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Citation
  • "Lorsqu'on est intellectuel, on se croit souvent très intelligent, et on croit l'enfant terriblement borné. Mais en apprenant peu à peu à bien voir le monde, on acquiert le jugement inverse, et l'on aperçoit combien on est devenu bête depuis son enfance. Seulement, l'intelligence que l'on a acquise depuis est consciente. Mais la sagesse avec laquelle l'enfant fait le choix que nous avons décrit entre ce qu'il doit assimiler en fonction de ce qu'il a vécu dans ses existences précédentes, et ce qu'il doit rejeter dans l'éthérique universel, cette sagesse est infiniment plus grande que celle que nous acquérons plus tard."
    Christiana (Oslo), 19 mai 1923 - GA226

    Rudolf Steiner
(Temps de lecture: 3 - 6 minutes)

André Breton

Le « pape du Surréalisme » qu'était André Breton n'a jamais cité l'anthroposophie ni Rudolf Steiner. On raconte qu'il était intéressé par une rencontre avec le philosophe ésotérique René Guénon, qui n'aimait pas Steiner et qui s'appuyait sur une « Tradition » remontant à une « Révélation primordiale » et qu'il affirmait connaître parfaitement – condamnant les investigations spirituelles s'appuyant sur l'imagination individuelle, même soutenue par l'inspiration et l'intuition. C'en était au point de n'avoir jamais pu décrire ou raconter comment, de quelle manière cette « Révélation primordiale » avait eu lieu : le mystère restait total. Guénon, de fait, ne parlait que d'un « intellect intuitif », ne passant pas par l'imagination et la dimension artistique, et on ne voit pas ce qu'avec André Breton ils auraient pu se dire, puisque celui-ci prônait à l'inverse l'Imagination et rejetait toute idée conçue au préalable, qu'elle appartînt au dogme catholique ou à une quelconque « Tradition ».

Breton ironisait même sur les rituels figés du Grand Orient de France, auxquels l'un de ses amis l'avait invité à participer – alors que Guénon, pendant ce temps, assurait, dans Le Roi du Monde, que les anges étaient avant tout des « symboles de degrés initiatiques ». Breton, dans la foulée de Victor Hugo, cherchait davantage les « Grands Transparents », êtres invisibles et évolués par lesquels le psychisme humain et ses mystères pouvaient s'expliquer et s'éclairer. Il reprochait à l'Université son rationalisme, et qu'elle ne se consacrât aucunement à Louis-Claude de Saint-Martin, le « Philosophe Inconnu » – traducteur, au XVIIIe siècle, de Jacob Böhme –, et à Éliphas Lévi, le contemporain de Victor Hugo qui évoquait les principes du « grand agent magique », et retraçait les secrets du tarot et de la kabbale. Saint-Martin, en particulier, a déployé une véritable imagination originale dans son roman du Crocodile, méconnu injustement.

Or, en un point fondamental, André Breton allait bien dans le même sens que Rudolf Steiner : celui d'une exploration des mystères par l'imagination. Certes, chez Breton, il s'agissait de la voie poétique et souvent chaotique, arbitraire par laquelle il n'est pas aisé de distinguer l'hallucination de la véritable inspiration, ce qui émane des sentiments personnels de ce qui devient objectif par l'entrelacement de la pensée claire avec les images ainsi créées, comme en rêve. Mais il n'en condamnait pas moins, en 1924, dans son célèbre Manifeste du surréalisme, la science qui ne s'attachait qu'au monde extérieur, et refusait d'entrer dans les phénomènes pour ainsi dire de l'intérieur, et les connaître ainsi par la voie intime. Il écrivait : « Le rationalisme absolu qui reste de mode ne permet de considérer que des faits relevant étroitement de notre expérience. Les fins logiques, par contre, nous échappent. Inutile d’ajouter que l’expérience même s’est vu assigner des limites. Elle tourne dans une cage d’où il est de plus en plus difficile de la faire sortir. Elle s’appuie, elle aussi, sur l’utilité immédiate, et elle est gardée par le bon sens. Sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer à tort de superstition, de chimère, à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas l’usage. […] L’imagination est peut-être sur le point de reprendre ses droits. Si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter, à les capter d’abord, pour les soumettre ensuite, s’il y a lieu, au contrôle de notre raison. Les analystes eux-mêmes n’ont qu’à y gagner. Mais il importe d’observer qu’aucun moyen n’est désigné a priori pour la conduite de cette entreprise, que jusqu’à nouvel ordre elle peut passer pour être aussi bien du ressort des poètes que des savants et que son succès ne dépend pas des voies plus ou moins capricieuses qui seront suivies. »

On observe qu'il n'admet l'exercice de la raison que comme une possibilité postérieure à celui de l'imagination : cela lui ressemble, et remet en mémoire la poésie souvent un peu folle du Surréalisme. Rudolf Steiner, en invitant le cœur à s'éveiller à la raison – en cherchant à activer la pensée du cœur, à placer la pensée rigoureuse et active dans le sentiment porté aux images, posait d'emblée comme principe la clarté alliée à l'imagination prospective : de cette façon seulement pouvait-on parler d'inspiration. Sinon, il pouvait, comme le dit Breton, s'agir de simple caprice. On peut estimer que, à cet égard, Steiner était davantage dans la lignée de Victor Hugo, qui croyait à une raison enfouie dans l'âme. Breton n'en célébrait pas moins le romantisme allemand, Novalis, le Goethe des deux Faust, et bien sûr Arthur Rimbaud et Guillaume Apollinaire. Il était enflammé ; mais il est absolument certain que ses idées donnaient raison à Steiner, en ce qu'elles admettaient que, par l'imagination artistique – ou poétique –, des vérités valables pouvaient être trouvées.

Au reste, dans sa correspondance privée, même René Descartes l'admettait : il énonçait établir une méthode rigoureuse permettant d'aboutir par la raison aux résultats auxquels le poète parvenait par l'inspiration. Cependant, avec le temps, il est apparu que la raison seule n'établissait qu'une facette du réel ; et que l'autre pan des choses devait se manifester par la démarche artistique de Goethe, Steiner, Hugo, Breton. L'enjeu devenait alors double. Il s'agissait, en premier lieu, d'établir là aussi une méthode rigoureuse – et c'est ce que fit Steiner d'après Goethe, et c'est ce que tentèrent, avec un certain succès aussi, Hugo et Breton. Il s'agissait ensuite de lier précisément cette démarche avec ce que pouvait établir la méthode cartésienne. Et, à cet égard, il semble bien que Goethe et Steiner aient été plus convaincants, Hugo et Breton ayant plutôt fonctionné sur le mode de l'opposition frontale avec le rationalisme officiel et ce que le premier des deux appelait une « science d'État » – et qu'il regardait, de façon acerbe, comme renouvelant la « religion d'État », quoique avec ses dogmes propres (voir à ce sujet Claude Millet, Le Légendaire du XIXe siècle, Paris, PUF, 1997). Cette forme d'épidermisme, si je puis dire, également sensible chez Rimbaud, n'empêche évidemment pas le génie, et il est adapté à l'esprit français, très dialectique et conflictuel, aimant à se polariser. Il est donc très important de s'appuyer sur Breton, qui fut un grand homme.

 

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