
Dans Le Guide du Razès insolite de Stéphanie Buttegeg (2016, Paris, l'Œil du Sphinx), on découvre des faits étranges, qui se recoupent avec les fantasmagories ordinaires sur Rennes-le-Château, en Occitanie. On a notamment beaucoup parlé de l'abbé Saunière, qui y a été curé. Il a fait jaser parce qu'il trouvait toujours des fonds pour créer des bâtiments somptueux, restaurant son église à grands frais, et se créant une maison de maître avec jardin pour accueillir d'illustres visiteurs - alors que Rennes-le-Château n'était qu'un pauvre village de bergers. On a songé à un trésor, mais, royaliste, il bénéficiait de dons en échange du soutien à la cause sous la République, et il avait établi, aussi, un commerce illicite d'offices religieux. Peu importe.
Ce qui est plus intéressant est que le livre de Mme Buttegeg raconte qu'un certain berger appelé Paris, dans les environs de ce noble village, a un jour découvert un trésor après avoir suivi une brebis égarée. Or, il existe, par ailleurs, une légende locale, présente dans un autre ouvrage, évoquant les fées qui, sur le beau plateau qui entoure Rennes-le-Château, prennent justement l'apparence de brebis, et se jouent ainsi des bergers. Car elles apparaissent et disparaissent, égarant les cœurs, et entraînant les mortels vers des puits ou des gouffres. On les appelle, en ce lieu, les Mitounes, mot dont je ne connais pas l'origine.
La légende du trésor trouvé par un berger semble avoir été transposée sur l'abbé Saunière. Mais il y a plus : pour remplacer la fée séductrice, la Marie Madeleine de la Bible est apparue au vingtième siècle à son tour dans une grotte du plateau, surplombant la rivière qui coule dans un creux de toute beauté. Cette grotte était certainement celle autrefois réputée habitée par les Mitounes. On y a mis Marie Madeleine pour faire chic. Cela date, à peu près, de la création des cures thermales de Rennes-les-Bains, en contrebas : on a embourgeoisé les légendes locales. La cure avait en effet lieu le matin : l'après-midi, les curistes visitaient les environs, s'intéressaient aux traditions locales, et c'est ainsi que sont nées les légendes modernes relatives à ce lieu. Ils fantasmaient tout éveillés, et quand ils avaient des visions, cela devait venir des vapeurs du matin. Il faut savoir que Rennes-les-Bains additionne les sources salées et les sources chaudes et le fait devrait parler assez à des anthroposophes pour qu'ils n'aient pas à accorder foi à des visions d'extraterrestres, de cathares et de Maries Madeleines. Le lieu contient une entité enterrée très vive. Et qui favorise les visions éveillées. Cela est sans doute exact. On a senti que la colline de Rennes-le-Château et le pic de Bugarach portaient un géant, ce qu'on nommait autrefois tel, d'une grande vitalité, malgré sa mort apparente. On l'a en général interprété avec beaucoup de naïveté, ne comprenant pas ce qui existe dans la nature sensible, et, la pensant inerte et dénuée d'esprit, se croyant obligé d'ajouter des personnages livresques, de la science-fiction ou de la Bible – ou des chansons de geste médiévales, même. Seul Guillaume d'Orange, sous ce rapport, semble attesté, puisque le château est dit avoir été créé ou occupé ou refait par lui.
Les mitounes aussi s'expliquent : elles sont la matérialisation imagée des vapeurs visionnaires. Les berges l'ont dit : elles font croire qu'il y a des brebis où il n'y en a pas. Elles sont les autrices des mirages. Les esprits des vapeurs liées aux sources chaudes et salées. Et qui passent certainement à travers le sol, qui n'ont pas une existence et une influence seulement quand on les voit sous forme liquide. De même que l'on a pu établir que les cornes des vaches exhalaient les vapeurs de ce qu'elles mangeaient, et qu'ainsi Rudolf Steiner a sans doute eu raison de dire que ces vapeurs les créaient quand elles étaient petites, de même, les vapeurs imprégnant le sol même pouvaient créer des illusions, et être attribuées par les bergers avec une grande justesse instinctive à des fées, à des esprits invisibles. Quant à l'idée du géant habitant la montagne et y respirant encore, elle peut être trouvée chez Jules Michelet, qui attribuait les sources chaudes ou salées des Pyrénées à la vitalité de la terre elle-même, précisément à cet endroit : il s'agit donc d'un corps distinct, dans l'ensemble apparemment continu de la terre, et c'est ce que j'appelle un géant engoncé dans son cercueil, sur le modèle des anciens poètes, également judicieux, comme les bergers évoquant les mitounes.
La grotte de Marie-Madeleine évidemment enroule les vapeurs nées de la rivière qu'elle surplombe, de la même façon d'ailleurs que la grotte de Lourdes où sainte Bernadette a vu la sainte Vierge : une rivière assez abondante passe tout près. L'élément de l'eau est fondamental, lorsqu'on veut comprendre comment se déploient les visions, notamment de fées, d'anges terrestres, ou, si l'on veut, de saints projetant sur terre une émanation : une forme éthérique. Je n'en jugerai pas, mon but n'est certainement pas d'entrer en polémique avec la religion catholique, je trouve cela complètement vain et le signe que l'on n'a rien à dire d'intéressant, d'un point de vue spirituel, sur les phénomènes. On se jette alors dans la diatribe et le conflit pour avoir l'air fort, mais c'est vide.
Sel et soufre, c'est ce qui se mêle dans les eaux chaudes et salées qui justement se rencontrent à Rennes-les-Bains. Et l'effet sur l'organisme mais aussi sur les pensées en est clair. Les images s'y cristallisent. Les fées y sont puissantes, pourvoyeuses d'illusions, peut-être de révélations, mais c'est à condition de les réinterpréter avec une pensée ferme, qui ne s'en laisse pas compter, et qui use également du mercure. Sinon, on se perd rapidement dans les folies ordinaires.
J'ajouterai ceci : l'écrivain fantastique H. P. Lovecraft a eu la vision onirique d'un monstre pyrénéen nommé Chaugnar Faugn – extraterrestre méchant à tête d'éléphant auquel il assurait que les anciens Basques vouaient un culte. Son ami Frank Belknap Long en a fait une nouvelle, plus tard. On peut en faire une mythologie, et en tout cas dire qu'un organe encore bien vivant de Chaugnar Faugn existe sous le plateau de Rennes-le-Château, qu'il en est le mystérieux tombeau. Je reviendrai un autre jour sur ce que cela signifie.