivons à destination : la maison de notre oncle François, une habitation dépourvue de caves... Nous y rejoignons les autres membres de la famille : tante Mariechen et les trois autres enfants, accompagnés de grand-mère, qui ont pu éviter à la dernière minute le piège du Bois de Schoppen. Nous nous installons tant mal que bien à même le sol. Dans la salle de séjour qui fait à peine 4 mètres sur 4, nous sommes entassés à quinze personnes. Dans la pièce voisine, aussi exiguë que la nôtre, oncle Hubert et tante Catherine s'installent avec leurs onze enfants.

 

Lundi 25 décembre 1944

Tant d'événements tragiques se sont succédés en une semaine que personne ne se rend compte que c'est aujourd'hui Noël, la Fête de la Nativité où l'Homme-Dieu descendit sur Terre pour y apporter la paix, la paix aux hommes de bonne volonté !

En ce jour de Noël, à Faymonville, cinq autres maisons, situées en face de l'église, sont la proie des flammes. Ce sont les habitations de Louis Peiffer, Jean Close, Léonard, Joseph et Alphonse Marichal.

 

Janvier 1945

Les rares villageois terrés à Faymonville seront enfin libérés définitivement le 20 janvier par les troupes américaines après des combats acharnés, parfois au corps à corps dans les rues du village et aux alentours.

Quelques jours plus tôt, le 14 janvier naissait, dans un dénuement total, la petite Clotilde Renard. Peu de jours avant l'accouchement, ses parents avaient dû quitter leur propre maison et se réfugier dans une cave encore habitable. Clotilde ne connaîtra jamais sa grand-mère tuée au cours des premiers jours de l'offensive.

La contre-offensive américaine continue. Dès le 23 ou le 24 janvier, les obus commencent à pleuvoir sur Valender. La première nuit, alors qu'elle dormait à l'étage avec Alex, son bébé d'à peine quatre mois, tante Mariechen est atteinte d'un éclat d'obus à la hanche. Elle recevra les soins d'un infirmier allemand.

Mais le pire reste encore à venir. Deux jours avant notre libération, c'est un tir nourri de l'artillerie américaine qui s'abat sur le village. En pleine nuit, deux obus au moins atteignent de plein fouet la maison d'oncle François où nous nous trouvons. Le premier impact provoque l'effondrement du fenil dans la pièce voisine, occupée quelques heures auparavant encore par la famille d'oncle Hubert. Notre oncle était heureusement parvenu à faire fléchir la rombière qui refusait jusque-là de nous héberger dans sa grande cave sous l'école.

L'autre obus explose dans l'entrée de la maison, provoquant l'éboulement de la paroi du hall dans la pièce que nous occupons encore. Plusieurs enfants sont à moitié ensevelis sous les gravats. Dans la lueur blafarde de la lune, on n'aperçoit plus que la main de Willy, qui appelle au secours. La grande armoire s'est renversée sur nos hôtes, tante Marie et nos deux cousines, Martha et Rosa. Mais, encore une fois, tout notre petit monde s'en tire sans la moindre blessure ; n'est-ce pas un petit miracle ?

Alors que les obus continuent à ravager les environs immédiats, nous courons nous aussi nous abriter dans les sous-sols de l'école toute proche. Le 28 janvier, les Américains entrent enfin à Valender et nous libèrent !

Quelques jours plus tard, les Alliés ont définitivement repoussé les troupes hitlériennes au-delà de la frontière et poursuivent leur contre-offensive. Nous sommes libres de nos mouvements et décidons de retourner le plus vite possible à Faymonville.

C'est un véritable tableau de désolation qui s'étend devant nous. La flèche du clocher de l'église vacille sur sa base et est prête à s'effondrer. Pareils à des stèles funéraires, les pans de murs des maisons calcinées nous regardent de leurs yeux vides. Quel chaos !

