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Martin

Aujourd'hui, 11 novembre, c'est la Saint-Martin, et je voudrais évoquer la grande figure dont ce jour est la fête. Dans les écoles Steiner on représente volontiers des jeux ou des mystères de saint Martin, en insistant sur le partage de son manteau d'officier de l'armée romaine avec un pauvre. Mais il y a bien plus, en lui, et qui montre à quel point il est dans une ligne profondément anthroposophique.

Il était de la Pannonie, le long du Danube, et s'est installé en Gaule après sa conversion. Il était moine, et avait des visions : il se mettait au sommet d'une élévation, et restait fasciné. Les Gaulois se moquaient de lui, y compris les bons chrétiens, mais le grand historien Grégoire de Tours déclara que leurs moqueries leur avaient attiré d'abondants malheurs.

Ses visions étaient du Christ et des saints et des anges dans le ciel. Mais Martin était critique : un jour, il déclara qu'une vision lui avait été inspirée par le diable parce qu'elle représentait le Christ glorieux et splendide comme un roi, constellé de richesses ; le vrai Christ est simple et humble, il n'a nul besoin d'apparaître comme un empereur, estimait-il.

Il guérissait les malades, faisait des miracles, et mal gré qu'il en eût le peuple de Tours l'élut évêque – à cette époque les évêques étaient élus par le peuple des fidèles. Plus tard il devint même interdit à un moine de devenir évêque. Il continua à vivre dans une modeste hutte.

L'affaire de l'hérésiarque Priscillien allait le jeter dans un affrontement avec l'empereur Maxime. Celui-ci, chrétien, voulait faire tuer un évêque d'Aquitaine qui, tel un gourou, avait de fervents adeptes, nombreux et animés. Il était ennuyé par le pouvoir qu'il acquérait – et qu'il acquérait, selon lui, en défendant des thèses bizarres, largement inspirées par la gnose, fondées apparemment sur les vies successives et d'autres pensées qui gênaient la religion chrétienne des Romains, plus soumise au rationalisme latin : car dans la lutte entre les gnostiques et les catholiques, il y eut aussi, au-delà du christianisme qui souvent n'était qu'un prétexte ou un voile, un combat profond entre tradition romaine et tradition grecque. Il faut se souvenir, par exemple, que les anciens Romains avaient interdit les bacchanales chez eux, comme trop dionysiaques et folles, et mêlées de sexualité débridée. Ils détestaient cela, et cela ne date pas de leur conversion au christianisme : cela existait déjà avant. Plus tard, sous Néron, les Romains ont aussi interdit le druidisme. La justification était soit celle des bonnes mœurs, soit celle de la lutte contre la sorcellerie. Priscillien, même dans la sphère chrétienne, devait faire les frais de la même impulsion rationaliste, qui fait de l'empereur et de l'organisation politique une source suffisante de la vie morale et spirituelle : l'esprit est cristallisé dans la loi.

Non que les Romains fussent matérialistes : ils admettaient bien à leurs lois une origine divine ou céleste, inspirée par la vision suprasensible de l'ordre cosmique, de l'harmonie des étoiles. Mais ils étaient focalisés sur leur réalisation politique qu'à leurs yeux Rome, en tant que cité, incarnait parfaitement. Nul besoin d'aller voir ailleurs, plus profondément, et surtout pas dans les mystères dionysiaques révélés par une imagination débridée, regardée comme propre à la poésie grecque, que seuls les poètes avaient le droit d'imiter. Quant aux philosophes, aux historiens et aux orateurs, ils devaient s'en garder.

Mais en tant qu'Européen oriental, saint Martin était différent. Pour lui, Priscillien, même s'il se trompait, n'était pas un criminel. L'empereur avait en effet besoin de l'approbation des évêques gaulois pour faire condamner Priscillien et démontrer que sa doctrine était liée à la sorcellerie, qui dans le droit romain (même antérieur au christianisme) encourait la peine capitale. Or, Martin s'y refusa : il ne se rendit pas à l'assemblée convoquée par l'empereur à cet effet. Et plus jamais il ne voulut fréquenter aucun de ces évêques. Les questions spirituelles, estimait-il, ne devaient pas être réglées par la loi temporelle, et en rester à la sphère des idées, libre et sans limites.

Il reçut bientôt un soutien de poids : le célèbre évêque de Milan saint Ambroise, qui pensait comme lui, que la sphère spirituelle devait rester libre de la puissance politique, les évêques hors de la juridiction de l'empereur relativement à leurs vues. Le même saint Ambroise qui avait réclamé que l'empereur cesse de subventionner le culte païen, qui donc avait réclamé la laïcité, maintenant défendait le droit de Priscillien à se tromper, éventuellement, quant à sa doctrine religieuse.

Furieux, l'empereur menace les deux évêques réfractaires de les poursuivre pour complicité, les accusant d'être des complices de l'hérétique. Que pouvaient-ils faire ? Ils se turent. Priscillien fut condamné à mort et exécuté, et ses adeptes poursuivis. Mais ils se réfugièrent dans l'ouest espagnol et au Portugal, dit-on.

Le tombeau de saint Martin porta beaucoup de miracles : on y venait pour guérir de ses maux. Mais il y a plus. Le roi des Francs Clovis, à qui sa femme sainte Clotilde, d'origine burgonde et déjà chrétienne, demandait de se convertir, invoqua saint Martin lors d'une grande bataille contre les Wisigoths, promettant de se convertir s'il la remportait. Car la victoire était assez inespérée. Or, il l'obtint, ensuite se convertit, mais garda à saint Martin une dévotion toute particulière, en fit le patron majeur de la France. C'est sans doute de lui que les Français tiennent le privilège d'avoir les premiers placé dans une loi la liberté de conscience et d'expression, telle qu'elle apparaît dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, établie en 1789. C'est en tout cas ce que disait Hegel, qu'ils avaient eu les premiers ce privilège.

Une anecdote de Grégoire de Tours, l'historien des Francs, est hautement significative : Clovis vénérait tellement saint Martin qu'il exonéra la Touraine dont il avait été l'évêque de tout tribut, de toute taxe. Mieux encore, alors que ses troupes franques traversaient ce pays de Tours, il leur défendit de voler la moindre chose à n'importe quel paysan. Comme d'habitude elles pillaient et ravageaient, il entendait sans doute empêcher des choses graves. Or, un soldat franc vola du foin à un fermier pour son cheval, et Clovis mit sa menace à exécution : il fit tuer le soldat, marquant à quel point il pouvait être fiable même lorsqu'il s'agissait de faire respecter les règles à son propre peuple, dans un litige avec de simples Gaulois. Cela explique que les Gaulois, précisément, se soient fiés aux rois francs : il n'y eut pas tant de violence qu'on croit, dans ce choix. Le grand évêque gaulois Grégoire de Tours, originaire de la classe des druides auvergnats convertis, était l'ami intime de saint Gontran, roi franc successeur de Clovis.

Saint Martin est donc devenu comme un dieu de la France, et il est dommage qu'on ne cultive plus sa mémoire comme autrefois : les écrivains latins Grégoire de Tours et Venance Fortunat ont écrit des pages merveilleuses, à son sujet.

Et puis j'ai un frère qui se prénomme Martin, et je profite de cette occasion pour le saluer, en même temps que son saint patron. Il vit aux astres, et le protège, j'en suis sûr. Il y a d'ailleurs un lien avec Rémi, qui comme on sait est celui qui a converti Clovis. Hasard ? Peut-être. Mais le cognac Rémy & Martin aussi est connu, et il y a peut-être là un secret karmique.