Soi-esprit.info

Site dédié à la Science de l'Esprit de Rudolf Steiner

Questionnements, essais et considérations portant sur divers aspects liés à la science de l'esprit (science initiatique moderne) de Rudolf Steiner

Citation
  • «Pour celui qui professe vraiment l’anthroposophie dans un esprit authentique, le nom d’Anthroposophie est tout à fait indifférent. C’est la cause qui lui importe. Et cette cause est celle de l’être humain en général. Et lorsqu’elle aborde un domaine déterminé, elle ne peut oeuvrer que dans un esprit d’humanité le plus général. Lorsqu’une secte ou un parti veut se manifester par la fondation d’une école, que cette secte soit appelée adventiste ou moniste, l’école qu’elle fondera sera l’école d’une secte. Anthroposophie, par nature, ne peut pas faire cela. Anthroposophie ne peut fonder qu’une chose foncièrement humaine.»
    Stuttgart, 23 janvier 1923 - GA257

    Rudolf Steiner
(Temps de lecture: 22 - 43 minutes)

Sceau de la compagnie de Jésus
Le sceau de la compagnie de Jésus


Première conférence du cycle « De Jésus au Christ »
Karlsruhe, 5 octobre 1911
Rudolf Steiner – GA131
Éditions Triades (1997) -
Traduction :  Monique et Gilbert Durr

 



Note de la rédaction

Plus d’une fois sur le site soi-esprit.info des auteurs ont publié des articles qui font référence à l’initiation occulte pratiquée au sein de l’ordre des Jésuites (voir par exemple cette liste). Mais de quoi s’agit-il au juste ? Sans prétendre pouvoir donner ne serait-ce qu’un aperçu des dizaines de points de vues différenciés communiqués par Rudolf Steiner au sujet de l’ordre des jésuites et du jésuitisme (voir les nombreuses références sur cette page), il nous semble important ci-dessous (et exceptionnellement) de publier in extenso la première conférence du cycle « De Jésus au Christ », dans laquelle Rudolf Steiner expose comment est pratiquée cette initiation ainsi qu'à quoi elle mène, et en quoi elle se différencie radicalement d’un chemin d’initiation moderne, scrupuleusement et absolument respectueux de la volonté d’autrui.

Pour comprendre pleinement ce dont il s’agit qui est d’une extrême importance, il faut tout d’abord prendre le temps de se plonger dans la première partie de la conférence qui ne concerne pas directement le jésuitisme, mais plutôt des réflexions que chacun(e) peut mener en s’appuyant sur ses propres observations. 

À remarquer : Les autres conférences de ce cycle de Jésus au Christ ne portent plus aussi directement sur le jésuitisme, mais sur un approfondissement de la connaissance du Christ, notamment sur la compréhension de la notion de résurrection (à différencier nettement de celle de réincarnation).

Avertissement : les titres intercalaires ci-dessous ont été ajoutés par la rédaction de soi-esprit.info et ne figurent ni dans l’édition imprimée, ni dans la conférence, évidemment.

 


 

Ces conférences doivent servir à créer une image de l’événement christique dans la mesure où il est en rapport avec l’apparition historique du Christ, c’est-à-dire avec la manifestation du Christ en la personne de Jésus de Nazareth. Tant de questions de la vie de l’esprit sont liées à cette question-là que précisément ce choix du présent thème va nous permettre d’ouvrir de vastes perspectives sur le domaine de la science de l’esprit et de sa mission ; de plus, il va nous permettre de mesurer l’importance précisément du mouvement anthroposophique pour la vie de l’esprit à l’époque actuelle. Nous aurons par ailleurs l’occasion de nous pencher sur la nature du contenu de la religion, ce contenu qui par sa nature même concerne nécessairement toute la communauté humaine, et de découvrir progressivement quel est le rapport de ce contenu avec ce que les sources profondes de la vie spirituelle, les sources occultes, les sources de la science de l’occulte savent nous dire du fondement effectif de tout effort, de toute aspiration religieuse, de toute quête d’une conception du monde. Nous aurons plus d’une fois l’impression de perdre notre sujet de vue ; pourtant, tout nous ramènera toujours à notre tâche centrale.

Nous allons pouvoir d’emblée préciser ce dont il s’agit ci-dessus si, cherchant à comprendre d’une part la vie religieuse contemporaine, d’autre part cet approfondissement de toute la vie de l’âme auquel s’attache la science de l’esprit, nous nous tournons vers les origines aussi bien de cette vie religieuse que de la vie spirituelle occulte de ces derniers siècles. 

Nous trouvons en effet dans l’évolution spirituelle de l’Europe deux tendances qui l’une et l’autre sont allées aussi loin que possible dans leur direction propre : l’une développait à outrance le principe Jésus, tandis que l’autre, sans pour autant dépasser la mesure, travaillait dans le respect le plus soigneux, le plus consciencieux possible au développement du principe Christ. Regardons maintenant, comme l’âme peut le faire, ces deux courants des siècles derniers, et nous voyons d’une part, dans l’exaltation outrancière du principe Jésus, une aberration grave et dangereuse dans la vie spirituelle de ces derniers siècles, et d’autre part, un mouvement d’une importance profonde, cherchant partout les voies justes, évitant soigneusement les voies fausses. Nous sommes donc amenés d’entrée à distinguer l’un de l’autre deux mouvements spirituels totalement différents, l’un étant à mettre au nombre des erreurs graves, l’autre au nombre des efforts les plus sérieux dans la quête de la vérité. Le premier, qui doit néanmoins nous intéresser dans la mesure où nous abordons un thème chrétien dans la perspective de la science de l’esprit, et dont il est permis de parler comme d’une aberration en un certain sens extraordinairement dangereuse, c’est celui qui porte publiquement le nom exotérique de jésuitisme, et ce que nous trouvons dans le jésuitisme, c’est une hypertrophiedangereuse du principe Jésus. Quant au second mouvement, qui existe en Europe depuis des siècles sous le nom de mouvement rose-croix, il représente un christianisme christique intime, partout engagé dans une quête attentive des voies de la vérité. Depuis qu’il existe en Europe un courant jésuitique, le jésuitisme a fait beaucoup parler de lui sur la scène publique : c’est là une des raisons pour lesquelles il importe que celui qui veut connaître les sources profondes de la vie de l’esprit se préoccupe de savoir dans quelle mesure le jésuitisme représente une hypertrophie dangereuse du principe Jésus.

