
Je me suis engagé pour les élections européennes du 9 juin prochain. Une interview a été publiée dans Le Faucigny, hebdomadaire de Haute-Savoie, où je suis inscrit sur les listes électorales : exactement, à Samoëns, berceau de la famille.
Elle redit des choses qui me sont chères, et qui tiennent à la liberté culturelle : on a le droit, régionalement, à sa propre culture, si on le souhaite. On a le droit, en Savoie, de connaître l’histoire des ducs de Savoie et d’étudier François de Sales et Joseph de Maistre en littérature, et même en philosophie. C’est ce qu’on appelle réellement la liberté. Je sais que des dogmatiques veulent faire croire que la seule voie de liberté est la philosophie des Lumières, et que Joseph de Maistre et François de Sales asservissent l’esprit. Dans leur idée, se cultiver asservit. Il faut donc créer le dogme des Lumières, c’est ainsi qu’on rendra les gens libres. Il faut créer le dogme de la liberté. Et sous ce rapport, bien sûr, la tradition française rend libre, tandis que la savoisienne, non. Et c’est ainsi qu’on a aussi justifié le colonialisme. C’est ainsi qu’on continue, au fond, de le justifier. Mais en réalité, lire Joseph de Maistre n’est pas le prendre pour gourou. C’est l’accompagner dans sa démarche. Et pour avoir l’esprit libre, il faut lire et Voltaire et Joseph de Maistre, et non seulement l’un ou l’autre, comme le voudraient les dogmatiques de tous les camps. Il ne s’agit pas de ne proposer qu’une seule tradition, savoisienne, ou bien sûr de l’imposer.
J’ai expliqué clairement, dans cette interview, que si l’enfant gagnait à être éduqué à partir de son environnement immédiat, et si l’enfant corse gagnait d’abord à apprendre la langue corse, la poésie corse glorifiant Pascal Paoli, et l’histoire de la Corse, évidemment, peu à peu, cette histoire corse l’amènera à l’histoire de France, puisque les deux se mêlent à partir du dix-huitième siècle, qu’on le veuille ou qu’on le regrette. Ceux qui disent que la culture corse ne doit pas être enseignée parce qu'elle serait trop communautaire et ainsi priverait de liberté l'humanité sont en fait les ennemis de la liberté réelle, au profit d’une liberté théorique, et factice. Comme si apprendre par cœur, sans esprit critique, la philosophie de Voltaire, rendait libre ! Comme si répéter en chœur et sans réfléchir que la prière catholique est satanique était réellement ouvrir l’âme aux mystères du monde ! L’hymne corse, hommage à la sainte Vierge, est aussi à apprendre à l’école par tous les petits Corses. Mais ensuite, naturellement, quand vient l’adolescence, on apprend l’histoire de la révolution française, et puis on lit Voltaire. Ensuite on se fait sa propre idée, on ne reste pas dans les travées d’une tradition figée qui rend mécaniquement libre jusqu’aux robots.
L’Eglise catholique aussi, il faut le savoir, a tendu à dire que seule sa tradition rendait libre : les anciens Romains faisaient de même pour leur belle cité, c’est dans Virgile. C’est de là que cela vient. Et c’est contre cela que Rudolf Steiner s’est dressé, y compris lorsqu’il s’agissait du dogme luminariste. Il a dit du bien de Joseph de Maistre - qu’il avait pu déceler le monde spirituel réel, avec les forces qui sont les siennes. Il en a parlé en détail. En passant, il a signalé qu’il se soumettait trop à l’Eglise catholique pour être appelé anthroposophe. Mais il n’a pas voulu dire qu’il aurait dû se soumettre au Goetheanum. Il a voulu dire que les forces propres se référaient à l’ange, au monde spirituel directement, au monde spirituel qui seul rend libre l’esprit humain, qui le rend libre du monde. Remplacer l’Eglise catholique par une autre sainte institution ne résout pas tellement le problème, n’est-ce pas. Peu importe le contenu. L’idéalisme objectif, par exemple, n’est ni meilleur ni pire qu’une autre théorie, qu’un autre dogme. L’important, c’est le monde spirituel réel, dans sa vie propre. Et on n’y accède que si on parvient à le saisir dans la vie. Or, pour cela, il faut apprendre la culture liée à son environnement, parce que, précisément, la culture manifeste l’esprit à partir de la vie : le poète qui décrit une montagne qu’on connaît y montre la divinité, ou au moins l’atmosphère psychique, s’il n’est pas un poète mythologique. Et c’est bien ainsi qu’on apprend à connaître l’esprit vivant, que chacun aborde depuis sa propre expérience et son point de vue, et non depuis l’autoroute de telle ou telle tradition consacrée. C’est le but de toute culture : non de se soumettre aux idées d’une communauté, eussent-elles la propriété miraculeuse de rendre libre tout le monde, mais d’appréhender la dimension humaine de l’expérience universelle. C’est pourquoi on enseigne la poésie, qui n’est pas faite de dogmes, mais de figures. C’est pourquoi la poésie est le centre réel de tout enseignement évolué. Sous ce rapport, André Breton et Charles Duits, qui le disaient, avaient raison.
