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Site dédié à la Science de l'Esprit de Rudolf Steiner

Questionnements, essais et considérations portant sur divers aspects liés à la science de l'esprit (science initiatique moderne) de Rudolf Steiner
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Citation
  • « (...) le mort ne peut faire l'expérience de son entourage spirituel que dans la mesure où il a déjà acquis sur le monde spirituel les pensées qu'un homme peut former sur la terre. Voyez-vous, bien des gens disent de nos jours : qu'avons-nous besoin de nous soucier de la vie après la mort ? Nous pouvons bien attendre d'être morts, et nous verrons bien ce qui se passe. - C'est là une idée tout à fait fausse. On ne voit rien du tout après la mort si l'on ne s'est formé pendant la vie aucune idée du monde spirituel, si on a vécu en matérialiste. »

    Christiana (Oslo), 17 mai 1923 – GA226

    Rudolf Steiner
(Temps de lecture: 5 - 10 minutes)

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Beaucoup de gens en France critiquent la biodynamie en la reliant à la culture allemande, qui serait trop archaïque parce que faisant appel aux forces élémentaires dont a beaucoup parlé Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) – qui a aussi exploré la chose, à sa manière, dans ses traités scientifiques. Le fondateur de la biodynamie, Rudolf Steiner (1868-1925), bien sûr, se réclamait de lui, et a développé ses vues sois divers rappports.

D'autres font remarquer que ces êtres élémentaires se retrouvent aussi bien dans le folklore français, ou breton, ou provençal, et les contes populaires et les œuvres en dialecte de Frédéric Mistral (1830-1914) et d'Amélie Gex (1835-1883) de fait les contiennent en abondance. Le premier a par exemple chanté le Drac, esprit du Rhône, ou d'autres esprits liés aux lieux – parfois aussi liés au ciel, mais alors il s'agissait de la Vierge et des saints, car il était bon catholique, en plus d'être animiste. La seconde, plus agnostique, n'en a pas moins chanté, en savoyard, le sarvant, esprit domestique qui inquiétait les enfants et qu'on invoquait encore en son temps, à qui on faisait des offrandes, sur le même modèle qu'en Asie les esprits des lieux ou ancestraux.

Et pour Frédéric Mistral c'était sûr: l'épopée n'était pas possible en français, elle l'était seulement en provençal, qui spontanément pénètre les mystères cosmiques et leur donne forme par les figures de la mythologie populaire. Dans son esprit, seule la langue régionale pouvait rendre compte, grâce à sa perception atavique du monde spirituel, des êtres élémentaires.

Rudolf Steiner allait bien dans le même sens: dans son Cours aux agriculteurs, il affirme que les parlers paysans contiennent une sagesse instinctive sur la nature, relative à ses forces cachées. Cela explique la présence constante, dans la poésie en langue locale, des lutins et des fées – pour résumer –, même chez les auteurs complètement convertis au matérialisme dialectique. Tel était par exemple le Savoyard Just Songeon (1880-1940), instituteur communiste fameux: à son tour, il évoqua le sarvant, en le faisant subtilement loger dans les machines à voler. Par l'une d'elles, un de ces lutins essaie d'entrer de force au paradis; mais saint Pierre, qui se tient à sa porte, l'expulse. Il se plaint ensuite des esprits terrestres, bassement terrestres, qui montent à l'assaut du ciel par des engins ensorcelés. Original, pour un marxiste. Mais profond et visionnaire, il faut bien l'avouer. Or, cette imagination ne pouvait sans doute librement s'exprimer et se déployer qu'à partir du savoyard, imprégné de spiritualité spontanée.

Cependant, quelque gré qu'en eût Frédéric Mistral, l'intérêt pour les êtres élémentaires est également entré dans la littérature en français de Paris, avec l'époque romantique. Disons même davantage: Jean de La Fontaine et Jean Racine, au XVIIe siècle, n'hésitaient pas, sur le modèle d'Ovide, à placer des nymphes dans la Seine et en Île de France, dans ses forêts et ses collines. C'était sans doute un jeu de style, jusqu'à un certain point; jusqu'à un certain point aussi, il y avait là une part de sincérité, comme il y en avait une dans les contes de Charles Perrault relativement aux fées. Mais sans doute, la figure en était appauvrie, depuis l'antiquité, et Chateaubriand la condamnait comme appartenant à la magie, dans son Génie du christianisme, paru en 1802. En 1828, Victor Hugo le défiera, pour ainsi dire, par des Odes et ballades remettant au goût du jour les nymphes antiques, mais en les revivifiant par des mythologies asiatiques ou celtiques, liées au Moyen Âge davantage qu'à l'antiquité. Les fées et les péris (de Perse) revenaient aussi sous l'influence de Shakespare, dont la reine Mab, inspirée par la mythologie irlandaise passée dans le folklore, est apparue comme une nouvelle figure des Muses. Déesse de l'imagination, inspiratrice des poètes, elle a donné lieu à un magnifique poème de la George Sand des débuts, et a été évoquée gracieusement par le Savoyard francophone Jacques Replat (1807-1866) dans son Voyage au long cours sur le lac d'Annecy: il en fait son guide secret.

