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Black panther fantasy attack jump Pantera 18135

(Dans le chapitre 2, nous avons présenté un pacte diabolique entre une fée ternie et le seigneur Robert d’Arbigny, désireux de se transformer en gros chat pour rejoindre la comtesse de Blonay, sa dame, dont il était secrètement amoureux.)

Et elle leva les bras, et prononça des mots bizarres, en une langue inconnue. Et dans un rocher situé tout près une faille apparut – une sorte de porte, et les chats démoniaques des fées en surgirent en bondissant, en sautant partout, tels des puces géantes. Et ils jetaient des éclairs de leurs yeux, des étincelles de leurs griffes, et les accompagnait un étrange nuage noir, effrayant aux yeux de Robert d’Arbigny. Et voici qu’ils se mirent à courir autour de lui, effectuant comme une ronde infernale, l’étourdissant et le terrifiant, pendant que toujours la fée riait, les bras levés, continuant à prononcer ses formules bizarres. Et Robert regarda ses mains, et elles se transformaient, elles se revêtaient de fourrure noire, et ses doigts s’épaissirent, et ses ongles devinrent des griffes acérées, jetant sous ses yeux des reflets bleutés. Et tout son corps fut changé, et il en eut conscience, et son regard fut différent : si les arbres et les rochers devinrent autour de lui comme transparents, il voyait dans le vent des formes qui volaient, et qu’il n’avait jamais vues auparavant – et des présences invisibles, autant de spectres chuchotants lui apparurent également, et il les entendait, épouvanté. Car il était désormais dans le monde des ombres, et il y voyait comme en plein jour. Et malgré son effroi il se sentit fort et puissant, comme appartenant à une humanité supérieure, comme intégré au groupe des démons et des anges – et tout prêt à conquérir le monde, et à s’emparer d’Alice !

« Va donc au château de Maxilly, cria la fée. Va. Va séduire Alice. Va retrouver ta belle éternelle. Va l’épouser comme il se doit, et comme les dieux l’ont voulu ! »

Et se jetant sur ses bras et s’en servant comme de pattes, Robert s’élança vers le château de Maxilly. Son cheval à sa transformation avait fui mais qu’importe ? il se savait plus rapide que lui. Il l’aurait battu à la course ! Et en peu de temps il fut devant le château haï de son rival innocent. Simple chat noir, il se glissa à la porte sans qu’on lui adresse de regard, se faufilant par la grille de la herse. Il grimpa dans les appartements d’Alice, et la surprit en train de discuter avec Raoul, qui était assis dans un fauteuil. Ils paraissaient très bien s’entendre. C’était curieux. Elle ne pleurait pas du tout. Sans qu’ils le voient ils continuèrent leur conversation, et Robert les entendit parler de lui. Et ils se moquaient de lui, de sa folie – juste, Alice était un peu inquiète, mais Raoul ne faisait que rire, et cela la rassurait. En tout cas, ce qu’avait décrit la fée n’était pas visible : elle ne semblait aucunement être amoureuse de lui.

Vexé, il se retira, toujours sans être vu. Il était resté dans l’ombre, et le poil noir dans l’ombre se voit mal, même si ses yeux brillaient, tout rouges. Mais on pouvait les confondre avec des braises égarées du feu.

Robert maussade revint là où il avait trouvé la fée. Sur le chemin, il se rendit compte qu’il reprenait forme humaine. Quand il arriva au rocher qui s’était ouvert, elle n’était pas là. Il l’appela, le rocher se fendit à nouveau, et elle sortit, suivie de ses animaux monstrueux. « Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.

- Ce que tu m’as raconté ne semble pas tellement vrai, répondit-il. Alice ne semble pas du tout intéressée par ma personne.

- Pauvre sot, le comte Raoul est un puissant magicien. Il savait que tu viendrais, et il a tissé une illusion pour te tromper. Tu dois réagir.

- Mais comment ?

- Demain, il va à la chasse avec deux chevaliers de ses amis. Tu dois l’attaquer et le détruire. Alors Alice t’appartiendra, et se révélera à toi. Je te nomme capitaine d’une petite armée de mes chats-démons, et tu seras leur chef. Sous ta forme de chat-garou, tu les domineras. Au combat, comporte-toi bien. Rends-toi aux ruines de Féternes : Raoul y passera, et j’y viendrai te transformer et te donner mes chats-démons comme guerriers. Alors tu le détruiras !

- Bien », répondit Robert.

Le lendemain, après avoir peu dormi, il vint aux ruines du château de Féternes, comme prévu. Rapidement, il vit la fée venir, et de nouveau elle le changea en chat-garou. Puis elle lui donna treize chats-démons pour le seconder, leur ordonnant de le servir en tout, et s’en fut.