En amont de la poésie, il y a la langue dans sa formation fondamentale, la grammaire : mère de toutes les sciences, disait justement Jean de La Bruyère. Owen Barfield pensait qu’à l’origine toute langue était essentiellement métaphorique, parce qu’elle embrassait spontanément l’esprit des choses. C’est pourquoi on dit que les langues recoupent, reflètent et expriment l’esprit d’un peuple, mais aussi du lieu où il est né. Car l’être humain, dans sa forme, n’est pas complètement détaché des lieux où il est apparu. L’air n'est pas exactement le même selon les lieux, et c’est avec celui qu’on a dans les poumons qu’on fait résonner les mots. C’est pourquoi la grammaire est si importante. Ensuite il faut évidemment la faire vivre, pédagogiquement. Ce n’est pas donné à tout le monde. Si on ne voit pas l’esprit qui vibre en son sein, on ne le peut guère. Mais c’est pourquoi aussi les langues régionales sont importantes. Elles saisissent, par réfraction, l’environnement qui les a vues naître.
Les mathématiques naturellement sont fondamentales aussi, puisque la poésie est d’abord faite d’un certain nombre de syllabes par vers et même souvent par strophes et par poèmes entiers ! Il faut savoir les compter, et les calculer. Je plaisante, bien sûr, puisque les mathématiques permettent aussi des applications pratiques, l’ingénierie ordinaire. Mais je maintiens qu’elles ne sont pleinement vivantes que dans la musique et la poésie, qu’avec la seconde, même, elles s’allient à du sens, à des figures, des images, et qu’ainsi apprendre la poésie c’est préparer à l’enthousiasme mathématique. Je dois dire qu’en tant qu’élève j’étais très doué en arithmétique, et qu’en même temps j’adorais chanter et réciter des vers, ou en composer. Quand nous étions petits, mon frère se plaignait parce que je me réveillais tôt, dans la chambre commune, et commençais tout de suite par chanter. C’est pourquoi j’ai tenu à défendre mes idées sur l’éducation à la poésie régionale – en savoyard avec Amélie Gex, en français avec l’excellent, quoique méconnu Jean-Pierre Veyrat. En provençal avec le grand Frédéric Mistral. Et en corse avec les odes à Paoli présentées par Jean-Guy Talamoni dans son Anthologie de la poésie corse, que j’ai lue avec plaisir.
Ma candidature n’est pas si importante : je ne suis pas en position éligible. D’ailleurs, on m’a évincé de la campagne électorale parce que Grégoire Perra a révélé mon goût pour Rudolf Steiner, pour lui criminel. Il m’a appelé un « anthroposophe dangereux », et je ne suis au fond ni l’un ni l’autre, mais la tête de liste, effrayée, m’a demandé de suspendre mes interventions publiques en sa faveur. Comme je suis très occupé, et fais des livres, et que mon collaborateur pour Captain Orient, notamment, me sollicitait pour relancer la création artistique, j’ai réorienté ma communication publique en faveur de cette formidable figure. Grégoire Perra est-il sensé de s’en prendre à Rudolf Steiner parce qu’il aurait souffert parmi les anthroposophes ? À cette époque, Rudolf Steiner était mort depuis longtemps. Rien ne prouve son implication. Ceux qui se réclament de lui ne font pas nécessairement ce qu’il aurait souhaité.
