
Un de mes amis, Michel Montessuit, édite une régulière Lettre du Savoisien, qu'il envoie à ses abonnés et publie sur Facebook, et il bien voulu y placer ma protestation contre une situation des études universitaires défavorable aux littératures des régions excentrées, en particulier la Bretagne et la Savoie, dont je me suis principalement occupé au cours de mes propres études, et sur lesquelles j'avais par conséquent des références assez précises. Quoique administrativement françaises, ces régions sont culturellement considérées comme différentes. Sur le fond, elles sont restées assez médiévales en ce qu'elles se réfèrent volontiers à la tradition celtique ou germanique, ou catholique, et moins à la tradition grecque et latine et philosophique: le merveilleux y est moins contraint par le rationalisme. C'est ce qu'elles ont de beau. C'est vrai d'autres régions, mais il est bien possible que la Savoie et la Bretagne soient celles où la littérature en langue française soit la plus abondante: la première parce qu'elle n'a été intégrée à la France que tardivement, la seconde parce qu'elle est proche de Paris mais se sent différente. Les autres régions ont volontiers déployé leur mythologie propre en langue locale, comme Frédéric Mistral en Provence. Cela rend donc la Savoie et la Bretagne particulières, et intéressantes dans l'espace francophone: elles sont gauloises, mais non françaises. La seconde est issue du duché de Bretagne et des Bretons venus de l'actuelle Angleterre, la première est issue du royaume de Bourgogne, ou des Burgondes venus d'Allemagne, et du Saint-Empire romain germanique. Les aristocraties, puis les bourgeoisies de ces deux pays ont développé une littérature francophone autonome, qui les place dans la perspective des parties francophones du Canada, de la Belgique et de la Suisse. Ci-dessous, quoi qu'il en soit, la Lettre du Savoisien contenant mon article, telle que Michel Montessuit l'a fait paraître.
La Savoie et la Bretagne ont-elles droit de cité en littérature ?
Rémi MOGENET
Un grand MERCI à notre ami Rémi MOGENET qui vient enrichir cette « Lettre du Savoisien » ouverte aux écrivains, poètes historiens, journalistes et à tous ceux qui aiment notre SAVOIE .
Dans un savant ouvrage universitaire sur Le Légendaire du XIXe siècle (Presses Universitaires de France, 1997), l'autrice, Claude Millet, avoue délimiter son étude à la littérature française : elle apprend à son lecteur de belles choses sur l'élan mythologique des écrivains parisiens. Car elle reconnaît, à un certain moment, qu'elle ne mettra pas d'autres auteurs de France !
Elle évoque en particulier le cas des Bretons : leur littérature, assure-t-elle, n'appartient pas à la France. Comme argument, elle cite un homme inconnu, mais qu'elle présente comme une grande autorité morale, voire spirituelle – peut-être religieuse, je ne sais pas : les Bretons ne seraient pas vraiment français. On n'en parlera donc pas aux Presses Universitaires de France ! Je suppose que, logiquement, elle a demandé à ce que l'université de Rennes soit elle aussi détachée de l'université française – au moins pour la faculté des lettres. Qu'on n'y prépare plus au concours national de l'agrégation – ou même, qu'il y ait une agrégation de littérature bretonne à la place de celle de littérature « générale » : comprenez française, comprenez parisienne.
Je ne sais ce qu'elle penserait de la littérature savoisienne, sous ce rapport. À ma connaissance, elle n'en a jamais rien dit. Mais un fait m'étonne : l'écrivain Honoré d'Urfé a écrit une épopée savoisienne qu'on n'a jamais publiée. C'est étonnant, parce que cet Honoré d'Urfé, qui vivait au début du XVIIe siècle, a écrit un gros roman encore très admiré, L'Astrée : il est tombé (comme on dit) cette année à l'agrégation de lettres. Il raconte l'histoire de bergers idéalisés s'aimant sur les bords du Lignon, dans le Forez dont d'Urfé était originaire. Il glorifie cette région, faisant d'elle une survivance du paradis terrestre, et affirme qu'une nymphe puissante y vit, appelée Galathée, mère de tous les Gaulois. Quoique divinité païenne, elle a le chic de jurer par la sainte Trinité selon ses propres termes, que d'Urfé présente comme prophétiques.
Il assure, en effet, que les Celtes connaissaient par avance le Christ, tandis que les Romains et les Grecs ne savaient rien de lui. Une idée qu'on retrouve, soit dit en passant, dans les vieux textes irlandais. D'Urfé fait des Burgondes et des Francs les libérateurs de ces Celtes éclairés : son récit se déroule à l'époque de leur arrivée en Gaule.