 

[1. Trois principes fondamentaux de toute évolution dans le monde]

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Toutefois, pour pouvoir dégager les vraies caractéristiques du jésuitisme, il faut que nous apprenions, en choisissant un certain point de vue, à connaître comment les trois principes fondamentaux de toute évolution dans le monde, auxquels se réfèrent sur les modes les plus divers les différentes cosmogonies, s’expriment pratiquement au sein de notre vie, y compris d’une manière tout extérieure. Aujourd’hui nous commencerons par laisser de côté la signification et les caractéristiques profondes de ces trois courants sur lesquels se fonde toute vie, toute évolution ; nous nous contenterons de les amener devant notre âme telles qu’ils se présentent au regard extérieur.

 Nous commencerons par ce que nous pouvons appeler notre vie psychique, pour autant qu’elle soit activité de connaissance. Quoi qu’il puisse autrement objecter à ce qu’une connaissance, une quête de vérité, peuvent avoir d’abstrait lorsqu’elles vont dans une seule direction, objecter à l’aspect purement théorique de maintes recherches scientifiques, philosophiques, théosophiques, l’être humain qui sait vraiment en son âme et conscience ce qu’il veut et peut vouloir, sait bien que ce que recouvre le mot de «connaissance» fait partie des aspirations les plus profondément ancrées dans la vie de notre âme. En effet, que notre quête de connaissance passe par la pensée ou plutôt par le sentiment, le sentiment intérieur – peu importe : pour nous, la connaissance, c’est toujours quelque chose qui nous permet de nous orienter par rapport au monde environnant, et aussi par rapport à nous-mêmes. Peu importe par conséquent que nous voulions nous en tenir aux expériences les plus rudimentaires de la vie de l’âme ou au contraire nous plonger dans les traités les plus complexes des mystères de l’existence – il n’y a d’emblée pas de question plus importante, plus vitale pour nous que celle de la connaissance. Car le seul moyen pour nous de nous faire une image du contenu du monde dont nous vivons, dont notre âme se nourrit, c’est bien la connaissance. L’impression sensorielle la plus rudimentaire déjà, la vie sensible en général sont du domaine de la connaissance, et cela va jusqu’aux abstractions conceptuelles et idéelles les plus élevées. Bien plus encore, ce qui pousse notre âme à distinguer entre le beau et le laid, cela aussi ressortit au domaine de la connaissance. Car s’il est vrai, en un sens, qu’on ne discute pas des goûts et des couleurs, il n’en est pas moins vrai qu’il y a connaissance dès qu’il y a jugement sur une question de goût, et dès qu’on s’est rendu capable de distinguer entre beau et laid. Et nos impulsions morales, ce qui nous pousse à faire le bien et à nous abstenir du mal, nous sentons bien qu’elles aussi correspondent à des idées morales, à des incitations à agir dans un sens plutôt que dans un autre et dont on reconnaît ou ressent la valeur. Oui, même ce que nous appelons notre conscience, quelque vagues que soient ces impulsions, cela entre aussi dans le domaine de ce que laisse entendre le terme de connaissance. Bref, toutes les données immédiates de notre conscience, c’est-à-dire le monde, réel ou illusoire, peu importe, le monde où nous menons une vie consciente, tout ce dont nous avons conscience, cela entre pour nous dans le champ de ce que nous désignons par « vie de la connaissance ».

Mais il faut bien admettre que, sous-jacente, si l’on peut dire, à cette vie connaissable de l’esprit, il y a encore autre chose ; nous voyons bien apparaître dans les mouvements de notre âme, ne serait-ce que dans la vie quotidienne, mille et une choses qui ne font pas partie de notre vie consciente. Regardons par exemple ce qui se passe chaque matin au réveil, lorsque notre âme renaît à la vie, ses forces ragaillardies, revivifiées par le sommeil : il faut bien admettre que, pendant que nous dormions, donc que nous étions plongés dans l’inconscient, nous avons acquis quelque chose qui n’a rien à voir avec notre connaissance, notre vie consciente, mais qui vient au contraire du champ du subconscient où s’active notre âme pendant que nous dormons. Mais ce n’est pas tout : il nous faut bien reconnaître que de jour aussi, quand nous sommes en état de veille, nous sommes poussés par des penchants, des instincts, des forces, dont les remous se projettent jusque dans le champ de la conscience, mais qui sont de nature subconsciente, qui travaillent sous le niveau du conscient. C’est lorsqu’ils émergent et apparaissent au-dessus de la surface qui sépare notre vie consciente de notre vie inconsciente que nous nous rendons compte qu’ils travaillent en dessous du niveau du conscient. Et on peut dire au fond que l’existence d’une vie subconsciente de l’âme se révèle avec tout autant d’évidence dans le domaine moral, car nous voyons, dans ce domaine moral, naître en nous tel ou tel idéal. Il suffît de se connaître un tant soit peu soi-même pour se dire que, s’il est évident que de tels idéaux émergent dans notre psychisme, il n’en est pas moins vrai que nous sommes loin de toujours savoir quel rapport il y a entre nos grands idéaux moraux et les grandes inconnues de l’existence, de savoir, par exemple, de quelle manière ils existent dans la volonté de Dieu, où il faut finalement bien qu’ils aient leurs racines. On dirait vraiment que toute notre vie psychique est comparable à ce qui se passe dans les fonds sous-marins. Montant des profondeurs de la vie sous-marine de l’âme, des vagues surgissent à la surface, et ce qui est ainsi projeté dans l’espace aérien – auquel nous pouvons comparer la vie consciente normale de l’âme –, cela devient alors objet conscient, objet de connaissance. Mais les racines de toute vie consciente se trouvent dans une vie subconsciente de l’âme.

