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On disait, au temps jadis, que peu importaient les titres. On pouvait être duc de Savoie, comte de Genève, évêque de Lausanne, la véritable souveraineté de l’ancien royaume de Bourgogne était à celui qui tenait le lac Léman : à celui qui y contrôlait les allées et venues. Car, à cette époque, les routes étaient dangereuses, et seul le lac permettait aux voyageurs et aux marchandises de circuler aisément.

Or le baron d’Yvoire se vantait justement de pouvoir contrôler les allées et venues sur le lac. Même si le bateau était un peu loin de la côte, depuis le haut du beau château carré d’Yvoire, les guetteurs l’apercevaient, et aussitôt une patrouille s’élançait, voguant sur les flots dans une petite galère ultrarapide, poussée par des rameurs ultraforts. Il fallait payer, et, si on essayait d’échapper à la justice du baron d’Yvoire, on recevait une forte amende – ou même quelques coups de bâton, si en plus on avait tenté de résister : l’autorité du seigneur ne se discutait pas, il était fier de son pouvoir, et prétendait, sur sa pointe rocheuse, être l’égal du duc de Savoie.

Comme le lac se resserre en arrivant à Genève, il pouvait aller d’une rive à l’autre assez facilement, et rejoindre Nyon, pour attraper ceux qui prétendaient longer l’autre rive sans payer. Evidemment c’était plus dur, et de nuit quelques contrebandiers passèrent dans les mailles du filet, notamment à l’époque où les Bernois, occupant le Pays de Vaud, empêchaient le baron d’Yvoire et les autres seigneurs savoyards de s’approcher de trop près de l’autre rive. Un jour, Jean d’Yvoire, un baron de cette époque où les Bernois occupaient le Pays de Vaud, ne voulant pas laisser échapper un bateau chargé en marchandises qui prétendait le narguer et échapper à son pouvoir, se jeta tout armé, avec son cheval, dans le lac, et nagea jusqu’au bateau – et comme les contrebandiers étaient très pleutres, et Jean dYvoire fier et terrible, ils durent payer le péage, mais aussi l’amende.

Ils avaient peur de Jean d’Yvoire notamment parce que sa main droite était en fer : il avait perdu celle en chair et en os dans un combat contre des Bernois, et on lui avait mis celle-là, en fer. Un savant rusé l’avait fait, venu de Perse (c’est-à-dire d’Iran) : à cette époque les sages de ce pays en savaient long. Et on dit que cette main possédait un mécanisme qui permettait au baron de la bouger, et même d’exercer sur ceux qu’il attrapait une force herculéenne, surnaturelle, comme dans les histoires de super-héros. En tout cas, on le craignait partout. Et on racontait une curieuse légende, attestant l’origine fabuleuse de sa lignée.

On disait que le fondateur de la dynastie des barons d’Yvoire s’appelait saint Niton, et qu’il vivait du temps des Allobroges. Connaissez-vous les Allobroges ? C’était des Celtes. Connaissez-vous les Celtes ? C’était le peuple qui était en France avant les Romains, ceux qu’on appelle les Gaulois. Ils parlaient une langue qui tend à disparaître, remplacée par d’autres. On la parle encore pas mal en Irlande. Les Allobroges étaient les Celtes qui vivaient en Savoie, à Genève et dans le Dauphiné, et ils étaient célèbres, puissants et forts. Beaucoup de familles de seigneurs et de chevaliers disaient descendre de ces Allobroges, et c’était le cas du baron d’Yvoire. Ils disaient descendre des seigneurs qui régnaient déjà du temps des Allobroges. On ne sait pas trop ce qu’il en est. Mais il leur plaisait d’avoir ces ancêtres enfouis dans les ténèbres du passé immémorial. Certains se rattachaient même aux fils de Noé, une fois le Déluge passé. C’était tout un procédé, que les seigneurs avaient. Ils faisaient rédiger leur histoire, ou leur légende, par des écrivains, ou des poètes. Une belle époque. A présent les poètes sont au chômage, ou ne parlent plus que d’eux, et ils n’ont plus beaucoup de succès.

Ce saint Niton portait un titre chrétien, mais les Allobroges, dont il était, n’étaient pas chrétiens, ils croyaient en des dieux oubliés. Ils se sont convertis plus tard, une fois devenus romains, et d’ailleurs la Bible était en latin, pour eux, elle n’a jamais été écrite en gaulois. Saint Niton vivait avant même la naissance de Jésus-Christ, comment pourrait-il être chrétien, et donc saint ? En Irlande, des rois antiques ont été décrits comme ayant prévu la venue de Jésus-Christ. Peut-être. Saint Niton était-il dans ce cas ? Peut-être. Cela expliquerait.

Un problème demeure : le nom de Niton semble justement venir du latin, et non du gaulois, selon les savants il vient de Neptune, et signifiait « l’esprit des eaux », pour les Gaulois parlant latin. Il était probablement le dieu du lac Léman, pour eux. Ou était-ce le surnom du baron d’Yvoire d’alors, parce qu’il maîtrisait tellement bien le lac qu’on le prenait pour un dieu, ou qu’on disait qu’il incarnait un dieu, qu’il était le Neptune du Léman ? C’est bien possible. Il se peut également qu’on l’ait appelé ainsi seulement après sa mort, et qu’il ait eu un autre nom de son vivant : après sa mort, il est resté, sous forme désincarnée, pour veiller sur le lac Léman, et est devenu son dieu. C’est ce qu’on a dit à Jean d’Yvoire : un prêtre le lui a indiqué.

