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Citation
  • "La sagesse ne réside que dans la vérité."

    Goethe
(Temps de lecture: 5 - 10 minutes)

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On accuse volontiers Rudolf Steiner de racisme, et si politiquement cela ne correspond à rien, puisqu'il a constamment dit que les corps politiques devaient s'appuyer sur le libre choix des individus dans l'esprit d'un contrat social parfaitement égalitaire, il a pu avoir des mots durs pour certaines cultures qu'il estimait insuffisamment rationnelles. À vrai dire, il critiquait aussi les cultures trop portées à la conceptualisation, notamment la française, et cela pouvait être excessif, mais il recherchait essentiellement le juste équilibre entre la raison et l'intuition, et si on peut relativiser son point de vue lié à sa culture propre, il est quand même difficile de rejeter en principe son idée générale. René Descartes même a bien déclaré que le poète pouvait par inspiration trouver des vérités, et Victor Hugo n'a cessé de tenter de le montrer; or, Steiner, dans la foulée de Goethe, le pensait aussi, s'il allait jusqu'à dire que le rationalisme cartésien et l'inspiration poétique pouvaient s'équilibrer parfaitement, et se mêler et s'articuler, ce qui semble déplaire souverainement à ceux qui voudraient les maintenir dans des cases séparées.

Cependant, son rejet de la culture africaine, en particulier, est certainement excessif, car, au sein du rationalisme français, souvent asséchant, dénoncé comme tel par Victor Hugo et Frédéric Mistral (qui allait jusqu'à dire que pour y échapper il fallait composer des épopées en provençal), au sein de ce rationalisme français qui oublie trop facilement ce que Descartes concédait à la poésie, la culture africaine offre une respiration considérable, soutenue par son insertion dans la littérature francophone en général. Et si André Breton et ses amis se situaient bien, aussi, dans la lignée du romantisme allemand, ils n'ont pas laissé, on le sait, de se nourrir de mythologies amérindiennes et africaines, ne serait-ce qu'à travers l'iconographie.

Il est possible que Steiner ait souhaité que la France s'ouvre davantage à la culture allemande, mais cela n'a pas été possible, pour des raisons essentiellement politiques. L'empire colonial français, au contraire, a permis une certaine synthèse heureuse entre la tradition de la Raison et celle de l'Imagination, et on peut soupçonner Steiner de n'avoir perçu que de façon négative cette tendance au mélange aussi pour des raisons politiques: il était agacé par le partage de l'empire allemand auquel s'étaient adonnées la France et l'Angleterre, et il faut se souvenir que le Cameroun, par exemple, avait été allemand avant la première guerre mondiale, alors même qu'il a apporté énormément à la culture francophone en général.

Au reste, il n'est pas sûr que Steiner ait été plus raciste que Jules Ferry, qui prônait le colonialisme pour imposer à l'Afrique le rationalisme français: Steiner voulait également signifier que cela n'aurait pas l'effet escompté, et qu'au contraire la France s'africaniserait culturellement, et en cela il ne se trompait guère. Jules Ferry n'était pas seul à penser cela: il était accompagné de Jean Macé et d'Ernest Renan, dans ces vues, ainsi que l'a dénoncé Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme.

Quoi qu'il en soit, dans notre espace francophone, on doit bien voir comme une chance, désormais, cette ouverture à une perception spirituelle large et instinctive qui est le fait de l'Afrique, et qui prolonge, au fond, le goût romantique pour les contes populaires, dans lesquels on pensait voir les révélations de la sagesse spontanée, émanée d'un inconscient irrigué par le monde élémentaire. Qu'il s'y mêlât, indistinctement, les esprits inférieurs, terrestres, et les esprits supérieurs, célestes, le christianisme l'avait déjà dénoncé: saint Augustin avait même rejeté à ce titre les Néoplatoniciens, assurant que les anges qu'ils invoquaient étaient en fait des démons. Cependant le Romantisme, dès Joseph de Maistre, devait relativiser ces affirmations, et rappeler le flou inévitable que l'expérience réelle effectue dans cet espace secret. Ce qui est vivant ne s'annonce pas d'emblée comme bon ou mauvais, même si Steiner assurait que le regard pénétrant devait bien finir par séparer le bien du mal – comme l'avait aussi affirmé le Dhammapada, recueil canonique de paroles de Bouddha Sakyâmûni. Mais c'est au sein de l'expérience, que cela s'effectue, et non depuis des idées préétablies.

