
La ville de Sligo, en Irlande, est intimement liée au poète William Butler Yeats. Ses parents en étaient originaires, et il y passait ses vacances. Il l'aimait tellement qu'il s'était juré, enfant, qu'il ne la quitterait jamais – serment non tenu, jusqu'à sa mort: car sa tombe s'y trouve, dans un cimetière au pied du Ben Bulben, une montagne longue et aplatie dont le poète parlait avec émotion. On y accède par la route qui va de Sligo à la jolie cascade de Glencar, qu'il a également chantée. C'est une simple tombe, sans croix, et portant des vers suggérant qu'il ne faut pas s'intéresser à la vie, mais rester au-dessus du lot.
À Sligo, visitant l'abbaye dominicaine qui s'y trouve, j'ai entendu le conservateur me parler des colloques et festivités qui se déroulent autour de sa mémoire dans ces lieux, souvent honorés de la présence et de donations de gens illustres. Yeats déclenche toujours de l'enthousiasme.
J'ai trouvé le comté de Sligo joli, mais moins beau que ceux de Galway et du Kerry, au sud. Le paysage irlandais typique y est tempéré par un air de campagne qui n'est pas, non plus, l'aristocratique countryside de la vallée de la Boyne. Cela rappelle la jalousie éprouvée paraît-il par Yeats à l'égard de Lord Dunsany: ses origines étaient moins nobles. Elles n'étaient pas non plus sauvages, enracinées dans l'Irlande merveilleuse où les contes populaires font écho à l'ancienne mythologie. Sligo est bourgeoise, et les détracteurs du poète ont pu facilement lui reprocher son rejet de la petite bourgeoisie: la contradiction était flagrante. Yeats n'était lui-même ni de la noblesse, ni du peuple. C'est pourtant là, dans ces deux classes, qu'il situait la véritable Irlande!
La cascade de Glencar, certes, est ravissante: dans la rivière qui s'en écoule, le poète et son frère, le peintre Jack Butler Yeats, sont réputés avoir pêché la truite. Elle forme un rideau d'eau parfait, évoquant une porte enchantée. Un amphithéâtre vert l'entoure, comme s'il s'agissait bien d'un rempart, d'une construction artificielle: de l'autre côté sont les fées qui fascinaient tant Yeats! Il rêvait de pouvoir les distinguer, d'un pouvoir développé de seconde vue...
Il voulait absolument demeurer dans l'ombre du Ben Bulben: il devait penser qu'il s'agissait d'une forteresse d'elfes. Dans The Secret Rose, il affirme avoir fréquenté des paysans, dans les environs, qui voyaient les êtres invisibles qui hantaient toujours les lieux, et avoir appris d'eux un peu de leur pouvoir. Il assure avoir vu quelque chose, une fois. C'était une voie médiumnique de perception spirituelle qui, à la lecture, m'a rappelé les visions de Charles Duits sous l'influence du peyotl. Ce n'est pas très éloigné.
L'Irlande célèbre davantage Yeats que la France même Rimbaud: on y aime la poésie, la musique. Dans les églises, on adore représenter le roi David jouant de la harpe. Est-ce vraiment le roi David? Un roi irlandais païen passait pour vénérer le Christ par sa seconde vue, il le voyait à distance. Et il était entouré de bardes, ou lui-même chantait. Cela donne envie de s'installer en Irlande. Peut-être que la célébration mythologique y est un peu figée, engoncée dans la tradition. On imagine mal l'Irlande se mettre à la pointe de la science-fiction. On l'imagine plus volontiers des États-Unis. Bien sûr toute proportion gardée la Savoie est dans le même cas, face à Paris. On aimait les poètes en Savoie, s'ils célébraient les anciens princes, la religion, les fées gardiennes, même.
Les matérialistes nieront que l'indépendance de l'Irlande émane principalement du mouvement de Renaissance irlandaise initié ou alimenté par Yeats et ses amis, l'accès aux divinités tutélaires du pays par la littérature, la poésie. Lady Gregory nous parle de ces immortels qui vivaient en Irlande, et qui étaient les maîtres secrets du pays. Son recueil mythologique a certainement dû être lu avec admiration par J. R. R. Tolkien, même s'il n'en parlait pas pour des raisons de bienséance. Récemment, l'écrivain Sylvain Tesson a proclamé son désir de renouer avec le regard des fées, et il s'est appuyé pour cela sur les Celtes, la Bretagne. Il a dit tout de même ne pas croire aux êtres surnaturels, ne voir là qu'une disposition d'âme. Oui, mais pour Yeats cette disposition d'âme est bien créée par la fée en nous. Le Savoyard Jacques Replat en parle aussi, affirmant qu'il rencontre la fée de sa propre imagination comme un être extérieur, sous les traits de la reine Mab. Tesson reste timoré. Dans mon livre sur la Bretagne, évidemment je suis allé plus loin. Trop loin, ont laissé entendre ou même dit les critiques. Moi je me réclamais de Gérard de Nerval. Sylvain Tesson a ensuite été accusé d'être un homme moralement horrible. Mais il est certainement temps que l'on renoue comme Yeats avec le regard des fées, et qu'on voie les fées elles-mêmes dont on emprunte le regard, par réfraction. Il est temps que la vraie poésie revienne. Yeats, sors de ta tombe, marche sur les vents qui viennent de l'ouest, et sème tes flocons de lumière sur la Gaule, sur l'Europe, sur le monde! Il reviendra avec le zéphyr. Et les sylphes le porteront, l'escorteront, le suivront. On peut l'en prier, en visualisant intérieurement sa tombe.