Devenu ombre luisante, il commandait aux eaux du lac, on le priait, et il les calmait, on l’injuriait, et il les soulevait. Car on l’a injurié : on s’est moqué du culte que lui vouaient les habitants. Le premier baron d’Yvoire avait-il de son vivant ce pouvoir ? Etait-il un mage ? Faisait-il des miracles ? N’excluons rien. Tout est possible. Il était peut-être réellement le génie du lac incarné. Ensuite, celui-ci aurait gardé son apparence.

Autrefois, dit-on, les nourrices, pour endormir les enfants, chantaient une chanson, sur lui. Elle était dans une langue très ancienne, peut-être celle des Allobroges, mais on n’a gardé que quelques fragments en français. A l’origine, c’était en vers, c’était rythmé et chanté, mais on n’en a pas gardé autant, on n’a conservé que leur sens. Et c’était, à peu près, selon l’écrivain genevois James Fazy :

Un jour le roi des montagnes descendait vers le lac, l’eau était tranquille, bleue et unie comme les dalles d’un palais : « Je voudrais me promener, dit-il, sur cette belle plaine.

- Ah ! Seigneur, ce ne serait pas là un grand miracle, s’écria Niton d’Yvoire, qui était près de lui. J’ai fait, pour aller sur l’eau, une barque commode, à laquelle j’ai attaché deux ailes.

-  Voyons, entrons dans ta barque, dit le puissant monarque, et si tu me mènes sur la rive opposée, je te donnerai la souveraineté de cette eau limpide, de ce beau miroir, où se reflètent mes montagnes. »

 Niton fit entrer le roi dans sa barque, et rama vers l’autre bord, et le roi sentit qu’il était doux de voguer, que le balancement de l’eau était agréable, et que le chemin du lac était un beau chemin.

 Il alla et revint, et descendit près du roc d’Yvoire, et il dit : « Je te donne ce roc pour y faire ton château, construis des barques, et tous ceux qui navigueront sur le lac seront tes vassaux. »

Niton bâtit alors la tour carrée, jeta de grosses pierres dans le lac pour faire son port, il construisit des barques, et fut le maître des eaux, nul bateau n’y pouvait passer sans qu’il l’eût permis.

Et comme il était juste, on le fit saint, on lui bâtit des chapelles, et l’on fit ses images. On le voyait toujours avec sa longue barbe, sa croix d’une main et sa rame de l’autre.

 Niton est au paradis, mais il vient souvent sur terre pour voir son lac. Quand le soir l’eau réfléchit l’ombre du mont-Maudit, souvent on entrevoit la barbe de Niton qui se mire dans l’onde.

Quand les flots se soulèvent, on le voit frapper à droite et à gauche de sa croix et de sa rame ; malheur alors aux barques qui portent des méchants, il les lance au fond de l’abîme.

Jamais ceux qui ne croient pas à saint Niton ne seront maîtres du lac. Ceux qui ont jeté ses images à l’eau resteront pour toujours ses ennemis. Même s’ils vainquent tout le monde, ils n’auront qu’une grosse mare morte, et non pas le beau lac que nous connaissons.

Adorons Niton, demandons son secours, alors nous serons les rois du lac en son nom : les barques seront à nous, leurs patrons auront peur de nous, et ils viendront nous payer le droit de circuler dessus.

Qu’en est-il en réalité ? Je n’en sais rien. A Nernier, dans une chapelle, il n’y a pas saint Niton, mais Notre-Dame du Lac : et c’est elle qui sauve les bateliers en péril sur le lac déchaîné, en calmant les flots et en amenant les marins à bon port. Pas saint Niton !

Cependant, à Genève, il y a deux récifs, à l’entrée de la rade, qu’on appelle « les pierres au Niton ». Cela doit être bien le même Niton. Elles dépassent de l’eau et on disait qu’elles calmaient les vagues, quand elles s’élançaient vers Genève pour l’agresser et inonder ses rues. C’est peut-être l’origine de la légende. D’autres disent que ces pierres sont des écrans de fumée, des hologrammes projetés par saint Niton pour cacher l’entrée de son palais, juste sous la surface du lac, et qu’il y a là un seuil impossible à découvrir, grâce à la magie du prince. Saint Niton en effet ne serait pas parti au paradis, mais vivrait toujours là, immortel. De nouveau cela m’est impossible à dire, car je ne l’ai jamais vu. Il ne m’a jamais fait le privilège de m’inviter chez lui. Une fois seulement, dans le port de Genève, j’ai cru voir un cygne me faire un clin d’œil. Apparemment il voulait que je le suive. Il avait peut-être été envoyé par saint Niton. Ou alors c’était saint Niton lui-même, déguisé. Les génies ont la réputation de pouvoir se changer en toute sorte d’animaux. Il n’y avait pas de barque aux environs, donc j’ai plongé, mais là, dans la rade, c’est interdit, alors la police est arrivée en soufflant dans ses sifflets, et j’ai passé une nuit au poste. On avait dû les prévenir. Pourtant j’étais bien parti, je nageais tout habillé vers les pierres au Niton, je suivais le cygne. Et quand la police m’a sifflé après et m’a ordonné de rentrer, que je me suis arrêté et qu’effrayé j’ai commencé à retourner sur mes… brasses, j’ai entendu, venant des pierres, un grand éclat de rire, je crois que quelqu’un se moquait de moi.

Je n’en saurai donc pas plus, car heureusement pour moi (ou malheureusement, en fait), plus aucun cygne ne m’a fait de clin d’œil, par la suite. C’était gentil, pourtant.

Enfin, bref, je ne peux pas en dire plus sur saint Niton, mais vous en savez déjà long, je crois qu’on peut s’arrêter là.