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Site dédié à la Science de l'Esprit de Rudolf Steiner

Questionnements, essais et considérations portant sur divers aspects liés à la science de l'esprit (science initiatique moderne) de Rudolf Steiner

Citation
  • « (...) le mort ne peut faire l'expérience de son entourage spirituel que dans la mesure où il a déjà acquis sur le monde spirituel les pensées qu'un homme peut former sur la terre. Voyez-vous, bien des gens disent de nos jours : qu'avons-nous besoin de nous soucier de la vie après la mort ? Nous pouvons bien attendre d'être morts, et nous verrons bien ce qui se passe. - C'est là une idée tout à fait fausse. On ne voit rien du tout après la mort si l'on ne s'est formé pendant la vie aucune idée du monde spirituel, si on a vécu en matérialiste. »

    Christiana (Oslo), 17 mai 1923 – GA226

    Rudolf Steiner
(Temps de lecture: 3 - 6 minutes)

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On le sait peu, mais Henry Corbin aimait beaucoup Rudolf Steiner. On en a la preuve par sa correspondance privée : dans une lettre à l'écrivain Charles Duits, il le cite, en disant l'un de ses cycles de conférences – qu'il venait de lire – grandiose, et en demandant à Duits s'il l'a lu. Ce qui n'était peut-être pas le cas, car selon le fils de ce dernier, Juste Duits, son père ne citait jamais Steiner. Mais il fréquentait Jacques Lusseyran ; il avait entendu parler de lui. Et surtout, il était fasciné par l'idée de « monde imaginal » de son ami Henry Corbin : un monde créé par l'imagination pour servir de réceptacle à l'Esprit pur, et lui donner forme accessible à l'entendement, par l'Art. C'était pour Corbin l'essence des mythologies, et au fond on retrouve cette idée chez Steiner, mais aussi chez Victor Hugo, et en général dans le Romantisme. Même des théologiens tels que François de Sales l'ont eue – et, plus près de nous, J. R. R. Tolkien. C'est au fond toute une école, négligée à tort par la critique universitaire.

Cependant, Corbin s'est surtout penché, sous ce rapport, sur la littérature islamique iranienne, qui fourmille de récits symboliques mêlant le merveilleux à l'initiation. Et il a étudié en profondeur l'ésotérisme islamique, présenté dans son Histoire de la philosophie islamique – prouvant, par son titre même, que l'ésotérisme est bien une part entière de la philosophie, malgré tous les gens qui voudraient l'en chasser. Il est cependant évident que, au sein de l'Islam, la distinction est dérisoire et factice, et elle le serait sans doute aussi dans la chrétienté, si la philosophie profane ne s'était pas développée contre la théologie catholique – si les écoles mêmes ne s'étaient pas affrontées, à cet égard. Car il est au fond autorisé à la philosophie de raisonner sur Dieu, ou les anges, s'il était autorisé à la théologie de raisonner sur les règles sociales appropriées à l'esprit divin.

Corbin montre que l'Islam chiite, en particulier, possède un ésotérisme d'une grande élévation et d'une grande profondeur – et que son angélologie, notamment, est sublime. Elle se déploie en émanations successives, un peu comme dans la Doctrine secrète de H. P. Blavatsky – jusqu'à arriver à l'Homme, qui est la dixième émanation, et le but secret de la Création. Et puis il y a le fameux Douzième Imâm, ou Imâm caché. Car après la mort de Mahomet, dans la tradition chiite, il existe une série d'imâms ayant conservé la vraie tradition initiale, le vrai sens des prophéties et des inspirations gabriéliques – mais, lorsqu'on arrive au douzième, une chose curieuse advient : comme le monde entre dans une sorte d'obscurité spirituelle, cet Imâm passe dans un monde parallèle, situé entre le monde terrestre et le monde céleste. Ce monde intermédiaire correspond justement au plan imaginal tel que le conçoit Henry Corbin – celui des images spirituelles et vivantes qui, sans s'être déployées physiquement, sont bien situées dans la sphère élémentaire terrestre. À ce plan, le poète, le prophète ou l'initié a accès, et peut y voir les actions reflétées du monde divin. Les anges y viennent, y prennent forme. Et l'allure angélique la plus prégnante, selon Corbin, est celle qui pointe une aile rouge vers le haut, une aile bleue vers le bas – montrant les deux directions possibles de l'âme, et figurant, lui-même, le juste milieu. Une figure que l'on retrouvera dans les méditations chrétiennes de François de Sales : mais j'en reparlerai une autre fois, car le lien avec le Représentant de l'Humanité de Rudolf Steiner est évident, et vaut à soi seul un développement abondant.

Le XIIe Imâm est passé dans ce monde imaginal, car si les anges peuvent y trouver une forme imitée de la forme humaine – ou bien s'en créer une –, certains hommes peuvent aussi y entrer – laissant leur corps physique derrière eux, gardant leur corps éthérique, renforcé, avec eux. Car on aura bien établi que ce monde imaginal, est le même que le monde éthérique, ou élémentaire de l'anthroposophie. Immortel dans ce plan invisible, l'imâm caché attend de pouvoir entrer à nouveau dans le plan visible, et y établir une société universelle juste, idéale – propre à donner à la dixième émanation, l'Homme, une nature véritablement angélique. Corbin y voit, non sans raison, un lien avec le Paraclet, puisque dans ce monde à venir chacun sera lié, individuellement, à la divinité, par le biais de l'Esprit saint. Joseph de Maistre a aussi évoqué à demi mots cette idée, et Corbin l'appréciait.

Cet imâm caché étant lié à ce qui sépare le monde physique du monde éthérique, oscillant entre les deux, il n'est pas très difficile de voir un rapport avec ce que Rudolf Steiner a énoncé de la Rose-Croix. On pourra s'offusquer de tels rapports, mais Corbin les suggérait bien. Il comparait, en public, ces idées et figures avec celles de Novalis et de Friedrich Schlegel, mais aussi celles de C. G. Jung. Cependant, il ne citait pas publiquement Steiner, sans doute par peur : René Guénon notamment s'était déchaîné contre lui, et beaucoup suivaient son idée.

Naturellement, Corbin ne fait aucunement allusion à l'archange Michaël et à ce que Steiner énonçait de son action au XIXe siècle. Il étudiait d'abord le passé, et ce dont il parlait appartenait à une époque pas plus récente que le XVIIe siècle : les Iraniens ont fait des récits symboliques somptueux jusqu'à ce temps. Ensuite, apparemment, l'obscurcissement s'est fait plus épais. Mais cela serait à vérifier, car je ne connais pas réellement la littérature iranienne.

 

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