 

Chez Louis Peiffer

 

La plupart des villageois ont tout perdu. Il ne leur reste que les guenilles qui collent à leur peau depuis sept semaines.

Plus de 400 cadavres de soldats, tant allemands qu'américains, jonchent les décombres de notre village meurtri. Sur les 153 maisons que comptait le village, 81 sont entièrement détruites, 51 endommagées à plus de 50%, les autres sont plus ou moins habitables. Alors que la commune s'étend sur à peine 850 ha, on dénombrera plus de 25.000 impacts d'obus et plus de 450 cratères de bombes. Et que dire du cheptel aux trois quarts décimé.

 

Février 1945

La vie reprend tout doucement ; plutôt mal que bien. Une grande partie de la population devra se résoudre à s'exiler une seconde fois à Waimes, à Weywertz et dans les autres villages épargnés par les combats, les uns chez des parents, les autres chez des amis.

Dans le village même, on s'entasse parfois à 15 ou 20 personnes dans une pièce plus ou moins habitable au milieu des ruines. On dort à même le sol, on se nourrit comme on peut, avec le peu de provisions qui restent. Ni électricité, ni eau courante, des routes impraticables, aucun moyen de transport, plus de cochons, plus de poules, quelques rares vaches, voilà la situation telle qu'elle se présente durant les premiers mois, dans ce paysage de cauchemar.

Bientôt, la solidarité s'organise. La commune de Wemmel et trois autres villages : Hamme, Brusseghem et Releghem dans le Brabant flamand viennent au secours de la population qui a tout perdu. Des camions entiers de vêtements, de matelas et d'objets de première nécessité arriveront et seront distribués aux nécessiteux. Une cinquantaine d'enfants de Faymonville iront passer plusieurs mois dans des familles d'accueil.

Il faudra des années pour effacer les traces du cataclysme et pour reconstruire Faymonville. Il faudra des décennies pour panser les plaies laissées par ces six semaines de terreur.

Peu à peu, les Faymonvillois sortent de leur cauchemar. Mais une autre peur lancinante est toujours présente, depuis longtemps : que sont devenus les maris, les fils, les pères enrôlés de force dans la Wehrmacht ? Tous les hommes valides de 17 à 40 ans et plus sont partis à la guerre, la plupart au front de l'Est. Beaucoup de réfractaires à la Wehrmacht et plusieurs déserteurs ont trouvé refuge à l'intérieur du pays. On dénombrera finalement 32 villageois tombés ou disparus, pour une cause que la plupart d'entre eux ne partageaient pas du tout.

Mais cela, c'est une autre histoire.

  

Parmi les quelque 700 habitants de Faymonville, on déplorera :

 

13 morts au cours de l'offensive:

À Faymonville:

  • Auguste Curtz
  • Louise Renard-Huby
  • Léonard Gaspar-Binten
  • Catherine Gaspar-Binten
  • Joseph Lejoly-Binten

Au Bois de Schoppen :

  • Albert Lejoly
  • Nicolas Pesch-Freches
  • Jean Close-Close

Blessés au Bois de Schoppen et décédés :

  • Marie Close-Close (le 24/ 12 à Mirfeld)
  • Thomas Georges-Schrôder (le 25/12 à Rheinbach)
  • Louise Bodarwé (le 26/12 à Auw)
  • François Bastin-Servais (le 1/1/45 à Bonn)
  • A Meyerode: Anna Muller-Hilgers (le 24/1/45)

 

Grièvement blessés :

  • Rosa Marichal (Bois de Schoppen)
  • Anna Marichal-Pesch (Bois de Schoppen)
  • Mimi Mager (à Meyerode le 24/1/45) et plusieurs autres blessés.

Handicapés, euthanasiés dans les hôpitaux nazis :

  • Louise Sarlette-Lejoly
  • Louis Feyen
  • Charles Curtz

Enfants tués par des explosifs (plus tard)

  • Georgette Christian
  • Jean Noël
    et plusieurs autres enfants blessés

 


 

Compléments