Pour l'Afrique du Nord, je garde le souvenir vif du Gardien du feu (1986) du regretté Pierre Rabhi. Ce roman, situé aux confins du désert, met en relation un village algérien, avec ses traditions séculaires (le gardien du feu est le forgeron, détenteur réputé du pouvoir démiurgique de modeler la matière), et le mysticisme nomade: on y trouve de superbes pages sur l’imaginaire coranique se déployant dans le ciel étoilé, si pur, qui s’étend au-dessus du Sahara, et les anges de ces évocations sont d’une noblesse incroyable. Pierre Rabhi a saisi l’essence mythologique d’un lieu, et d’une humanité excentrée, et il l’a fait en français – dans ce français qu’il a appris des instituteurs de la République.  

Pour l’Afrique subsaharienne, il faut surtout admirer, selon moi, le retour en grâce, en français, de l'épopée par son entremise, notamment au travers de la traduction et de l'adaptation (en 1960) des récits des griots consacrés à l'empereur Soundjata: tels qu'ils nous ont été transmis par le Guinéen Djibril Tamsir Niane (qui nous a à son tour quittés récemment), ils sont sublimes. Le héros malien du treizième siècle y est animé d'une force divine qu'exprime la forme emblématique de l’hippopotame. Le texte de Niane ressemble à nos meilleures chansons de geste, et fait mentir Mistral: en français, l'épopée est encore possible!

Un autre livre de l'Afrique dite noire m’a beaucoup frappé: je l’ai trouvé à Yaoundé, au Cameroun, où je me suis rendu, quelque jour passé. Il se nomme Au Pays des initiés (2011), et est de Gabriel Evouna Mfomo, prêtre catholique qui a rédigé en français des contes traditionnels venus à sa connaissance, et qui ont certainement nourri la sagesse qui l’a amené vers les Sacrements. Cela va plus loin, en profondeur, que les contes qu’on fait venir habituellement d’Afrique: s’y trouvent des êtres divins s’exprimant par des animaux étranges – et l’origine cachée et méconnue du Roman de Renart et des Fables de La Fontaine s’y trouve certainement dévoilée. Comme dans la religion de l’ancienne Égypte, les bêtes transmettent la sagesse cosmique; cela explique en profondeur qu'elles parlent, dans ces récits.

Puisque j'évoque le Cameroun, j’aimerais saluer mon ami Jean-Martin Tchaptchet, Camerounais devenu suisse qui, dans La Marseillaise de mon enfance (2004), évoque plaisamment les croyances qui avaient cours dans le pays de son enfance: les rois y rendaient invisibles les attaquants des équipes de football pour leur permettre de marquer plus aisément des buts. Un excellent livre, plein de poésie et d’ironie subtile et touchante. L’imaginaire traditionnel camerounais s’y exprime avec un mélange de sympathie et de distanciation ironique qui fait tout le sel de la meilleure littérature africaine. Jean-Martin se souvient avec émotion des songes de sa tribu, des rites d’initiation; mais en français on ne pourrait sans doute plonger dans cette mythologie locale sans retenue: il s’installe un regard rationaliste sur cet imaginaire qui, paradoxalement, le rend d’autant plus accessible au lecteur. Il y trouve à s’organiser, et à se présenter à la pensée. Sans doute, le conflit entre la culture familiale et la culture coloniale n’y est pas résolu: Jean-Martin en rend compte, et énonce qu’il a été tiré vers la culture française et chrétienne, s’est détaché des traditions animistes. Mais il introduit magnifiquement à la vie au Cameroun d’un enfant, avec ses naïvetés et ses rêveries, il ouvre à un monde qu'il ne renie pas, auquel il conserve toute son affection – bien que sans plus adhérer à ses présupposés, tendant à la divinisation des rois tribaux. Il est désormais démocrate, et moderne; mais il fait encore le pont, reste un passeur, et formidablement tel!