A bien y regarder, il n’est vraiment possible de comprendre l’évolution de l’humanité que si l’on admet l’existence d’un tel subconscient. En effet, tout progrès de la vie de l’esprit ne consiste- t-il pas à extraire du subconscient ce qui depuis longtemps vit là sous la surface, mais qui ne prend forme qu’à partir du moment où on l’en a sorti ? L’idée ingénieuse qui va donner naissance à une découverte en est un exemple. Notre âme a une vie subconsciente tout comme elle a une vie consciente : c’est donc là le second élément de notre vie psychique.

Admettant que cette vie subconsciente est en quelque sorte provisoirement inconnue – mais non inconnaissable ! – il nous reste à tenir compte d’un troisième élément. Une observation tout extérieure suffit à constater qu’il y a tout un ordre de choses qui est à la portée des sens, de la raison ou autres activités de l’esprit. Et pourtant, une réflexion plus poussée nous force à reconnaître que, derrière tout ce que nous savons de l’univers, il y a quelque chose qui se cache, et qui sans devoir forcément échapper par nature à la connaissance, fait partie, pour les hommes d’une époque donnée, du non-encore-connu. Ce non-encore-connu, sous-jacent au déjà- connu – et peu importe le règne dont il peut s’agir, minéral ou végétal ou animal –, cela fait partie aussi bien de nous-mêmes que de la nature extérieure : de nous-mêmes, dans la mesure où nous absorbons et élaborons dans notre organisme physique les matières et les forces du monde extérieur ; et dans la mesure où nous absorbons ainsi un peu de nature, nous absorbons aussi un peu d’inconnu de la nature. Il faut donc distinguer le triple aspect du monde où nous vivons : la vie consciente de notre esprit, c’est-à-dire ce qui pénètre dans la conscience, la vie subconsciente de notre âme, sous le seuil de la conscience, enfin toute cette vie inconnue, inconnue à la fois dans la nature, et en l’être humain, qui porte en lui un peu de l’inconnu de la grande nature.

Cette triade se révèle directement à une observation réfléchie du monde. Et si on s’interdit la moindre référence à toute affirmation dogmatique, à toute tradition philosophique ou théosophique avec les concepts ou les systèmes bien arrêtés qui en sont l’expression, et qu’on se demande comment l’esprit humain a, de tout temps, exprimé le fait que la Trinité décrite ci-dessus existe non seulement autour de lui, mais encore dans tout cet univers dont il fait lui- même partie, on constate que l’être humain a toujours donné le nom d’Esprit au domaine du connaissable, de ce qui se lève à l’horizon de la conscience ; que, par contre, pour désigner ce qui agit dans la vie subconsciente de l’âme et n’en émerge que comme le fait une lame de fond, il a toujours dit le Fils, le Logos. Et ce qui est du domaine du non-encore-connu de la nature, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur de lui-même, il y a toujours vu le principe du Père, dont il sentait que c’était là le troisième élément par rapport aux deux autres. Ce qui est dit là de ces trois principes – Esprit, Fils, Père –, cela n’affecte bien entendu en rien la validité des distinctions que nous avons toujours faites ou que fait telle ou telle conception du monde. Disons toutefois que cette manière de caractériser les choses correspond à la façon la plus courante de les distinguer.

Autre question, maintenant : Quelle est la meilleure façon de décrire le passage du domaine de l’Esprit, c’est-à-dire de la vie consciente de l’âme, à sa vie subconsciente, qui est du domaine du Fils ? Ce qui en facilitera la compréhension, c’est de bien voir que, dans la vie ordinaire de l’esprit de l’homme, dans sa conscience, surgissent d’une façon claire et précise certains éléments provenant du subconscient, que nous qualifierons de volontaires, pour les distinguer de ceux qui relèvent de la pensée et du sentiment. Il suffit ici d’interpréter correctement cette parole biblique : « l’Esprit est prompt, plein de bonne volonté », c’est-à-dire que tout ce que saisit la conscience appartient au domaine de l’Esprit, – « mais la chair est faible »[1], ce par quoi on entend tout ce qui est plutôt plongé dans l’inconscient. Pour se faire une idée de la nature de la volonté, il suffit de réfléchir à ce qui, semblable à des lames de fond, émerge des profondeurs inconscientes, et qui n’entre dans le champ de la conscience qu’à partir du moment où on s’en fait des concepts conscients. Ce n’est qu’après avoir été transformées en concepts et en idées que les obscures et puissantes pulsions issues des éléments de la vie de l’âme passent dans le domaine de l’Esprit ; elles restent autrement dans le domaine du Fils. Et dans l’émergence de la volonté, après son passage par le sentiment, sur le plan de la vie conceptuelle, nous voyons distinctement l’irruption dans la conscience des vagues provenant des fonds du subconscient. Nous pouvons donc dire que, dans la triple vie de l’âme, il y a deux éléments, la pensée et le sentiment, qui font partie du psychisme conscient, encore que le sentiment plonge déjà dans la zone de la volonté ; et plus nous nous approchons des impulsions volontaires, de la vie volontaire, plus nous descendons dans le subconscient, dans ces régions obscures où nous sombrons complètement lorsque la conscience s’éteint dans un profond sommeil, un sommeil sans rêves.

