
Un des apports les plus fondamentaux de l’anthroposophie, telle que l’a conçue Rudolf Steiner, est sa pensée pédagogique. Et en particulier ce qui est le plus mal compris et le plus contesté, la place que la dimension imaginative occupe dans l’évolution de l’enfant. Parce que cette dimension imaginative à un certain moment naît et reste forte, il faut s’en occuper, et exprimer les idées, les concepts – les théories scientifiques mêmes, et les valeurs dites républicaines, ou plus généralement sociales – par le biais d’imaginations symboliques, de récits allégoriques, de contes, d’épopées, de mythes. Rudolf Steiner l’a constamment dit et ceux même que cela hérisse s’en prennent à lui en grande partie pour cette raison. J’ai déjà, ici même, évoqué la haine que lui vaut un programme d’études intégrant la mythologie germanique – pourtant reflétée, relativement aux valeurs héroïques, dans nos chansons de geste : Roland et Charlemagne, Guillaume d’Orange et Raoul de Cambrai renouvellent Sigurd et Odin, Thor et Balder et les autres.
Mais le plus effrayant est que, souvent, les nouvelles générations du mouvement anthroposophique n’aiment pas non plus cet aspect – ôtant en réalité à l’anthroposophie son originalité : ils la ramènent, en matière de pédagogie, à ce qu’ont déjà énoncé des pédagogues tels que Jean-Jacques Rousseau ou Ovide Decroly. Et qui, certes, n’est pas mauvais en soi : il s’agit de donner à l’enfant plus de jeu, de lui faire davantage confiance. Mais dans l’école Decroly de Saint-Mandé, les nombreuses activités artistiques avaient pour limite le rejet de la mythologie et du merveilleux (j’y suis allé, je le sais), et il apparaît que les nouveaux anthroposophes sont dans le même cas, ils instituent la même limite, et de plus en plus fortement.
Or c’était déjà la limite fixée par Rousseau, qui ne croyait pas aux vertus du merveilleux – et dénonçait, dans les Fables de La Fontaine, les animaux qui parlent. C’est tellement absurde et radical que même l’école publique ordinaire (quoique moins portée à l’activité artistique) est souvent plus favorable à l’amateur de merveilleux : on y autorise tout à fait Harry Potter, Homère, La Fontaine. On estime même que cela crée des références, des emblèmes, des symboles qui soudent le corps social. De la même façon, l’école en Asie enseigne la mythologie locale – comment, au Cambodge, telle femme vertueuse, vouée à sa famille, à son mari, est devenue, en mourant pour les rejoindre, une déesse présidant aux orages, ou aux flots de la mer.
La nouvelle génération d’anthroposophes accepte de telles « références communes » – mais tout en cherchant à en créer qui leur soient propres, ce qui est assez absurde et, sans doute, socialement mauvais. Cela conduit par exemple à devenir obsédé par la culture allemande – et à la préférer même quand elle n’apporte rien de spécial. On insiste par exemple sur le Perceval de Wolfram von Eschenbach comme si c’était le sommet de la poésie médiévale – la meilleure preuve en étant que Richard Wagner s’en est inspiré, pour son Parsifal. Mais un peu plus de connaissance objective permettrait de savoir que Wagner trouvait ce poème épique souvent ridicule, et que les équivalents de Chrétien de Troyes le valent en fait largement, qu’ils ne tombent pas comme lui dans l’exotisme plutôt creux des voyages en Orient. De même, le sectarisme empêche en général de saisir que nos chansons de geste ont le même esprit que la mythologie germanique, et que, par conséquent, on peut enseigner les mêmes valeurs en se référant à cette tradition purement française. Mais on voit toujours revenir les mêmes noms, Grimm, Goethe, Novalis – et pour la philosophie, les Allemands encore, même quand Rudolf Steiner les critiquait. C’est presque obsessionnel.
Sur le fond, au reste, ce réflexe communautaire n’engage à rien, car ces nouveaux anthroposophes admettent que les valeurs morales et spirituelles que véhiculent le merveilleux, ses dragons et ses monstres, sont ridicules et vides, et que donc la mythologie en général est ridicule et vide. Ils ont beau jeu de dénoncer le fantastique de Harry Potter : ils pensent la même chose du Faust de Goethe. C’est bon pour les enfants, par pour eux, fiers disciples de Kant et Hegel – bien plus en fait que de Rudolf Steiner.
Comme il était clair que celui-ci s’opposait radicalement à leur opinion farfelue et en fait banale, ils ont déclaré qu’il n’était pas assez moderne, et, pour le prouver, ils se sont référés, pour l’anthroposophie même, à un philosophe encore plus ancien que Steiner – tellement logique ! C’est, bien sûr, le sympathique Ignaz Troxler, dont Steiner disait qu’il était trop soumis à des dogmes religieux, dans son approche du monde spirituel, pour le saisir autrement que par des pressentiments vagues. On peut dire que les nouveaux anthroposophes, loin d’être modernes, retournent à cet état antérieur (classicisant) du romantisme allemand, et ne saisissent pas à quel point Steiner était en réalité en avance – et notamment sur eux.
Il dénonçait l’idéalisme allemand parce que, insuffisamment imaginatif, il ne pouvait avoir que des intuitions générales sur le monde de l’esprit : il parlait ainsi de Kant, de Hegel, de Schelling. Mais, pour les nouveaux anthroposophes, c’est Steiner qui, imaginatif comme Homère, n’était pas assez moderne ! Ce qu’il y a de ridicule, c’est qu’ils ont les mêmes arguments que ceux qui haïssent l’anthroposophie, même lorsqu'ils se disent les dépositaires de son essence éternelle.
Parfois, ils disent que l’anthroposophie est vieille comme le monde, qu’elle était déjà présente sous un autre nom dans l’illuminisme de Louis-Claude de Saint-Martin et consorts. On reconnaît la source de leur intellectualisme abstrait : Steiner en dénonçait l’alliance avec le mysticisme initiatique précisément chez Saint-Martin, il trouvait que sa voie était dépassée, désuète. C’est sympathique, qu’ils trouvent le Goetheanum plus agréable : c’est un hommage indirect à Steiner et à Goethe – ou alors, plus probablement, à la Suisse et à sa qualité de vie. Mais ce n’est pas pour rien que Steiner a rendu hommage à Joseph de Maistre, qui illustrait ses idées mystiques de figures précises, plus volontiers qu’à Louis-Claude de Saint-Martin. Peut-être que, malgré un train de vie plus modeste, la Savoie du prophète chambérien est plus proche de l’anthroposophie telle que l’a conçue Steiner.