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Site dédié à la Science de l'Esprit de Rudolf Steiner

Questionnements, essais et considérations portant sur divers aspects liés à la science de l'esprit (science initiatique moderne) de Rudolf Steiner
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Citation
  • « Les jugements conformes à la réalité ne se laissent pas formuler facilement, surtout pas lorsqu'ils touchent à la vie sociale, à la vie humaine ou politique, car dans ces domaines le contraire de ce que l'on pense est presque toujours tout aussi exact. Par contre, si l'on essaie de ne prononcer absolument aucun jugement, mais de se faire plutôt des images, c'est-à-dire si l'on commence à s'élever jusqu'à la vie imaginative, alors seulement on peut se rapprocher de la bonne voie. À notre époque, il est capital d'essayer de se faire des images, et non de porter des jugements qui à la vérité sont abstraits et définitifs. Ce sont aussi les images qui pousseront à la socialisation. Et puis, sachons encore qu'il n'y aura pas de socialisation tant que l'être humain ne cultivera pas la science de l'esprit. Deux choses lui sont donc nécessaires : d'un côté la liberté de la pensée, et de l'autre la science de l'esprit. »

    Dornach, 6 décembre 1918 – GA186

    Rudolf Steiner
(Temps de lecture: 4 - 8 minutes)

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Dans un article récent de ce site, des citations de Christian Lazaridès rappelaient les reproches effectués par Rudolf Steiner à l'encontre de la Compagnie de Jésus, et ce qui me paraît fondamental est le suivant: pour Steiner, elle maintenait la spiritualité dans l'abstraction théologique et institutionnelle, et luttait pour qu'aucun lien ne soit établi entre les vérités spirituelles et les sciences naturelles. C'est intéressant, parce que cela renvoie à la conviction de Steiner que le dogme fondamental de la Trinité, tel qu'il a été élaboré par la théologie chrétienne antique, se vérifiait dans le monde spirituel, si l'on y plongeait un regard rigoureux, éclairé par la raison; et qu'il en allait de même des points principaux du dogme ancien. Mais on le sait, il estimait que des mystères davantage liés aux phénomènes naturels pouvaient être de même dévoilés, et que la vie de la nature pouvait aller jusqu'à refléter les vérités théoriques du christianisme, qui étaient aussi des vérités cosmiques, des principes agissant dans l'univers.

Cependant, un jésuite bien connu a énoncé la même idée essentielle: a fait le même reproche à la théologie catholique. C'est le célèbre Français Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), appelé par Georges Gusdorf (1912-2000), distingué critique et professeur, le "Naturphilosopher à la française" par excellence. Que voulait-il dire par là? Car Gusdorf, bilingue, était un spécialiste incontournable du romantisme en général et du romantisme alllemand en particulier. Les spécialistes du romantisme allemand et même de l'anthroposophie de Rudolf Steiner savent que les Naturphilosophers sont les philosophes allemands qui ont pensé pouvoir, par une pensée libre des phénomènes physiques, et retraçant imaginativement leur dynamisme et leur formation interne, donner des représentations justes de leur mystère, et de l'Esprit agissant en leur sein. Ils ne se dressaient pas contre la Science et la philosophie des Lumières, contrairement à ce que prétendent les scientistes et les matérialistes radicaux, qui ne veulent rien voir dans le réel que les lois issues des statistiques et les phénomènes observables par des instruments spéciaux. Ils prétendaient l'élargir aux phénomènes spirituels qui à leurs yeux se tenaient et se déroulaient derrière les apparences, selon la logique du Genevois Jean-Jacques Rousseau, dont ils étaient de fervents admirateurs. Celui-ci affirmait que l'univers était mû par une volonté de la même façon que le corps humain, ce qui a amené les Romantiques à énoncer que, dans son intériorité obscure, l'être humain était mêlé à l'être naturel, et pouvait voir clair en ce dernier en sondant la première, au moyen d'une imagination disciplinée et raisonnée tendue vers la mythologie. F. W. J. von Schelling, J. W. von Goethe, F. Schlegel affirmaient que la vraie science embrassait l'esprit caché dans la matière, que l'imagination prospective pouvait mettre à jour, sous la forme d'une mythologie - mais d'une mythologie, évidemment, plus exacte et plus fiable que celles d'autrefois, puisque disposant de la même rigueur rationnelle que la méthode cartésienne et la philosophie des Lumières. On peut donc dire que l'accusation d'antiscience émane surtout d'une pensée qui refuse d'envisager l'esprit (y compris humain, au fond) avec sérieux, et entend l'évacuer de la recherche. C'est ce que Steiner appelait le jésuitisme.