Le génie de la langue va souvent beaucoup plus loin que la conscience humaine, et donne ainsi aux choses leur véritable nom, là où l’homme risquerait fort de se tromper si c’était lui qui disposait consciemment du choix de ces noms. On peut prendre en exemple la manière dont le langage exprime certains sentiments, où le mot lui-même révèle ce lien de parenté entre le sentiment et la volonté, et où, contredisant en fait ce qu’il prétend dire, un sentiment s’exprime par le mot « volonté » – tout simplement parce que le génie de la langue se sert du mot de « volonté » quand il s’agit de sentiments plus ou moins enfouis, dont on a un peu perdu la nature de vue. C’est le cas, par exemple, de la « mauvaise volonté », où la volonté de faire quelque chose peut fort bien être absente ; celui qui fait preuve de « mauvaise volonté » ne met pas forcément cette volonté en acte. Dans ce cas-là, ce qui s’exprime, c’est la parenté qui existe dans le subconscient entre des sentiments plus ou moins enfouis et confus et le champ de la volonté. Et le fait que l’élément volontaire plonge ainsi dans la vie subconsciente de l’âme nous oblige à reconnaître que son domaine est nécessairement dans un autre rapport avec l’être humain et son individualité personnelle que ne l’est le domaine de la connaissance, le domaine de l’Esprit. Et si nous nous servons du vocabulaire utilisé plus haut, si donc nous distinguons entre l’Esprit et le Fils, nous dirons qu’il est possible de pressentir que les rapports de l’homme avec l’Esprit sont nécessairement différents de ceux qu’il a avec le Fils. Qu’est-ce à dire ?

Il n’y a là rien de bien difficile à comprendre, même pas d’un point de vue extérieur. Il est vrai que le domaine de la connaissance est l’objet de toutes sortes de controverses, mais cela n’empêche qu’il suffira que les êtres humains se mettent d’accord sur les concepts et les idées qu’ils formulent dans ce domaine-là pour que cessent peu à peu les luttes qui se livrent autour des problèmes de la connaissance.

J’ai souvent insisté sur le fait qu’on ne dispute plus de données mathématiques, du simple fait que ces données ont été amenées à la conscience, et que les choses qui restent pour nous des sujets de querelles sont précisément celles pour lesquelles nous n’avons pas encore fait ce travail, et qui restent soumises à nos instincts, nos pulsions, nos passions subconscientes. Voilà qui donne à entendre que le domaine de la connaissance est d’un ordre plus généralement humain que celui du subconscient. Nous savons bien qu’avec une personne à qui nous avons affaire dans les circonstances les plus variées, c’est sur le terrain de la vie consciente de l’esprit qu’il y a possibilité de s’entendre. Et le signe d’une âme saine, c’est qu’elle porte en elle la nostalgie, l’espoir d’une entente avec les autres sur les choses de la vie de l’esprit, de la vie consciente de l’âme. L’âme qui perdrait tout espoir de s’entendre avec autrui dans le domaine de la connaissance, de la vie consciente de l’esprit ne pourrait que tomber malade. L’élément volontaire, par contre, et tout ce qui se trouve dans le subconscient, on sent bien que c’est là un domaine chez autrui auquel il ne faut absolument pas toucher, qui demande au contraire à être respecté comme le plus intime des sanctuaires. Qu’on songe un instant au malaise qui envahit une âme saine lorsqu’elle perçoit qu’on force la volonté d’autrui. Il est clair, n’est-ce pas, que le spectacle d’un homme qui, sous l’effet de l’hypnose ou de toute autre violence, privé de la maîtrise consciente de la vie de son âme, non seulement n’est pas beau à voir, mais inspire un malaise sur le plan moral ; oui, on est mal à l’aise quand on voit s’exercer sur la volonté d’une personne l’action directe d’une autre volonté. La seule façon saine d’avoir une influence sur la volonté d’un autre, c’est de faire appel à la connaissance, de passer par la connaissance. La connaissance consciente, voilà ce qui doit permettre à une âme de s’entendre avec une autre âme. La volonté de l’un, il faut que tout d’abord elle se transforme en connaissance, et qu’ensuite seulement, en tant que connaissance, elle agisse dans la connaissance de l’autre, et qu’elle n’effleure la volonté d’autrui que par le biais, le détour de la connaissance. C’est là l’unique voie qui puisse, au sens idéal le plus élevé, satisfaire l’âme saine, alors que toute emprise d’une volonté sur une autre ne peut que susciter l’impression d’un malaise.

On pourrait aussi dire que dans la mesure où elle est saine, la tendance de la nature humaine est de développer la vie sociale sur le plan de l’Esprit, et à considérer et respecter le domaine du subconscient tel qu’il s’exprime dans l’organisme humain comme un sanctuaire inviolable, qui doit reposer au sein de chaque personne, de chaque individu humain particulier, et qu’on ne doit approcher qu’en passant par la porte de la connaissance consciente. Tel doit être du moins le sentiment d’une conscience moderne, d’une conscience contemporaine, pour peu qu’elle se sache saine. Nous verrons par la suite s’il en a toujours été ainsi, tout au long de l’évolution de l’humanité. Mais pour ce qui est de l’époque actuelle, une observation directe lucide et réfléchie du monde environnant et de notre monde intérieur doit suffire à nous montrer clairement la validité de ce qui vient d’être dit. Et cela tient au fait qu’au fond, le domaine du Fils – c’est-à-dire de tout ce que nous désignons par le Fils ou le Logos – est en chacun de nous une affaire individuelle, une affaire purement personnelle, où l’éveil qui doit se faire ne concerne que chacun de nous en particulier ; et que le domaine commun, où le travail peut se faire d’être humain à être humain, c’est le domaine de l’Esprit.