À cette occasion, j’ai relu les griefs que Grégoire Perra a exposés dans ses vieux blogs, et une allusion à quelque chose m’a rappelé les articles qu’il écrivait autrefois dans les revues anthroposophiques. Il assure qu’on attendait de lui qu’il dise que l’inspiration de J. R. R. Tolkien était démoniaque, et qu’il s’en voulait d’avoir effectivement étayé cette idée, parce qu’il adorait cet auteur. Je suis dans le même cas, et je me souviens d’allusions d’anthroposophes à cette inspiration démoniaque. Je ne les approuvais pas. Grégoire Perra développait dans ses publications le même genre d’idées pour George Lucas, le créateur de Star Wars. En le lisant, il y a bien des années, je me disais : pourquoi parle-t-il ainsi ? Il est clair qu’il aime George Lucas, il veut faire plaisir à ses lecteurs. Ensuite il s’est senti coupable et en a voulu même à Rudolf Steiner. C’est vrai que celui-ci faisait remarquer que l’inspiration de John Milton n’était pas parfaitement éclairée. Mais il n’en reste pas moins que l’art emmène toujours vers le monde spirituel. Steiner a même regretté avoir rejeté Richard Wagner, dont l’éclairement n’était pas parfait non plus, si on veut aller dans ce sens. Mais comme finalement il l’a chanté, alors il pose moins de problèmes que Milton. Ou alors, est-on dans l’illusion que Wagner est tellement supérieur à Milton ? Le pire est que Steiner a dit la même chose de Goethe, que son inspiration n’était pas théoriquement conforme à la vérité. Cela ne l’a pas empêché de considérer qu’elle était assez belle pour emmener l’âme vers l’Esprit, puisqu’il a construit le Goetheanum pour représenter ses pièces théoriquement déviantes. Pourquoi ? Parce qu’en art la théorie ne compte pas tant. La qualité spirituelle est dans la richesse des figures, pas dans leur justesse théorique : l’art ne peut pas être soumis à un dogme.
J’ai rencontré un jour la difficulté vécue jadis par Grégoire Perra à propos de David Lynch, un artiste que j’admire. Un membre de la rédaction d'Æther News, ayant répéré mes écrits, m'avait demandé un article. J'ai proposé en retour un texte sur le célèbre cinéaste américain, sujet d'emblée accepté, puis l'ai envoyé. Il m’est alors revenu avec un tas de demandes de correction plutôt bizarres, tendant à dénier à David Lynch la valeur de ses visions du monde spirituel. Cela ressemblait à un piège, car il est évident que mon intention était de montrer le contraire, sinon je n'aurais jamais proposé un tel sujet. Fou est celui qui parle de ce qu'il entend dénigrer. J'aimais David Lynch, donc voulais en parler. Quelle déviance perverse faut-il avoir pour proposer un sujet dont on veut dire du mal? Ou même, pour l'accepter? J'ai laissé tomber, disant au contact que j'avais que l'article n'aboutirait pas. Je me suis dit qu'on m'avait fait perdre mon temps. Une ligne doctrinaire s’imposait, faite de prétendu réalisme spirituel, qui revenait à dénigrer, voire à diaboliser tout ce qui allait au-delà du réalisme moral - voire au réalisme social, comme je devais m'en rendre compte plus tard. C'était simplement le dogme marxiste recyclé. Or, il est avant tout fait de jalousie pour tout ce qui, sans émaner du Goetheanum, a pu cristalliser par l'art des perceptions du monde de l’esprit.
J’ai préféré en rire. Contrairement à Grégoire Perra, je ne tenais pas assez à publier dans les milieux anthroposophiques pour accepter de vendre mon âme. On m’avait d'ailleurs fait le coup déjà à l’université : un professeur que je ne nommerai pas m’avait demandé un article sur les romantiques savoyards qui devait démontrer leur nullité. Or, je les aime, notamment parce qu'ils s'arrachaient au réalisme faussement spirituel, en fait réalisme socialiste, et donnaient corps, par leur art, à leurs perceptions du monde divin. J’ai donc refusé d'écrire cet article. Mais le professeur m’a fait perdre du temps de même, car il m’a demandé, du coup, de simples notices sur les auteurs concernés. Je les écris, les lui envoie. Et puis, pas de nouvelles. Finalement, je rencontre son secrétaire, qui me dit : « Ah non, les notices ne conviennent pas, il faut une vue d’ensemble, pourrais-tu téléphoner au professeur en question, pour régler le problème ? » Je ne l'ai jamais fait. Il ne faut pas exagérer. Qui peut prétendre me dicter mes goûts et mes idées ? Le professeur s'est contenté de me citer, avec une faute d'orthographe, pour me féliciter d'avoir remis au goût du jour ces auteurs, notamment l'excellent Jacques Replat, depuis reconnu comme tout à fait valable, contrairement à ce qu'il prétendait. Donc je ne me fais pas d’illusion. Les anthroposophes se croient, ou on les croit différents des autres, mais ce qui est remarquable, c’est d’abord qu’ils ne le sont pas du tout. Ils ont les mêmes œillères esthétiques que toute la bourgeoisie marxisante qui a rejeté le merveilleux, et que rejetait à son tour André Breton, avec raison, parce qu'il avait senti que c'était là une simple forme de néoclassicisme et de conformisme spirituel. On ne se refait pas. Les titres et les noms extérieurs ont peu d'importance, de sens.