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Le duché de Savoie avait son hymne propre, célébrant un statut donné en 1848 par le roi Charles-Albert, introduisant une part de démocratie dans le vieux fief féodal. Il fut écrit par le Savoyard progressiste Joseph Dessaix, et faisait parler la Liberté, une allégorie qu’on n’a nulle part représentée en plus grand qu’à New York. Mais Joseph Dessaix et ses compatriotes osaient dire que cette fée de la liberté humaine se sentait bien surtout en Savoie, parmi les « Allobroges » : elle les appelle tels. Il s’agit des Celtes glorieux qui vivaient en Savoie dans l’antiquité. Le nom avait déjà été repris en 1792, quand le duché de Savoie avait une première fois été intégré à la jeune république française. Le parti rattachiste était animé par un certain club des Allobroges, version locale de celui des Jacobins, et plus tard, dans l’armée napoléonienne, les Savoyards étaient rassemblés dans une section spéciale appelée la Légion des Allobroges. François-Amédée Doppet, par ailleurs écrivain et médecin, en avait été général, puis Joseph Dessaix, oncle de l’écrivain qui a composé le hymne de la Liberté. On le chante encore. Le 27e bataillon de chasseurs alpins, à Annecy, le chante et joue, et on peut dire qu’il a repris le flambeau de la Légion des Allobroges.

Mais certains se sont plaint : l’hymne est en français. Ils voudraient un hymne en savoyard. On se souviendra que Genève a un hymne en savoyard – en fait en genevois, mais c’est une sorte de savoyard. Il est dans l’esprit protestant : le dieu des batailles, biblique, y protège la cité de Calvin de l’ennemi, et assure l’immortalité de la cité.

J’ai consulté autour de moi, notamment les initiés aux mystères de la langue savoyarde et de la mythologie paysanne qu’elle véhicule : je suis allé à Saint-Etienne, à Chambéry. Et il a été décidé que l’hymne en savoyard serait la Chanson du Sarvant d’Amélie Gex. Elle se chante, selon l’autrice même, sur l’air du Cadet Rousselle. Certains ont contesté cet air. Mais Amélie Gex l’a trouvé approprié. Ceux qui contestent doivent apporter une composition sur laquelle on puisse chanter cette chanson.

Elle reprend donc la forme de Cadet Rousselle, et est constituée par un dialogue entre une mère et sa fille sur les mystères de ce qu’on entend et de ce qu’on voit et dont on ne comprend pas la cause. Aux questions de la fille, la mère répond invariablement qu’il s’agit du sarvant. Amélie Gex elle-même l’assimile à un « génie domestique ». A la fin de la chanson, il s’avère que de son gros œil rouge qui brille dans la nuit il surveille les allées et venues de la fille et veille sur sa bonne conduite : il a une fonction morale.

Les folkloristes rappellent qu’en Savoie on le vénérait : on lui faisait des offrandes. On attendait de lui, en retour, de l’aide, du secours, une veille sur la ferme et l’ordre familial. On savait, aussi, que si on ne lui rendait pas hommage, si on ne lui sacrifiait rien, il se vengeait en créant des problèmes dans la maison et l’étable, faisant par exemple bouger et tomber les assiettes, emmêlant les queues des vaches, attirant le malheur sur la maison. Mais celle-ci était heureuse si on le traitait suffisamment bien pour qu’il soit toujours bienveillant.

Naturellement, quand il exagérait, les prêtres le chassaient à coups d’exorcisme.

On aura reconnu la version savoyarde du Lare romain.

Or, un professeur de latin de la Sorbonne que j’ai également consulté sur le sujet m’a rappelé qu’à la fin de l’Empire romain, dont il est spécialiste, on avait consacré un Lare veillant sur tout Rome, sur tout l’empire : à l’origine, il ne veillait que sur les maisons, mais le paganisme familial était si important, à Rome, on considérait si profondément tout l’empire comme une énorme maison, comme une énorme maison, qu’on avait créé la figure du grand Lare de Rome.

L’hymne savoyard en savoyard consacre, de même, le grand Sarvant de Savoie. On pourra le chanter en plus de l’hymne des Allobroges, ou de la Liberté. Je sais que certains initiés de la chose savoisienne que j’ai consultés auraient préféré avoir une version en savoyard de l’hymne allégorique de la Liberté. Mais cela a déjà été fait. Or, cela a constamment tourné à la parodie, à la dérision. Pourquoi ? L’abstraction constituée par l’allégorie ne s’acclimate pas à l’esprit plus pratique, concret, du savoyard. Dans sa sphère astrale, pour ainsi parler, celui-ci crée l’imagination d’un être tutélaire forcément proche de l’être humain et de sa vie quotidienne, et dont l’essence morale, ou philosophique, ne se perçoit qu’indirectement et allusivement. A un tel point que beaucoup pourraient croire, à son sujet, à une fantaisie vide de sens comme celles du fantastique ordinaire, commercialisé notamment dans l’industrie du loisir américaine. Mais il n’en est rien : la dimension morale, comme dans l’ancienne Rome, est simplement implicite, cachée. Le symbole sous ce rapport parle directement, mais l’idée ne fait qu’y affleurer. C’est l’esprit paysan, de la mythologie paysanne. Je trouve que c’est beau.

Entre le sarvant et l’allégorie de la liberté, peut-être, il y a la fée. Mais on ne lui connaît pas encore d’hymne. Je ne lui connais, comme semblant d’ode, que le Voyage au long cours sur le lac d’Annecy de Jacques Replat : il y évoque la reine Mab, fée, ou déesse de son imagination poétique, qui lui annonce le destin de la Savoie immortelle et lui montre la théorie des hommes et des femmes qui l’ont guidée, dans le passé, sur la voie qui devait être la sienne, selon le livre du monde. La reine Mab est une déesse irlandaise popularisée par Shakespeare, sous la forme précisément d’une chanson populaire qui circulait à son époque en Angleterre. George Sand en a fait un magnifique poème, qu’on pourrait mettre en musique. Mais peut-être dans le Berry. Cela puise au fond mythologique gaulois, sans doute.

C’est ma proposition : chantons tous la Chanson du Sarvant d’Amélie Gex, en plus de l’hymne des Allobroges ! Et on verra renaître la Savoie dans sa beauté, on verra s’éveiller le génie du lieu.