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De Gaulle dans le Connemara

Durant mon voyage en Irlande, j'ai passé une semaine dans le Connemara, et ma location était juste à côté de l'hôtel où Charles de Gaulle est parti en vacances après sa démission de la présidence de la république de France. Après tout, l'Irlande est aussi faite des hommes illustres qui y ont passé du temps, et les historiens aiment évoquer ce séjour du Général comme s'il avait une signification mystique ou symbolique. Dans ses derniers jours, pour ainsi dire, De Gaulle prenait contact avec la terre d'Irlande, comme s'il voulait désormais entrer dans le monde des fées – le Sídhe. Dans la mythologie irlandaise, telle que Lady Gregory l'a exposée, les héros qui épousaient des femmes de ce monde immortel lui étaient définitivement attachés, et finissaient par y vivre en permanence. Et justement, De Gaulle pensait, au fond, avoir épousé un de ces êtres – la bonne fée de la France! On la trouvait en Irlande parce que les Celtes étaient au fond de la Gaule éternelle.

Oui, c'était bien dans le Sídhe, pensait-il sans doute, qu'était l'âme de la France – le génie national qui n'est pas une simple métaphore, comme le disait Joseph de Maistre. Lorsqu'il assimilait cette France à la madone des églises et à la princesse des contes, il faisait bien appel aux traditions catholiques et celtiques, il le savait: il s'agissait de la Gaule. Charles Perrault l'avait dit, pour les fées: elles s'enracinent dans la mythologie celtique. Et la source vivante de cette mythologie celtique, ou le lieu où, du moins, son eau est restée pure, où se trouvait-ils, sinon en Irlande? L'ancienne Rome avait donné un cadre; mais les Celtes y avaient porté la vie.

L'hôtel où il avait séjourné se trouvait dans un village nommé Cashel – nom de lieu assez répandu en Irlande, et dont la signification renvoie à un fort antique, en pierre, et circulaire. Il était charmant, et l'intérieur avait été aménagé à l'anglaise, on y avait des manières distinguées comme dans la bonne société de Londres. À l'extérieur, il y avait un joli jardin, indiquant par des panneaux fléchés la direction du De Gaulle seat. Je les ai suivis: le chemin ondoyant et couvert de végétation verdoyante, comme toujours en Irlande, menait à un banc au sommet d'une butte. Je m'y assis.

Voyait-on la mer, à l'époque de De Gaulle? Aujourd'hui, elle est cachée par des buissons élevés, depuis la position assise sur le banc. Ce n'est pas la haute mer: juste un bras pénétrant profondément dans les terres sans instaurer de rive régulière. Mais au loin, le large se distingue, dans une petite fenêtre de blancheur, dans un globule qui semble plus clair que le reste.

Derrière le jardin, un pré s'élève, d'un vert pur, et bêlent dans la brume les éternels moutons irlandais. L'endroit est magique, comme il semble toujours l'être dans l'île verte de saint Patrice. Il est donc vrai que le Sídhe n'est pas loin – qu'il y a là une entrée, et que le De Gaulle seat crée une absence, comme ces sièges périlleux de la Table ronde où nul n'ose s'asseoir parce qu'ils sont les chaises d'êtres invisibles. L'absence de tout bouquet, disait Mallarmé, instaure l'idée parfumée: l'absence de De Gaulle en crée l'image vivante – diamantine, cristalline, pleine de reflets chatoyants. Là est son corps subtil, encore présent. Il me regarde. Me fait un clin d'œil.

Ai-je rêvé? Je ferme, je rouvre les yeux: il est parti. Seul un souffle emporte, au-dessus de moi, une soie transparente, qui se dissout au vent. Il ne reste plus rien de l'ombre lumineuse de De Gaulle, que j'ai cru voir là. Je me souviens seulement de ses beaux Mémoires de guerre, qui bâtissaient son épopée, et faisaient de lui l'envoyé d'un Sídhe chrétien – un fils des fées et un chevalier de Notre-Dame, un croisé franc et un Galaad prêt à saisir le Graal. Il était le délégué de la princesse des contes: il la représentait, dans le monde de la prose. C'était bien l'idée qu'il avait. Cashel l'a senti, et l'a honoré en conséquence. Les Irlandais aiment la France, ils aiment De Gaulle: il est un héros gaulois, issu de Cúchulainn.