 

[2. La description de l’événement christique dans les Évangiles différencie nettement l’action du Christ à proprement parler et l’action de l’Esprit]

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Tout ceci se retrouve sous une forme des plus significatives, des plus grandioses dans tous les récits du Nouveau Testament où il est question du Christ Jésus et de ses premiers disciples et adeptes. Nous voyons – et cela, tout ce qu’il nous est possible de montrer au sujet de ce qui s’est passé le confirme – qu’en fait tous les disciples qui étaient accourus vers le Christ Jésus pendant sa vie ne comprirent plus du tout ce qui se passait lorsqu’il mourut sur la croix, d’une mort qui passait dans le pays pour la seule expiation possible des crimes les plus affreux. Certes, cette mort sur la croix n’eut pas sur tous le même effet que sur le futur Paul, pour qui une conclusion s’imposait : celui qui meurt d’une telle mort ne peut pas être le Messie ou le Christ ; mais même si la mort sur la croix fit aux autres disciples une impression en quelque sorte moins forte, il n’en reste pas moins tangible que les évangélistes cherchent même à faire sentir que, par cette mort ignominieuse qu’il avait dû subir, le Christ Jésus avait en quelque sorte perdu toute l’influence qu’il avait eue sur le cœur de ceux qui l’entouraient.

Mais les choses ne s’arrêtent pas là, car, après la Résurrection, nous voyons réapparaître l’influence qu’avait perdue le Christ Jésus (c’est là un point que nous préciserons plus tard). Chacun est libre de penser aujourd’hui encore ce qu’il veut de cette résurrection ; nous aurons à en reparler ces jours-ci du point de vue de la science occulte : il suffira alors de laisser parler les Évangiles pour nous rendre clairement compte que pour ceux dont il est dit qu’il leur est apparu après la Résurrection, le Christ était bien là, mais que la qualité de sa présence avait changé, d’une manière très particulière. J’ai déjà laissé entendre à propos de l’Évangile de Jean[2] qu’il eût été impossible qu’un familier de Jésus de Nazareth ne le reconnaisse pas au bout de trois jours, au point de le prendre pour quelqu’un d’autre, s’il n’était apparu sous une tout autre forme. Il est clair que les Évangiles veulent absolument donner l’impression que le Christ est apparu sous un aspect nouveau. Mais ce n’est pas tout : ils donnent aussi à entendre que, pour que le Christ transformé puisse agir sur les âmes des hommes, il fallait qu’il y ait tout au fond de ces âmes une qualité spéciale, une certaine réceptivité. Et il ne suffisait pas de ce qui est du domaine de l’esprit pour agir sur cette sensibilité intérieure, cette réceptivité : la vision directe de l’entité du Christ devait s’y ajouter. Qu’est-ce qui est ici en cause ? Nous savons bien que, lorsque nous sommes en présence de quelqu’un, il se passe en nous quelque chose qui dépasse de beaucoup ce dont nous prenons directement conscience. Dès lors qu’un être – être humain ou autre – a sur nous un effet, des éléments subconscients agissent sur la vie de notre âme ; il s’agit alors d’éléments subconscients que l’autre suscite par le biais de la conscience, ce qu’il ne peut faire que parce qu’il est là, devant nous, réellement présent. Ce que le Christ a fait après ce qu’on nomme la Résurrection, ce qu’il faisait passer d’homme à homme, c’était quelque chose qui, montant des profondeurs de l’inconscient des disciples, agissait dans la vie de leur âme – c’était une relation, un lien personnel avec le Fils. D’où les différences dans les descriptions du Christ ressuscité, d’où aussi les différentes descriptions des effets produits par le Christ sur les uns et les autres, ou encore de ses apparitions, qui varient en fonction de la nature de chacun. Ce qui est décrit, c’est la manière dont l’être du Christ agit sur le subconscient de ses disciples ; c’est pourquoi cette action est si variée, et a toujours une qualité entièrement individuelle ; comment donc n’aurions-nous qu’une seule et même description de cette apparition ? Qu’il y en ait toute une variété n’a en réalité pas de quoi nous choquer.

Mais si ce pour quoi le Christ était venu devait pouvoir devenir pour le monde, pour tous les êtres humains, un élément commun, il ne suffisait pas qu’émane de Lui cette force agissant dans l’individu, cette force opérante du Fils, il fallait aussi que soit renouvelé par le Christ l’élément de l’Esprit, cet élément créateur de communauté dans la vie des hommes. Et cela, on le trouve là où il est dit qu’après avoir agi sur ce qui est Logos dans la nature humaine, le Christ envoie l’Esprit sous la forme de l’Esprit renouvelé ou « saint » Esprit. Ainsi se trouve créé l’élément de communauté, ce qui s’exprime là où il est dit que les disciples, ayant reçu l’Esprit, se mirent à parler en toutes sortes de langues. Ce qui est indiqué là, c’est l’élément de communauté qui se trouve dans la descente du saint Esprit. Et que ce n’est pas du tout la même chose que la seule communication de la force du Fils, cela se trouve aussi indiqué dans les Actes des apôtres[3], où on voit les apôtres arriver en un lieu où certaines personnes, qui avaient déjà reçu le baptême de Jean, durent néanmoins recevoir d’eux l’imposition des mains, comme il est écrit là sous forme symbolique, c’est-à-dire le baptême de l’Esprit. L’événement christique est donc décrit d’une manière qui attire très nettement l’attention sur la différence qui existe entre l’action du Christ à proprement parler, qui opère sur les moments subconscients de l’âme, et doit par conséquent garder un caractère intime, personnel, et ce qui revient à l’action de l’Esprit, et qui représente un élément de communauté.