Et peut-être que le mot est ambigu. Et qu'en tout cas Gusdorf ne l'aurait pas repris à son compte, notamment à cause de Pierre Teilhard de Chardin. Le critique et professeur Yvon Le Scanff a récemment remarqué que Gusdorf ne s'était sans doute pas assez intéressé aux développements philosophiques de Victor Hugo, incontestablement de nature mythologique, et montrant qu'il était de la vraie lignée des Naturphilosophers. Cependant Gusdorf aurait pu répondre que Hugo a surtout développé ses vues philosophiques dans des poèmes, des poèmes mythologiques qu'il a lui-même cités comme étant authentiquement romantiques, justement parce que mythologiques. Schelling n'était pas un poète, et ce n'est pas en vers que Goethe a développé ses vues sur la nature. La part de prose philosophique et quasi ésotérique de Hugo, à l'inverse, est relativement réduite, et est souvent contenue dans des romans, tel Les Travailleurs de la mer, évoquant la nature comme une personne, la lumière comme cachant les anges, les pieuvres comme matérialisant une ombre morale, et ainsi de suite. Seul Teilhard de Chardin a bien développé des vues essentiellement philosophiques mêlant la théologie et la science jusqu'à créer un semblant de mythologie - qui me l'a longtemps fait appeler un philosophe de science-fiction, puisqu'il affirmait que le progrès technique tendait à Dieu, comme tout progrès, et vers plus de conscience, et qu'on trouve de telles idées chez les meilleurs auteurs de science-fiction, Olaf Stapledon (1886-1950) ou Isaac Asimov (1920-1992) par exemple.

Teilhard de Chardin postulait, également, une "Noosphère" dans laquelle se mouvaient toutes les idées que reflétaient les créations humaines - techniques ou artistiques: il ne faisait pas, malheureusement, la différence. En cela encore il était un philosophe de science-fiction. Mais il suggérait que dans cette Noosphère qui ressemblait à la sphère intelligible de Platon, il pouvait y avoir aussi de bonnes idées, des idées lumineuses, offertes par le Christ à l'humanité, et que l'inspiration pouvait les y trouver. Une inspiration dans laquelle on saisissait en soi le Christ qui était plus soi que soi-même, disait-il, reprenant les mots de saint Paul. Il n'insistait guère sur l'imagination, et en cela il se différenciait du romantisme allemand: il était plus mystique, plus abstrait. C'est sans doute à cause de cela que Gusdorf a ajouté, à sa qualification gratifiante: "à la française". Les Français ne sont pas connus pour alller aisément dans l'imagination pure, affranchie du monde physique. Teilhard suggérait que c'était possible - qu'il était possible, par une imagination rigoureusement conduite, de retracer l'évolution psychique qui avait selon lui présidé à l'apparition des formes animales. Mais ce travail, il le fit peu. Il ne le fit que par touches. Il y a, pour ainsi dire, la même réserve à l'égard de l'imagination, chez lui, que celle qu'on trouve chez Cicéron, pourtant admirateur de l'imaginatif Platon (Cicéron était un philosophe romain, et républicain, de premier ordre, que Steiner a qualifié d'initié, et qui fut tué lorsque l'empire s'est imposé).

Mais il y a plus. Car le plus beau est que Teilhard a fait à la théologie catholique le même reproche que Steiner aux Jésuites: il lui a reproché de rester enfermée dans l'abstraction religieuse, et de refuser de la lier aux sciences naturelles et à la théorie de l'Évolution, comme lui le faisait. La réaction ne s'est pas fait attendre: il s'est vu interdire de rien publier de son vivant, de prononcer aucune conférence, et a été exilé à New York - un peu comme, avant lui, André Breton, pour des raisons moins différentes qu'on pourrait croire à première vue. Il était laissé loin de la France, de Paris: il y était trop dangereux. Il s'est posé la question: devait-il rester dans la Compagnie de Jésus? Mais, de vieille noblesse catholique et auvergnate, il ne pouvait pas en sortir. Il pratiquait continuellement les exercices spirituels de l'ordre, et aimait le courage qu'ils lui donnaient, sans se sentir ligoté par les images qui devaient y fixer son attention: elles n'étaient pour lui qu'un point de départ.

À New York, il échangeait avec des savants, mais surtout, demandait à ses visiteurs de prier pour qu'il ne devienne pas amer, ou aigri. Pour lui, il était fondamental de faire le lien entre la science et la théologie, c'était nécessaire à l'avenir de l'humanité, et le fait est qu'il a fallu attendre le lendemain de sa mort pour publier ses formidables et visionnaires écrits, et que le Vatican a longtemps fait condamner ses vues, et que beaucoup de catholiques traditionalistes les détestent encore. Mais c'était un grand homme, et sans doute Gusdorf avait raison, et sans doute en lui vivait l'esprit de l'anthroposophie, telle que la pensait Steiner. Il percevait le Christ dans les phénomènes naturels, historiques et cosmiques, et, dans un style inouï, à la fois libre et rigoureux, neuf et impressionnant, il tenta continuellement de l'exprimer.

 

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