Les quatorze monstres attendirent le comte de Blonay, qui passa bientôt avec ses deux chevaliers et leurs chiens, devisant agréablement. Soudain, bondissant des ruines les monstres les attaquèrent. Aussitôt les trois guerriers sortirent leurs épées, et les combattirent. Ils en tuèrent quatre mais les deux chevaliers de Raoul, submergés, furent renversés de cheval et mis en pèces. Raoul alors s’élança et s’enfuit, les dix monstres à sa suite. Du haut de la crête, la fée fut vue : elle agitait les bras. Des éclairs fusèrent, une nuit horrible descendit sur la forêt autour de Raoul. Dans leur lueur, il voyait des spectres : autant de chevaliers tombés dans l’effondrement du château de Féternes, errant désormais dans les bois, prisonniers des démons. Sous le galop de son cheval, Raoul vit jaillir des flammes : la forêt semblait tout incendiée. Il presse sa monture, donne des coups d’épée efficaces contre les monstres qui parviennent à grimper sur la croupe du cheval et à tendre leurs griffes vers lui. Tous retombent à terre. Mais aussitôt ils se lancent à sa poursuite, mordant les mollets du cheval.

Sans tarder Raoul parvient en vue de son château. Il appelle à l’aide, on accourt, on ferme les portes derrière lui. Sept chats-démons sont restés au dehors, et tournent autour du manoir en hurlant, s’élançant en bonds prodigieux qui atteignent le haut des remparts. Les valets du comte, armés, ont toutes les peines à les repousser. Trois chats-démons sont entrés dans la cour du château. Le comte descend de cheval et les combat au corps à corps. Il en tranche un en deux : il s’évapore dans une épaisse fumée noire. Il plonge son épée dans le cœur d’un autre, alors qu’il se tenait debout pour l’attaquer, grand comme un gorille : le monstre se transforme aussitôt en flaque noire, qui coule vers la grille destinée à évacuer les eaux. Le troisième, qui reste, est le plus grand. Il est presque un géant. Ses poils hérissés paraissent durs comme les soies d’un sanglier : ses yeux rouges flamboient. Et malgré sa taille et sa masse, il est souple et rapide. Raoul se saisit d’un javelot, n’osant l’approcher. Il le menace, et le monstre bondit à droite et à gauche, tâchant d’éviter le jet à venir, mais s’apprêtant aussi à sauter sur Raoul dès qu’il l’aurait manqué, comme il l’espère. Raoul lui lance le javelot, mais, vif comme la foudre, le gros chat l’écarte d’un coup de griffe. Il bondit alors sur le comte, et lui déchire le pourpoint doublé de cuir. Le sang jaillit de la poitrine lacérée du brave. Mais, dans le même temps, il enfonce son épée par-dessous dans la poitrine du monstre. Celui-ci bondit en arrière et pousse un cri effroyable. Puis, plié en deux par la douleur, il s’élance par la poterne, la pousse d’un coup d’épaule, en rompt les gonds, et disparaît dans la nuit avec les deux chats-démons qui ont survécu : un avait été tué à coups de flèches par les défenseurs des remparts.

Rentré dans sa haute salle, Raoul trouve sa femme épouvantée, qui l'attend en compagnie d'un beau chat blanc pelotonné sur ses genoux. A l'aspect du baron, l’animal bondit et saute par la fenêtre. Et on l’entend crier : « Robert est mort ! »

A l'aube du jour, la forêt, que les flammes avaient enveloppée, était verte et chargée de rosée : le feu n’avait été qu’une illusion. Mais les valets armés, en faisant leur ronde, heurtèrent le cadavre de Robert d'Arbigny, juste au pied du château, près de la poterne. Une large plaie était dans sa poitrine. Il était nu. On ne revit jamais les deux chats-démons survivants.

Il existait un souterrain qui, depuis le château de Maxilly, communiquait avec la caverne des fées. Elles avaient été les amies des châtelains, autrefois. Une clef en commandait la porte. On la verrouilla, et on jeta le jour même cette clef à l'embouchure de la Dranse. On érigea un mur au fond de la grotte, et on le fit si épais, et si bien bâti, qu’il est impossible de voir la différence entre lui et le reste de la caverne. On prononça une formule de bénédiction, pour empêcher les monstres et leurs maîtresses de l’approcher, de sortir de leur royaume maudit. Leur trésor y est resté enfoui. Bien des gens le cherchent encore. Font-ils vraiment bien, je ne sais pas.