La Belgique, certes, ne fut pas en reste, sous l'impulsion en particulier de l'énorme Charles de Coster (1827-1879), qui, mêlant son français vigoureux de refrains flamands, a pénétré le monde élémentaire traditionnel d'une façon incroyable, tant dans ses Légendes flamandes que dans sa gigantesque Légende d'Ulenspiegel et de Lamme Gödzak, qui voit, à sa fin, le héros Thyl Ulenspiegel (Till l'Espiègle) ressusciter en passant dans le monde des sylphes et lutins (le même que dans le Faust de Goethe) et gagner ainsi l'immortalité, devenir le protecteur éternel de la Flandre absolue. Cette œuvre magistrale est peu connue en France, mais c'est injuste, et en tout cas elle est la preuve qu'on peut, en français, pénétrer le folklore germanique sans s'y perdre, sans y dissoudre l'esprit français.

À vrai dire, la Belgique montrera la même libre fantaisie contrôlée dans toute sa littérature, quand, à Paris, on tendra soit à un naturalisme asséchant, soit à une fantaisie débridée et sans contrôle. En peinture, le surréaliste René Magritte (1898-1967) suffit à l'illustrer: son imagination tend bien au sacré, n'est pas juste l'expression brute d'un inconscient désordonné, comme en France on tendait à la pratiquer. En littérature, notamment populaire, Jean Ray (1887-1964) a créé un fantastique qui a un vrai sens et manifeste une vraie perception de certains mystères de la sphère sombre du monde élémentaire; et l'auteur de La Guerre du feu, J. H. Rosny aîné (1856-1940), a souvent tâché de percer les secrets des éléments, notamment sous le prétexte de les trabnsporter sur Mars, dans Les Navigateurs de l'infini: son narrateur y découvre la vie d'êtres gazeux, et même leur pensée, et la fécondité de la structure ternaire, s'allumant d'elle-même au sol. Un livre superbe.

Dans un autre style, moins marqué évidemment par l'illusion scientiste, davantage par les expériences intérieures, tout à la façon d'un Magritte, Henri Michaux (1889-1984) montrera tout ce en quoi l'imagination disciplinée belge peut avoir pénétré d'autres secrets encore du monde inquiétant des éléments, de ce qui se meut spirituellement dans la sphère terrestre, avec son magistral Voyage en Grande Garabagne.

Malgré une tendance au rationalisme excessif (prélude, donc, au déchaînement chaotique d'une imagination mal assumée), les Français ont aussi évoqué brillamment le monde élémentaire local, ou national (si une telle chose est possible), notamment avec le nationaliste lorrain Maurice Barrès (1862-1923): dans La Colline inspirée, il a particulièrement éprouvé la force des esprits de l'air, et présenté, au fond dans la foulée de Mistral, le Christ comme le prince des fées qui constituent l'âme de la France. Or Barrès a marqué durablement tout un courant de pensée, dont était largement issu Charles de Gaulle (1890-1970). Celui-ci, en effet, au début de ses Mémoires de guerre, évoque cette même France à la façon d'une personne, qu'il assimile à la madone des églises et à la princesse des contes: reines évidentes du monde élémentaire, génies féminins des lieux. Il rendait explicitement hommage à Barrès; et plus tard François Mitterrand le fera aussi: il assumera cette dimension de patriotisme mystique, renvoyant à la mythologie gauloise de Charles Perrault (la princesse des contes) et chrétienne de François de Sales (la madone des églises).