Une histoire, donc, pleine de patriotisme et rejetant en partie la référence aux « Anciens ».
Or, il faut savoir qu'Honoré d'Urfé avait des liens forts avec la Savoie : par sa mère, il descendait de ses princes, et il y a habité, il y a séjourné. Il a fréquenté François de Sales, et participé aux travaux de l'Académie florimontane, venant à Annecy depuis un château qu'il avait dans le Valromey. Mieux encore, il est mort au service du duc de Savoie, à Turin, fuyant la France dont il n'aimait pas le roi protestant Henri IV : proche de la Sainte-Ligue, il était ardemment catholique.
Mais le plus beau (ou le plus triste) est que son épopée jamais publiée ait été composée à la gloire d'Humbert aux Blanches Mains, le fondateur de la dynastie savoisienne. Elle se nomme Savoysiade, et existe sous forme manuscrite : entièrement photographiée, on peut lire le texte en ligne. Il serait donc matériellement possible de le publier. Mais personne ne l'a jamais fait, depuis plus de quatre siècles ! Seul François de Rosset, du temps même de d'Urfé, en a publié un large extrait dans une anthologie qu'il a concoctée. Je l'ai lu : il s'agit d'une épopée en vers imitée du Tasse, et présentant Humbert combattant à Genève les Sarrasins. Dans l'épisode publié, une belle guerrière sarrasine tombe amoureuse de lui, sur le mode des vieilles chansons de geste.
On peut être étonné. Les professeurs qui préparent les étudiants à l'agrégation disent toujours qu'il faut lire tout ce qu'a écrit un auteur pour bien le comprendre : comment se fait-il qu'on n'ait jamais pensé à publier cette épopée inédite ? Serait-ce que, vouée à la Maison de Savoie, elle n'appartiendrait pas à la littérature française ? Militerait-on, sans le dire, pour l'indépendance complète de l'université de Savoie pour qu'elle s'occupe enfin, avec ses fonds propres, de publier cet inédit ? Mais si un écrit d'Honoré d'Urfé n'appartient pas à la littérature française, pourquoi L'Astrée en fait-elle partie ? C'est confondant.
J'ai tâté le terrain : non, aucun fonds ne peut être disponible, dans une université française, pour publier cette épopée « régionale ». C'est déclarer bien hardiment l'indépendance de la Savoie. Aucun Savoisien, peut-être, n'est allé aussi loin sur ce périlleux chemin. Il est donc urgent que des fonds soient trouvés, et que cette épopée soit publiée, pour la prochaine fois où Honoré d'Urfé tombe à l’agrégation
Qui est Rémi MOGENET ?
Originaire de Samoëns, Rémi est un jeune professeur d’histoire né en 1969, associé de l’Académie de Savoie et de l’Académie florimontane, docteur en littérature à l’université de Savoie. Il a consacré sa thèse de doctorat à la littérature de la Savoie . Rémi est historien, chercheur et poète.
https://montblanc.hypotheses.org/
Rencontre de l’Alpe à AOSTE le 12 avril 2024 :
Rémi sera présent l’invité de la 5ème « Rencontre de l’Alpe » au café-librairie SECRETS d’Aoste le 12 avril dès 17 heures. Réservations auprès de
Ouvrages publiés par Rémi Mogenet :
Poésie & récits :
La Nef de la première étoile, Paris, Librairie-Galerie Racine, 1999.
Poésies d'ombre pâle, Samoëns, Le Tour Livres, 2007.
Songes de Bretagne, Annecy, Livres du monde, 2013.
777 Aphorismes ésotériques, Samoëns, Le Tour Livres, 2015.
Chants et conjurations, Paris, L'Œil du Sphinx, 2020.
La Sœur de Merlin, Annecy, Livres du Monde, 2022.
Ouvrages sur l'histoire et la littérature en Savoie :
Portes de la Savoie occulte, Annecy, Agoralp, 2005.
Victor Bérard, Samoëns/Saint-Julien-en-Genevois, Le Tour Livres/La Salévienne, 2009.
Muses contemporaines de Savoie, Samoëns, Le Tour Livres, 2010.
Écrivains en pays de Savoie, Sénac, Cité 4, 2012.
La Littérature du duché de Savoie, Cressé, Éditions des Régionalismes, 2013.
Amitiés savoisiennes à toutes et à tous,
Michel