Un autre Suisse s’est penché sur la mythologie de l’Afrique dite noire: Blaise Cendrars (1887-1961) qui, dans sa magnifique Anthologie nègre (1921), a livré une petite somme de sagesse des peuples. Passionné par les fables des peuples dits premiers, il a tiré le sel de celles du continent noir; la mythologie en est est mystérieuse, souvent inquiétante, parfois oppressante, mais toujours d’une beauté exceptionnelle. On y trouve notamment des êtres magiques, sortes d’elfes à visage humain, intervenant dans la vie humaine, et n’ayant qu’une forme à deux dimensions: ils n’ont pas d’épaisseur, dit le texte! Formidable intuition. Fabuleux. Cela anime, assurément, les profils égyptiens des pyramides. Cela en dit infiniment, sur la nature du premier seuil du monde spirituel – se recoupant avec ce qu’en disait Rudolf Steiner, ou avec l’imaginal de Henry Corbin.

Le Sénégalais Léopold Sédar Senghor (1906-2001) doit également être évoqué. Dans ses premiers poèmes, d'une qualité étonnante, il a repris les traditions ancestrales épiques, avec leurs génies et leurs esprits cachés. Mêlant l’esprit français raffiné et l’inspiration africaine, il fut inspiré d'une façon grandiose, jusqu'à pouvoir créer à son tour des figures mythiques, relatives à des fleuves, à des pays. On pouvait sentir, avec son recueil le plus célèbre des Éthiopiques (1956), une influence de l'effervescence surréaliste, lui permettant de dépasser le simple souvenir des chants de griots. Nourri en même temps de la pensée de Pierre Teilhard de Chardin, adhérant à son universalisme chrétien, et rejetant l'athéisme marxiste, il y remplace l’idée de l’Absente pour adopter glorieusement celui de la Présente – et peint une dame sublime, véritable déesse, qui est l’âme de l’Afrique. C’est l’aboutissement sublime de son cheminement intérieur:

Ses mains d’alizés qui guérissent des fièvres
Ses paupières de fourrure et de pétales de laurier-rose
Ses cils ses sourcils secrets et purs comme des hiéroglyphes
Ses cheveux bruissants comme un feu roulant de brousse la nuit.
Tes yeux ta bouche hâ! ton secret qui monte à la nuque…
[…]
Woï! donc salut à la Souriante qui donne le souffle à mes narines, et
 engorge ma gorge
Salut à la Présente qui me fascine par le regard noir du mamba, tout
 constellé d’or et de vert […].

Magnifiques vers. Cette femme est bien l’Esprit, le mot qui inspire le poète – et, dans les ténèbres, l’âme des hommes. Senghor, comme le disait Jean-Luc Bédouin sur le Surréalisme en général, met à jour les archétypes collectifs en les faisant siens: poète absolu, il forge des Mythes. Au fond, il est le meilleur héritier français de Victor Hugo.

Charles Duits (1925-1991) ne s'y est pas trompé, dans sa Seule Femme Vraiment noire: c'est par l'image de l'Africaine aux Dents de Lumière, aux Aisselles étoilées, si belle, si martyrisée dans le même temps, que l'on peut pénétrer le monde spirituel et toucher au Christ. En tout cas, dans l'espace francophone, il en est probablement ainsi, de par l'histoire même de la France – si liée, au fond, au Sud, et, par Rome, à l'Égypte, à Isis.

 

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