 

[3. L’initiation Rose-Croix: une initiation de l’Esprit (par la pleine connaissance)]

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C’est à cet élément décisif de l’évolution chrétienne qu’ont voulu rester scrupuleusement fidèles, pour autant qu’il soit humainement possible de le faire, ceux qui se sont donné le nom de Rose-CroixIls se sont partout efforcés de respecter soigneusement le principe de ne jamais agir, même aux stades les plus élevés de l’initiation, que sur ce qui est à la commune disposition de tous les hommes dans l’évolution de l’humanité, c’est-à-dire sur l’esprit. L’initiation des Rose-Croix était une initiation de l’esprit. Elle n’a par conséquent jamais été une initiation de la volonté ; car la volonté de l’homme était respectée comme un sanctuaire au plus secret de l’âme. L’initiation consistait donc en une série d’actes qui élevaient l’homme en le faisant passer par les degrés de l’Imagination, de l’Inspiration, et de l’Intuition, mais sans jamais outrepasser le point où il devait reconnaître en son for intérieur ce que le développement de l’élément Esprit rendait possible. Aucune influence ne devait s’exercer sur la volonté. Ne nous méprenons pas, il ne s’agissait pas là d’indifférence à l’égard de la volonté, mais de tout autre chose : car c’est précisément l’exclusion de toute action directe sur la volonté qui indirectement, par l’intermédiaire de l’esprit, ouvrait à l’action spirituelle la plus pure l’accès de la volonté. Dès lors qu’on s’engage sur la voie de la connaissance de l’esprit sur la base d’une entente consciente avec autrui, des rayons de lumière et de chaleur émanent de cette voie, et ces rayons peuvent à leur tour embraser la volonté, mais toujours par le détour de l’esprit, jamais autrement. C’est pourquoi nous trouvons dans l’impulsion Rose-Croix[4] le respect le plus absolu de cet élément essentiel du véritable christianisme que représente la distinction entre, d’une part, l’élément du Fils, présent dans l’action du Christ descendant jusqu’aux profondeurs du subconscient humain, et de l’autre l’action de l’Esprit, qui englobe tout ce qui doit entrer dans le champ de notre conscience. Il est vrai qu’il faut que nous portions le Christ dans notre volonté, mais la manière dont il faut que les hommes s’entendent dans la vie au sujet du Christ ne saurait, dans la perspective Rose-Croix, sortir du champ – de plus en plus étendu, de plus en plus ésotérique – d’une conscience claire.

La direction inverse, c’est celle sur laquelle s’engagèrent, par réaction contre plusieurs autres courants spirituels au sein de l’Europe, ceux qu’on désigne d’habitude sous le nom de Jésuites. La différence radicale, fondamentale entre le chemin spirituel qu’on peut à bon droit qualifier de chrétien, et le chemin spirituel jésuite, qui développe de manière exclusive et extrême le principe Jésus, c’est que la voie jésuite cherche partout à agir directement sur la volonté, qu’elle veut partout avoir une emprise directe, sans intermédiaire, sur la volonté.

 

[4. Les exercices spirituels des jésuites qui les introduisent dans la vie occulte et leurs dangers]

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La manière dont on forme le futur jésuite est déjà significative à cet égard. S’il importe de ne pas prendre le jésuitisme à la légère – pas seulement sur le plan exotérique, mais aussi sur le plan ésotérique –, c’est parce qu’il s’ancre dans l’ésotérique. Mais ses racines ne se trouvent pas dans la vie de l’Esprit qui est descendu sous le symbole de la Pentecôte ; il veut les ancrer, ses racines, directement dans l’élément Jésus du Fils, c’est-à-dire dans la volonté ; et c’est ainsi qu’il outrepasse, qu’il hypertrophie l’élément Jésus de la volonté

Nous allons le voir en examinant ce qu’il faut appeler l’aspect ésotérique du jésuitisme[5], c’est-à-dire ses différents exercices spirituels. Ces exercices, en quoi consistent-ils ? Nous touchons là à ce qu’ils ont de significatif, précisément : c’est que chaque novice de l’ordre des jésuites doit faire des exercices qui l’introduisent dans la vie occulte, mais dans le champ de la volonté, et qui imposent à la volonté dans la sphère de l’occulte une discipline sévère, un dressage, pour ainsi dire. Et ce qu’il y a là de significatif, c’est que ce dressage de la volonté ne se limite pas à la seule surface de la vie, elle sourd d’une zone plus profonde, parce que l’élève se trouve introduit dans le domaine occulte – dans le sens, s’entend, dont on vient de parler.

Laissant maintenant de côté la pratique des prières préliminaires à tous les exercices ésotériques du jésuitisme, penchons-nous sur ces exercices occultes eux-mêmes, du moins pour ce qui est de leurs traits essentiels. Nous voyons alors que la première étape, pour le novice, était de faire apparaître devant lui une imagination vivante du Christ Jésus comme roi de l’univers – je dis bien : une imagination ! Et nul n’était admis aux grades jésuites à proprement parler sans s’être soumis à des exercices de ce genre, sans que son âme ait fait l’expérience de la transformation que de tels exercices opèrent sur l’homme tout entier. Mais il y avait des stades préparatoires à ces représentations imaginatives du Christ Jésus comme roi de l’univers. Et là, il s’agit qu’isolé du reste du monde, dans la solitude la plus profonde, l’homme se fasse une image de l’homme, de sa création, de sa chute dans le péché, et des châtiments effroyables auxquels il s’expose de ce fait. Les prescriptions à suivre sont rigoureuses : l’homme qui offre de lui une telle image ne peut, s’il est livré à lui-même, qu’encourir les pires tourments en châtiment de ses fautes. Les règles sont implacables ; il faut qu’à l’exclusion de toute autre notion, de toute autre pensée, le futur jésuite fasse vivre en son âme l’image de l’homme abandonné de Dieu, exposé aux pires supplices, en même temps que ce sentiment : cet homme-là, c’est moi, moi qui suis entré dans ce monde, qui ai abandonné Dieu, qui me suis exposé aux châtiments les plus effroyables ! – L’effroi doit alors le saisir devant cet abandon de Dieu, la condition de l’homme livré à sa seule nature doit le remplir d’horreur. Alors, face à cette image de l’homme réprouvé, abandonné de Dieu, il faut qu’en une autre imagination vienne s’ajouter l’image du Dieu compatissant, qui devient ensuite le Christ, et qui par ses actes terrestres expie les fautes qu’a commises l’homme en quittant la voie de Dieu. À l’imagination de l’homme maudit doit venir s’opposer toute la compassion, tout l’amour du Christ Jésus, le seul, l’unique être à qui l’homme doit de ne pas être exposé à tous les châtiments auxquels son âme serait autrement soumise. Et au sentiment d’extrême mépris pour l’homme pécheur dont l’âme du novice jésuite était précédemment emplie doit venir s’ajouter maintenant un sentiment tout aussi intense d’humilité et de contrition devant le Christ. Une fois ces deux sortes de sentiments suscitées dans la vie intérieure du novice, il faudra que son âme se soumette pendant plusieurs semaines à une vie d’exercices rigoureux, consistant à se peindre dans son imagination les scènes de la vie de Jésus, et ceci jusque dans leurs moindres détails, depuis la naissance jusqu’à la mort sur la croix et la résurrection. Et ce qui naît alors dans l’âme est la conséquence inévitable de la situation où se trouve le novice, qui – exception faite du moment des repas – vit ainsi quasiment en reclus, fermant son âme à tout sauf aux images décrites par l’Évangile de la vie d’un Jésus plein de miséricorde. Il faut bien voir qu’il ne s’agit pas là de rester dans le domaine mental et conceptuel, mais d’inscrire dans l’âme les effets d’imaginations pleines de vie et de sève.

