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Extrait de "La Philosophie de la Liberté",
Chapitre III « Le penser au service de l'appréhension du monde »
Rudolf Steiner – GA 3
Éditions Novalis
Traduction Geneviève Bideau

 

 

« (...) Telle est la nature spécifique du penser: le penseur oublie le penser au moment où il l'exerce. Ce n'est pas le penser qui l'occupe, mais l'objet du penser qu'il observe.

La première observation que nous fassions à propos du penser est donc qu'il est l'élément inobservé de la vie habituelle de notre esprit.

La raison pour laquelle nous n'observons pas le penser dans la vie habituelle de notre esprit n'est rien d'autre que le fait que ce penser repose sur notre propre activité. Ce que je ne produis pas moi-même apparaît dans mon champ d'observation en tant qu'élément objectif. Je me vois face à lui, qui est pour moi une réalité produite indépendamment de moi; elle vient à ma rencontre; je dois l'admettre en tant que présupposé de mon processus de penser. Pendant que je réfléchis sur l'objet, c'est de lui que je m'occupe, mon regard est tourné vers lui. Cette façon d'être occupé est précisément la considération pensante. Ce n'est pas vers mon activité, mais vers l'objet de cette activité qu'est tournée mon attention. En d'autres termes: tandis que je pense, je ne regarde pas mon penser que je produis moi-même, mais l'objet du penser, que je ne produis pas.

Bien plus, je suis dans le même cas lorsque je suscite l'état d'exception et réfléchis sur mon penser même Je ne peux jamais observer mon penser actuel ; mais je peux seulement transformer après coup en objet du penser les expériences que j'ai faites à propos de mon processus de pensée. Il me faudrait me scinder en deux personnalités - l'une qui pense et l'autre qui se regarde soi-même en train de penser - si je voulais observer mon penser actuel. Cela, je ne le peux pas. Je ne peux accomplir cela qu'en deux actes distincts. Le penser qui est censé être observé n'est jamais celui qui est en l'occurrence en activité, mais un autre. Que je fasse dans ce but mes observations à propos de mon propre penser précédent, ou que je suive le processus de penser d'une autre personne, ou enfin que je présuppose un processus de pensée fictif, comme dans le cas précédent avec le mouvement des boules de billard - peu importe.

Deux choses sont incompatibles : produire activement et se mettre face aux choses en les contemplant. C'est ce que sait déjà la Genèse. Pendant les six premiers jours cosmiques, elle montre Dieu produisant le monde, et c'est seulement lorsqu'il est là qu'existe la possibilité de le contempler : « Dieu vit tout ce qu'il avait fait; et voici, cela était très bon.» (Genèse I, 31). Pour notre penser aussi, il en va de même. Il faut d'abord qu'il soit là si nous voulons l'observer.

La raison qui nous rend impossible d'observer le penser à chaque fois au moment même où il se déroule est la même que celle qui nous le fait connaître plus immédiatement et plus intimement que tout autre processus du monde. C'est précisément parce que nous le produisons nous-mêmes que nous connaissons ce que son cours a de caractéristique, la façon dont se déroule le processus qui entre ici en ligne de compte. Ce qui ne peut être trouvé que de façon médiate dans les autres sphères d'observation - les liens de correspondance objective et la relation entre les divers objets - dans le penser, nous le connaissons de façon tout à fait immédiate. Pourquoi le tonnerre suit-il l'éclair pour mon observation, je ne le sais pas d'emblée ; pourquoi mon penser relie-t-il le concept de tonnerre à celui d'éclair, je le sais immédiatement par les contenus des deux concepts. Il n'importe naturellement pas de savoir si j'ai les concepts exacts de tonnerre et d'éclair. Le lien de ceux que j'ai entre eux est clair pour moi - par eux-mêmes, tout simplement.

Cette clarté transparente en ce qui concerne le processus de penser est tout à fait indépendante de notre connaissance des bases physiologiques du penser. Je parle ici du penser dans la mesure où il résulte de l'observation de notre activité spirituelle. Comment un processus matériel de mon cerveau en déclenche ou influence un autre pendant que j'accomplis une opération de pensée n'entre pas ici en ligne de compte. Ce que j'observe sur le penser n'est pas quel processus unit dans mon cerveau le concept d'éclair à celui de tonnerre, mais ce qui m'incite à mettre ces deux concepts dans une relation déterminée. Il résulte de mon observation qu'il n'existe pour mes associations de pensées rien d'autre en fonction de quoi je m'oriente que le contenu de mes pensées; ce n'est pas d'après les processus matériels dans mon cerveau que je m'oriente. Pour une époque moins matérialiste que la nôtre, cette remarque serait naturellement totalement superflue. Mais dans le temps présent où il y a des gens qui croient que lorsque nous saurons ce qu'est la matière, nous saurons aussi comment la matière pense, il faut tout de même dire que l'on peut parler du penser sans entrer aussitôt en conflit avec la physiologie du cerveau. De nos jours, il devient difficile pour bien des gens de saisir le concept du penser dans sa pureté. Celui qui oppose aussitôt à la représentation du penser que j'ai développée ici la phrase de Cabanis « Le cerveau sécrète des pensées comme le foie sécrète de la bile, la glande salivaire de la salive, etc, » ne sait tout simplement pas de quoi je parle. Il tente de trouver le penser par un simple processus d'observation de la même façon que nous procédons pour d'autres objets du contenu du monde. Mais il ne peut pas le trouver par cette voie car, comme je l'ai prouvé, c'est là précisément qu'il se dérobe à l'observation normale. À qui ne peut pas surmonter le matérialisme il manque la faculté de provoquer en soi l'état d'exception précédemment décrit, qui amène à sa conscience ce qui reste inconscient dans toute autre activité de son esprit. Avec celui qui n'a pas la bonne volonté de se placer à ce point de vue on peut tout aussi peu parler du penser qu'avec un aveugle de la couleur. Mais qu'il veuille surtout ne pas croire que nous prenons des processus physiologiques pour du penser. Il n'explique pas le penser, parce qu'il ne le voit absolument pas.

Mais pour tout homme qui a la faculté d'observer le penser - et tout homme normalement constitué l'a, lorsqu'il est de bonne volonté - cette observation est la plus importante qu'il puisse faire. Car il observe quelque chose dont il est lui-même le producteur ; il ne se voit pas face à un objet qui lui est tout d'abord étranger, mais face à sa propre activité. Il sait quelle est la genèse de ce qu'il observe. Il voit en toute clarté les rapports et les relations. Un point fixe est conquis à partir duquel on peut, avec un espoir fondé, chercher l'explication de tous les autres phénomènes de l'univers.».

(...)

Rudolf Steiner

 

 

Ndlr : Un extrait isolé issu d'une conférence, d'un article ou d'un livre de Rudolf Steiner ne peut que donner un aperçu très incomplet des apports de la science de l'esprit d'orientation anthroposophique sur une question donnée. De nombreux liens et points de vue requièrent encore des éclairages, soit par l'étude de toute la conférence, voire par celle de tout un cycle de conférence (ou livre) et souvent même par l'étude de plusieurs ouvrages pour se faire une image suffisamment complète ! Le présent extrait n'est dès lors communiqué qu'à titre indicatif et constitue une invitation à approfondir le sujet.