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L'Irlandais qui m'accompagne depuis les temps les plus anciens est l'écrivain du vingtième siècle Lord Dunsany. Je ne suis pas un adepte inconditionnel de Yeats, ni un grand admirateur de James Joyce, mais le lecteur assidu de ce poète épique bien moins présent dans l'espace public irlandais. L'Irlande adore ses poètes et ses écrivains, et on trouve partout, même dans les églises, les textes des plus fameux, notamment William Butler Yeats ou Oscar Wilde. Mais Lord Dunsany n'est évoqué nulle part.

Ses soucis avec l'Irlande moderne ont commencé de son vivant. Pair d'Angleterre, il était royaliste et, à Dublin, dans les banquets littéraires auxquels il participait, il était en porte-à-faux, réclamant qu'on rende hommage au Roi, quand les maîtres de cérémonie voulaient qu'on ne rende hommage qu'à la Nation.

Yeats refusa de l'intégrer dans l'Académie des écrivains irlandais nouvellement créée, parce qu'il n'avait pas pris, disait-il, l'Irlande pour sujet principal de ses œuvres. Lord Dunsany ne le comprenait pas, car pour lui, le merveilleux auquel il s'était adonné, inventant des dieux et des pays étranges, était le propre du caractère celtique, porté spontanément à l'imagination – au point qu'il déclara que ceux qui n'aimaient pas cette faculté imaginative n'avaient aucune raison de lire quoi que ce fût sur l'Irlande!

Piqué au vif, il écrivit un roman célébrant le pays natal, le disant par nature en lien avec les fées – et, après avoir reçu un prix littéraire national, il fut enfin admis à cette Académie.

Selon certains, Yeats était jaloux des titres de noblesse du seigneur de Dunsany, qui pouvait faire remonter ses ancêtres à l'époque normande et était propriétaire du plus ancien château d'Irlande – à Trim, dans la vallée de la Boyne. Le célèbre poète se posait comme appartenant à une élite mais il n'avait, pour cela, ni titres ancestraux, ni diplômes glorieux, et la présence de Lord Dunsany le gênait. Le poème qu'il composa pour défendre son « sang » contre les attaques d'un critique qui lui reprochait de rejeter la petite bourgeoisie alors qu'il en était issu, indirectement en atteste.

L'époque normande est celle des plus anciens châteaux d'Irlande car les Celtes ne bâtissaient pas en pierre, et n'avaient pas de villes à proprement parler: ce sont les Danois qui bâtirent Dublin, puis les Normands, après avoir conquis l'Angleterre, parsemèrent l'Irlande de ces châteaux dont celui de Trim est le plus ancien qui reste. Celui de Dunsany, près de Trim, est, de son côté, le plus ancien continuellement habité!

Il est, significativement, situé près de Tara, le haut lieu de la royauté irlandaise antique – siège du roi des rois. C'est d'ailleurs en cherchant à aller aux Collines de Tara, par un incroyable concours de circonstances, que je me suis rendu à Dunsany.

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Du Connemara où j'avais pris une location à Dublin où je devais reprendre l'avion, la distance n'est pas grande, l'Irlande n'étant pas particulièrement vaste, et je prévoyais de visiter Newgrange, site archéologique majeur, dont Yeats parlait avec émotion. Je sors de l'autoroute sans doute un peu tôt et, sur les routes ordinaires d'Irlande, étroites, cahoteuses et sinueuses, je traverse la campagne parsemée de châteaux et de fermes qui s'étend au nord-ouest de la capitale.

Nous arrivons à Trim, dont je ne sais alors rien, et comme la ville n'a pas l'élégance de ses sœurs plus touristiques de l'ouest, je poursuis ma route en remarquant les ruines d'édifices médiévaux, et sans me douter, alors, qu'ils sont les plus anciens et les plus nobles du pays.

Je m'arrête aux abords de Navan, une plus grosse ville sur le chemin de Newgrange, pour manger dans un de ces bars munis de sandwiches dont les pays anglophones ont le sympathique secret, et, après avoir mangé le plat typique de saucisses anglaises et de frites françaises, je ressors sur le parking. Il y a là un plan. Mû par on ne sait quel ange, je m'en approche. Et je vois, à peu de distance de Navan, les noms sacrés de Tara, et de Dunsany!

Je n'avais jamais su qu'ils se trouvaient près de Newgrange.

Peu de jours auparavant, mon ami Patrick Jagou, poète d'Albertville, m'avait recommandé d'aller voir ces Hills of Tara. C'était l'occasion. Ensuite je me rendrais à Dunsany, pour voir le château où avait vécu mon cher auteur!

Tara fait rêver, évoquant le temps des héros, des demi-dieux – préhistorique, antérieur aux cités. Les collines, restes de palais, dominent des plaines qui s'étendent à l'infini. L'Irlande ancienne avait six rois, mais on dit que celui de Tara était suprême.

Puis, je me rends à Dunsany, où a vécu l'héritier des rois et bardes antiques. Car, avouons-le, Yeats n'était pas seulement jaloux des titres de noblesse de son camarade Edward Plunkett. Lord Dunsany ne se contentait pas de chanter les fables anciennes, de regretter les mythologies disparues, comme Yeats et ses amis: il ne s'y adonnait même pas particulièrement. Pourquoi l'aurait-il fait? Lui se sentait capable de créer de nouvelles mythologies, de poursuivre, ou de ressusciter le mode de poésie antique – et il l'a réalisé, créant, après William Morris et George MacDonald, le genre moderne de la fantasy: il est le premier créateur de mythes du vingtième siècle!