Seul celui qui connaît les effets transformateurs qu’ont sur l’âme les imaginations vivaces sait aussi que dans de telles conditions on touche vraiment à l’âme et on la modifie. Que se passe-t-il ? C’est que des imaginations de ce genre, du fait même qu’elles se concentrent avec une intensité extrême et exclusive, tout d’abord sur l’homme pécheur, ensuite sur un Dieu de pure miséricorde, et enfin sur les seules scènes du Nouveau Testament, provoquent en vertu de la loi de la polarité un renforcement de la volontéCes images sont donc les instruments d’une action directe ; car il est strictement interdit au novice de penser, de réfléchir sur ces images. Une seule chose est autorisée : placer devant soi les imaginations qu’on vient de décrire.

Et après ? Dans les exercices suivants, le Christ Jésus – et on peut dorénavant laisser le Christ de côté, et ne parler que de Jésus – devient le roi de tout l’univers, et c’est là que se produit l’hypertrophie de l’élément Jésus. Jésus n’est qu’un élément de ce monde. Certes, du fait qu’il fallait que le Christ s’incarne dans un corps humain, le spirituel dans toute sa pureté a pris part au monde physique, mais face à cela se dressent, lourdes de poids et de sens, ces paroles : « Mon royaume n’est pas de ce monde »[6]. C’est faire à Jésus une place excessive que de faire de lui un roi de ce monde, de faire de lui ce qu’il serait devenu s’il n’avait pas résisté au tentateur qui lui offrait « tous les royaumes du monde et leur gloire »[7]. Cela eût fait de lui un roi qui, à la différence de tous les autres rois qui ne possèdent qu’une partie de la terre, eût régné sur la terre entière. Qu’on s’imagine donc ce roi dont la puissance royale est telle que la terre tout entière lui appartient : on aurait là effectivement l’image que devait se faire le novice au stade suivant, une fois sa volonté déjà suffisamment renforcée par les exercices précédents. Et pour préparer cette image du « Roi Jésus », qui règne en maître sur tous les royaumes de la terre, il doit se représenter en une imagination pleine de vie la scène suivante : Babylone et les plaines alentour, et dans le camp babylonien, installé sur son trône, Lucifer, avec l’étendard de Lucifer. Cette scène, il faut la voir dans tous ses détails, car c’est une puissante imagination : le roi Lucifer, avec son étendard et ses légions d’anges lucifériens, assis sur son trône au milieu de flammes et d’épaisses fumées, envoyant ses anges à la conquête des royaumes de la terre. Et il faut pour commencer imaginer tout le danger qui émane de cet « étendard de Lucifer », ne voir que ce danger, sans jeter le moindre coup d’œil sur le Christ Jésus. L’âme doit se pénétrer tout entière de ce péril. Elle doit apprendre à ressentir qu’il n’est pas pour le monde de danger plus grand que celui que ferait apparaître l’étendard de Lucifer s’il emportait la victoire. Une fois que cette image a fait tout son effet, il faut qu’elle fasse place à l’autre imagination, celle de « l’étendard du Christ ». Il s’agit alors que le novice se représente Jérusalem et les plaines alentour, le roi Jésus entouré de ses légions, les envoyant contre celles de Lucifer, remportant sur elles la victoire, les chassant, se faisant ainsi roi de la terre tout entière – victoire de l’étendard du Christ sur l’étendard de Lucifer !

Telles sont les imaginations qu’on amène devant l’âme du novice jésuite, et qui renforcent sa volonté. Voilà ce qui transforme sa volonté de fond en comble, et qui, la soumettant à une éducation occulte, la rend telle qu’elle ne voit effectivement plus rien d’autre que cette idée à laquelle elle se voue tout entière : il faut que le roi Jésus établisse son royaume sur la terre ! Et nous, qui sommes de son armée, nous devons tout sacrifier à ce but. Nous jurons de le faire, nous, les soldats de l’armée rassemblée dans la plaine de Jérusalem, faisant face à l’armée de Lucifer qui occupe la plaine de Babylone. Et pour un soldat du roi Jésus, il n’est pire honte que d’abandonner sa bannière !