En Suisse romande, à la même époque, le mouvement littéraire autour de La Voile latine explore aussi en bon français de Versailles cet attrait pour les êtres élémentaires. L'excellent Gonzague de Reynold (1880-1970), outre ses Contes et légendes de Suisse, d'une grande beauté, a fait paraître des poèmes dans lesquels il personnifie les éléments avec beaucoup de grandeur. C'est toute la logique de Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947), aussi, de donner corps, par le biais de l'âme paysanne, à ces êtres mystérieux, souvent effrayants, et mêlés aux figures de la religion chrétienne. Son beau roman de La Grande peur dans la montagne s'appuie sur la croyance aux démons des Alpes!

Le plus étonnant, néanmoins, est qu'André Breton (1896-1966) à son tour a approuvé à cet égard Barrès et son effort de pénétration du monde occulte. Il a donné au peuple français, à son âme, à son génie, le visage de Mélusine, nouvelle reine de nos fées. Dans Arcane 17, alors que, chassé par la guerre, il demeurait au Canada, il a parlé de la France comme d'une Maison Animique. Son disciple Charles Duits (1925-1991), rencontré à New York, en fera à son tour une mythologie, saluant en De Gaulle l'émanation de cette Maison Animique, et affirmant que la déesse Isis, sous la forme d'une femme noire radieusement nue, superbe, grandiose, lui a parlé et lui a révélé les mystères de la vie sexuelle obscure de l'humanité, reflet dans l'espace physique de l'amour divin. Il en verra la Maison Divine, hiérarchisant les êtres spirituels divins selon l'orbe planétaire qu'ils habitent, et leur liant la sexualité: l'androgyne au-dessus de la Lune, l'hermaphrodite dans le monde des esprits qui est dessous, l'homme et la femme séparés tout en bas, dans l'espace physique, et au-dessus du Soleil des êtres au-delà de la différenciation sexuelle, tel était le tableau qu'il présentait dans sa Seule Femmme vraiment noire, incroyable poème philosophique et ésotérique de la fin du XXe siècle.

Et puis réfléchissons: nous connaissons le jésuite Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), qui voulait donner sens à l'essor technologique prenant place au sein de l'évolution humaine contemporaine. Il confirma, indirectement, les présupposés de la biodynamie, en évoquant le psychisme de l'inanimé, larvaire et ébauché, que contiennent les plantes et les pierres – et même les atomes. En disant que les formes émanaient du psychisme invisible, il la confirmait plus profondément encore, et il allait jusqu'à affirmer qu'il était virtuellement possible de retracer l'évolution psychique qui avait présidé à l'évolution des formes, par le biais d'une imagination raisonnée, et vérifiée par les faits. C'est ce que faisait Rudolf Steiner, il faut bien l'avouer. Donc la biodynamie et l'anthroposophie en général ont bien leurs correspondances en France, même si Teilhard de Chardin a assez choqué ses contemporains, et notamment son ordre religieux, pour connaître l'exil à New York, comme André Breton et Charles Duits avant lui! Il y a un lien. C'est certain.

Dans son Cours aux agriculteurs, du reste, Steiner se rapproche encore de Teilhard en ce qu'il n'y parle pas des lutins, contrairement à ce que croient beaucoup: il y personnifie, plutôt, les éléments chimiques établis, tels que l'oxygène ou l'azote, et leur donnent une polarité morale: le carbone est ahrimanien, dit-il, et porte la mort; l'oxygène luciférien, et porte la vie. Il respecte le tableau scientifique du monde physique.

Lui aussi place l'être humain au sommet de la nappe spirituelle terrestre, et c'est pour cette raison qu'il regarde l'agriculteur comme le cœur battant et vivant de la ferme – comme abritant l'esprit de la ferme: comprenons, au sens angélique, même s'il ne le dit pas clairement, car il ne s'adressait pas, dans ses conférences agricoles, à des anthroposophes. Mais ce n'est pas forcément le mot qui compte. C'est la chose.

Nous pouvons comprendre cela. Ce n'est pas clos dans la tradition allemande. Ce n'est pas vrai. L'antiquité romaine avait ce genre de pensées. Chaque ferme avait son génie, qu'incarnait le patricien qui la dirigeait. C'est un fait. C'est la base de notre civilisation. Il est inutile d'essayer de la rendre étrangère, pour faire peur aux gens:

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

disait le poète. La biodynamie ne s'oppose pas à la science française, mais la complète, en peuple l'angle mort. De même que les machines utilisées par De Gaulle ne suffisaient pas à gagner les batailles, qu'il fallait aussi pénétrer le cœur spirituel du pays, de même, les avions et les centrales nucléaires ne suffiront pas à rétablir l'économie française, il lui faut aussi la pâtisserie algérienne et la biodynamie.

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