
Le Chablais savoyard est bordé à l’ouest par une montagne orientée du nord au sud, et qui, à ce titre, est reconnue comme appartenant à la chaîne du Jura : ce sont les Voirons, qu’on longe quand on va à Annemasse. On l’a alors sur la gauche. Quand on en revient, naturellement, on l’a sur la droite ! Or, ces Voirons sont connus pour avoir abrité un club genevois d’alpinisme, mais aussi des légendes, des merveilles. On peut aussi longer les Voirons par l’autre flanc, et alors on se trouve dans la Vallée verte, c’est très joli.
Or, au sommet de ce massif agréable, ressemblant à une crête de dragon, se trouvait dans l’antiquité, dit-on, un temple de Vénus. Et, un jour, on a arrêté de s’y rendre, car on ne voyait pas trop ce que la déesse faisait de si bien, quand on lui faisait des sacrifices. Alors Vénus en colère a fait sortir de son ventre un gros démon, qui a couru se réfugier dans le corps d’un marcassin, qui courait tout près pour rattraper sa mère : pas bien discipliné, il était toujours à partir dans un autre sens que celui suivi par ses parents, s’égarant et prenant des risques.
Le voyant isolé, le démon lui a pénétré par les narines affolées : comme il était perdu, il les avait, d’angoisse, ouvertes toutes grandes. Or les démons sont avant tout des souffles malins : celui-ci avait navigué dans l’air, se glissant entre les vents normaux, habituels, et cherchait un abri le plus vite possible, car il ne supportait pas le souffle lumineux du soleil. Et en le faisant jaillir de son ventre en colère, Vénus scandalisée qu’on l’eût négligée l’avait porté à l’air libre.
Il s’engouffra vite dans le corps du marcassin chenapan, et dès lors, comme sous l’effet d’un flux radioactif, l’animal s’est transformé, est devenu monstrueux, énorme – et même carnivore : toujours furieux, il avait les yeux injectés de sang, et les dents longues et féroces. C’était une aberration de la nature.
Et il commença à tout ravager sur son passage – les champs, les cultures, les jardins –, et même à attaquer des bêtes pour les manger, voire finalement des humains isolés – enfants, femmes, gens qui ne pouvaient pas bien se défendre. L’ayant vu accomplir toutes ces horreurs, les paysans avaient couru prévenir le bon seigneur qui régnait au pied des Voirons. On l’appelait le comte de Langin, parce que son château était à Langin, sur une colline : son château faisait briller de loin ses belles fenêtres d’or, la nuit, rassurant les habitants et les voyageurs.
Car ce seigneur n’était pas particulièrement un voleur, au contraire il avait à cœur de protéger les paysans de son fief, et les marchands qui le traversaient. Payant de sa personne, il chassait les monstres, les fauves, les bandits – il avait été blessé plusieurs fois. Il aimait cela, à vrai dire, c’était un guerrier, il aimait l’action, mais, bien éduqué, il faisait attention à ne pas provoquer les problèmes, mais à veiller à ce qu’ils n’advinssent pas, ou à ce qu’ils fussent résolus. Quoique farouche et ardent, il était globalement sage. Quand les paysans le prévinrent il s’arma, puis consulta son bon prêtre aumônier, un certain Georges de Chauvigny. Et le bon prêtre lui avoua que la nuit même il avait fait un rêve, qu’il avait vu une ravissante femme, brillante dans la lumière du soleil, et qu’elle lui avait dit s’appeler Marie et qu’il fallait rétablir le culte légitime des Voirons en lui instituant un ermitage, afin de remplacer le temple de Vénus tombé en désuétude. Le comte s’étonna, mais promit qu’il le ferait, et le jura à la face du ciel : il regarda une étoile que Georges lui avait dit être la maison de Marie, et il fit le serment que s’il renversait le gros sanglier-démon, il érigerait un sanctuaire en l’honneur de la dame ensoleillée du rêve de Georges de Chauvigny. Enfin, montant sur son cheval, il partit sous les bénédictions du prêtre.
Il poursuivit plusieurs jours et plusieurs nuits le gros sanglier, le suivant à la trace, grâce à ses fins limiers, serviteurs aguerris à l’art de la chasse. Et finalement, dans un fourré très obscur des Voirons, dans une étrange lumière rougeoyante il vit celui-ci, le regardant de ses yeux injectés de sang. La lumière venait probablement de ces yeux, qui s’allumèrent de plus belle quand ils aperçurent le chevalier seigneurial. Celui-ci en sursauta, mais il était brave. Il se signa, ferma les yeux, pensa très fortement à Marie étoilée, et, lui adressant un bon vœu et abaissant sa lance, il attaqua. Le sanglier bondit de la même façon, en vrai fauve qu’il était, en vrai tigre !
Or, à ce moment, un éclair fusa depuis les Voirons, et le monstre fut aveuglé. L’instant d’après il était mort, transpercé par la lance du comte, qui avait aussi vu l’éclair, jaillissant du ciel depuis le sommet de la montagne, comme s’il était né de l’endroit où le temple de Vénus avait été, et où serait désormais l’ermitage de Marie. Mais il n’en avait pas été aveuglé, la lance étant déjà pointée sur la bête. Tandis que celle-ci avait manqué son saut, ou s’était arrêtée, hésitante : le signe l’avait effrayée comme s’il la condamnait. Elle en mourut donc aussitôt.
On porta sa dépouille à travers la vallée, et le comte fut acclamé. Elle ne resta pas longtemps intacte : profondément corrompue, elle se décomposa à toute allure, tout en créant une épaisse vapeur puante. On l’enterra vite, pour ne pas être infecté, et respirer cet air certainement empoisonné. Le démon, bondissant du corps tout pourri à la façon d’un jet de fumée particulièrement noir, s’élança dans l’abîme où était sa méchante mère, l’horrible Vénus déchue : il cherchait à la rejoindre.
Mais c’est une autre histoire. Car le comte de Langin fit ce qu’il avait promis, il créa le sanctuaire de Notre-Dame des Voirons, instituant un ermitage, qu’il dota : un moine devait y rester pour s’occuper du sanctuaire et accueillir les voyageurs égarés, mais aussi prier pour que les Voirons restent intacts de tout monstre, les habitants à l’abri de tout mal. Cet ermite a existé jusqu’à une époque assez récente. Aujourd’hui, Notre-Dame des Voirons est un petit monastère, avec plusieurs moines. On peut toujours y admirer une vierge à l’enfant, toute noire. Peut-être parce qu’on a réutilisé une statue de la déesse Isis, qui était noire aussi, et confondue avec Vénus. C’est ce que disent certains. On n’en sait en fait trop rien. Il est possible aussi que le comte de Langin l’ait voulue noire parce qu’il l’avait vue la nuit, au milieu des étoiles. Allez savoir.
Plus tard le comte de Langin mourut et pour le récompenser de ses bonnes actions, on raconte que des anges l’ont emmené au paradis. En tout cas, trois cents ans plus tard, il est revenu, en personne, pour sauver des Savoyards en bien mauvaise posture face à des Suisses qui les avaient attaqués : ce n’était pas comme maintenant, en ce temps, ils n’étaient pas en paix, ils se faisaient la guerre. C’est ce que je vous raconterai la prochaine fois.