Pour cela, à ses yeux, nul besoin de prôner l'indépendance irlandaise et la création d'une république: le roi anglais permettait l'imagination libre. En 1916, lors de l'insurrection, il avait demandé à pouvoir combattre les rebelles, et avait reçu une balle dans la tête. Il était, de son état, principalement un soldat. Si Yeats et ses amis regrettaient cette insurrection soutenue, en pleine guerre, par l'Allemagne, ils n'en chantèrent pas moins les insurgés morts au combat. Le fossé se creusait, entre un mouvement littéraire nostalgique de la forme irlandaise ancienne, et un héritier de cette Irlande qui pensait pouvoir imaginer librement des dieux, jusqu'en ce siècle mondialisé.

Mais j'approchai de Dunsany, à seulement deux kilomètres de Tara!

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L'Irlande a une végétation océanique foisonnante, qui la rend particulièrement belle: les plus hautes montagnes se couvrent d'un vert tapis, et les forêts sont des temples d'émeraude. Au-dessus des routes, mille tunnels de feuillages donnent l'impression d'entrées dans des mondes magiques. La route de Dunsany, depuis la route nationale, en a un, de tunnel végétal, merveilleux, et, rempli du souvenir du roi des elfes et de sa fille – de l'œuvre de l'écrivain. Il est alimenté, en outre, de la glorieuse histoire de sa famille: je suis bouleversé en passant sous les arbres. Cette fois, c'est bien à un palais divin que mène ce tunnel vert, c'est bien au pays des fées!

Je ne pus pas pénétrer dans le château, qu'occupe le petit-fils de mon auteur préféré. Mais je pus voir l'entrée, dans un style néogothique splendide, et mesurer la largeur du domaine. Les armes de la dynastie se voient à la porte, avec un cheval ailé et un daim debout, ainsi que la devise: Festina lente. Hâte-toi lentement. C'est en latin: Lord Dunsany avait traduit les Odes d'Horace, sommet du lyrisme occidental!

Un miracle m'avait amené en ces lieux, un hasard providentiel. C'est bien là que le premier créateur de mythes du vingtième siècle, au-delà des plaintes des poètes symbolistes sur la mort des mythologies antiques, a vécu, c'est là qu'il a écrit, c'est là qu'il a imaginé les divinités nouvelles de Pegāna! Peu importe qu'elles aient un air parodique rappelant Voltaire – et qu'elles suggèrent, par conséquent, que leur auteur a manqué de la gravité qui fait les plus grands poètes (contrairement sans doute à Yeats, qui en faisait pour ainsi dire des tonnes). Oui, la création mythologique n'en était qu'à ses débuts, dans l'époque moderne, et Lord Dunsany n'osait être pleinement sérieux. Face à lui, Lady Gregory et Yeats chantaient avec plus de dignité les anciens dieux irlandais, et il eût pu paraître insolent de prétendre en créer d'aussi nobles. Les chrétiens, avec saint Patrice et sainte Brigitte, et tant d'autres mages voués au Christ, l'avaient osé: mais Yeats ne le leur reprochait-il pas?

Lord Dunsany, quoique fidèle aux principes moraux de sa famille – quoique digne mari, digne père, digne administrateur de son village, digne donateur de l'Abbey Theatre de Yeats et Lady Gregory, quoique bienfaiteur de Dunsany même –, n'était pas sûr d'être chrétien. Il voulait créer une voie nouvelle. Il en était isolé. Dans les librairies irlandaises, nulle trace de ses œuvres. C'est Yeats qu'on trouve, Yeats qu'on voit partout – lui, le chantre des figures antiques, de Tara et de Newgrange!

Ô Lord Edward! tu partis après la guerre civile en tes terres anglaises, et seuls les amateurs de fantasy t'ont commémoré: tu ne fus guère soutenu par le sentiment national irlandais. Étais-tu trop peu digne, dans des inventions originales? Étais-tu trop hardi, trop personnel? Étais-tu trop grand? Ou trop léger? Qui peut le dire?

Je ne sais si cet auteur est vraiment le meilleur de l'Irlande moderne: seulement qu'il m'a marqué plus qu'un autre, et que je le ressens plus intimement que tout autre. Quand j'ai lu, petit, La Fille du roi des Elfes, je fus soufflé, et comme pris dans des vertiges de lumière. La chasse à la licorne qu'on y trouve, en particulier, est un sommet inégalé de lyrisme narratif. Rien n'est plus beau, dans le monde. La vapeur violette des étoiles inconnues y luit dans la nappe blanche et scintillante du pays elfique et je n'oublierai jamais la vision que ce livre m'a donnée.

Lorsque je suis arrivé à Newgrange, but officiel de mon périple de la vallée de la Boyne, il était trop tard: les inscriptions étaient fermées, tout était complet. Mon intention m'avait caché des désirs inconnus: la Providence m'avait mis en l'esprit le fameux site archéologique, mais j'ai surtout découvert Tara et Dunsany. Derrière moi, j'ai senti l'ange me tromper à dessein – et je me suis retourné, et voici! il avait le visage de mon cher auteur, du seigneur de Dunsany. Comme Dante par Virgile, j'avais été conduit par quelque génie défunt, sur le chemin du mystère.