Tout cela, concentré en une résolution volontaire unique, peut effectivement conférer à la volonté une force considérable. Que s’est-il donc passé ? Quel est donc l’élément de la vie de l’âme qui a subi une agression directe ? C’est celui qui est à considérer d’emblée comme sacré, celui qu’on doit laisser intact – c’est la volonté ! C’est dans la mesure où la discipline jésuite porte atteinte à la volonté, en y faisant intervenir Jésus de manière si totale, que le concept même du « jésuisme » se trouve outrepassé d’une manière extrêmement dangereuse – dangereuse, parce que la volonté acquiert par là une force telle qu’elle en devient aussi capable de s’exercer directement sur la volonté d’autrui. Car lorsqu’elle est renforcée à ce point-là par ces imaginations, c’est-à-dire par des moyens occultes, cette volonté acquiert aussi la faculté d’exercer une emprise directe sur celle de son semblable. De là découlent aussi tous les autres moyens occultes auxquels une volonté de ce genre peut avoir recours.

 

[5. Pas de contraste plus grand qu’entre ce qui oppose le jésuitisme et le chemin rose-croix]

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Nous avons donc affaire ici à deux courants particuliers parmi les nombreux autres courants de ces derniers siècles : l’un a développé à outrance l’élément Jésus, et fait du roi Jésus l’unique idéal de la chrétienté ; l’autre s’attache uniquement à l’élément Christ, et en distingue soigneusement ce qui pourrait s’en écarter ; ce dernier a été l’objet de maintes calomnies, parce qu’il maintient que le Christ a envoyé l’Esprit afin qu’il puisse, Lui, passer par l’Esprit pour faire son entrée dans le cœur, dans la vie de l’âme des hommes. Sans doute n’existe-t-il pas dans toute l’histoire culturelle de ces derniers siècles de contraste plus grand que celui qui oppose le jésuitisme et le chemin rose-croix ; en effet, le jésuitisme ne contient pas la moindre trace de ce que le courant rose-croix considère comme le critère idéal le plus élevé de tout ce qui fait la valeur et la dignité de l’homme ; de son côté, le courant rose-croix a toujours voulu se préserver de toute infiltration de quelque élément jésuite que ce soit, même à dose infime.

J’ai donc voulu montrer tout d’abord comment il est possible qu’un principe, eut-il l’élévation de celui de Jésus, soit poussé à outrance au point d’en devenir dangereux ; et aussi combien il est nécessaire qu’il creuse, qu’il approfondisse son approche de l’entité du Christ, celui qui veut comprendre que ce qui fait toute la force du christianisme, c’est précisément le respect absolu de la dignité humaine, de la valeur humaine, et aussi le tact qui s’interdit de pénétrer en intrus dans ce que l’homme doit considérer comme son sanctuaire le plus intime. Et si la mystique chrétienne – et par- dessus tout le courant rose-croix – est autant contestée par le jésuitisme, c’est que celui-ci sent bien que sa quête d’un christianisme vrai suit une tout autre voie que celle où seul compte le roi Jésus. Mais par la vertu des exercices décrits, les imaginations mentionnées plus haut ont donné à la volonté une force telle qu’elle peut réussir à réduire à néant les protestations mêmes que l’Esprit lui oppose.

 

Notes

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[1] L’esprit est prompt... : Matthieu 26, 41 et Marc 14, 38.

[2] À propos de l’Évangile de Jean : Voir Rudolf Steiner : « L’Évangile de Jean », in Connaissance du Christ, 8 conférences, Bâle 190, GA100 (É.A.R.) ; L’Évangile de Jean, 12 conférences, Hambourg 1908, GA103 (Triades) ; L’Évangile de Saint Jean dans ses rapports avec les trois autres évangiles, 14 conférences, Cassel 1909, GA112 (Triades). 

[3] Cela se trouve indiqué dans les Actes des Apôtres... le baptême selon Jean : les éditions précédentes disaient « baptême selon Jésus ». Correction conforme au sens du passage cité par Rudolf Steiner : Actes 19, 1 - 7.

[4] Ndlr (S.L.) : on trouve encore aujourd’hui d’innombrables courants qui se font appeler « Rose-Croix ». De telles appellations ne signifient en rien qu’il s’agit de la Rose-Croix authentique à laquelle Rudolf Steiner fait référence ici.

[5] L’aspect ésotérique du jésuitisme... les différents exercices spirituels : voir « Les exercices spirituels d’Ignace de Loyola ». Dans la bibliothèque de Rudolf Steiner figure la traduction de Bernhard Köhler, présentée et publiée par René Schickele dans la collection « Kultur-Dokumente », Berlin et Leipzig (sans mention de l’année de parution), chapitre : la seconde semaine. Le quatrième jour. Contemplation des deux étendards, celui du Christ, notre suprême guide et seigneur, celui de Lucifer, l’ennemi suprême de la nature humaine.

[6] Mon royaume n’est pas de ce monde : Jean 18, 36.

[7] Tous les royaumes du monde et leur gloire : Matthieu 4, 8.

 

[Caractères gras, italiques et soulignés S.L.]

Rudolf Steiner

 

Note de la rédaction
Un extrait isolé issu d'une conférence, d'un article ou d'un livre de Rudolf Steiner ne peut que donner un aperçu très incomplet des apports de la science de l'esprit d'orientation anthroposophique sur une question donnée.

De nombreux liens et points de vue requièrent encore des éclairages, soit par l'étude de toute la conférence, voire par celle de tout un cycle de conférence (ou livre) et souvent même par l'étude de plusieurs ouvrages pour se faire une image suffisamment complète !
En outre, il est important pour des débutants de commencer par le début, notamment par les ouvrages de base, pour éviter les risques de confusion dans les représentations.

Le présent extrait n'est dès lors communiqué qu'à titre indicatif et constitue une invitation à approfondir le sujet.
Le titre de cet extrait a été ajouté par la rédaction du site  www.soi-esprit.info  

 

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