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Cette proposition de vouloir donner à chacun dès sa naissance ou à sa majorité un RIB, c'est à dire un droit "inconditionnel" de recevoir chaque mois une somme d'argent suffisante pour subvenir à ses besoins, sans avoir l'obligation de travailler, outre les absurdités économiques qu'une telle idée recèle, suscite une image qui toujours me revient : celle du Grand Inquisiteur dont parle Dostoïevski dans les "Frères Karamazov".

 
On se souvient de ce Prélat qui reproche au Christ de n'avoir pas voulu changer les pierres en pain lors de la Tentation dans le désert. Mais qui au lieu de cela voulait apporter aux hommes "le Pain du Ciel" et "la Liberté".
Le Grand Inquisiteur, par exemple, dit au Christ à propos de ces pauvres hommes bien embarrassés par leur liberté :
"Oh jamais jamais ils ne se nourriront sans nous ! Aucune science ne leur donnera du pain, aussi longtemps qu'ils resteront libres, mais en fin de compte, ils déposeront leur liberté à nos pieds et ils nous diront : "Asservissez-nous pourvu que vous nous donniez à manger." Eux-mêmes finiront par comprendre que la liberté est incompatible avec le pain terrestre en abondance suffisante pour chacun, parce que jamais, jamais ils ne sauront faire le partage entre eux !"
 
Dans la pièce d'Albert Steffen, l'Antéchrist apporte aussi du pain à tout le monde en échange de leur soumission.
 
En ce moment, je relis le Cinquième Évangile et un élément m'a frappé : à plusieurs reprise, Rudolf Steiner évoque la Tentation dans le désert.
Ahriman cherche à tenter le Christ et Steiner écrit :
"Le Christ dut alors apprendre par l'acte le plus grave ce que signifie changer les pierres en pain ou ce qui est la même chose : changer l'argent en pain (...)" page 108, nouvelle édition chez Triades.
Je reprends la partie de la phrase qui m'intéresse : "ce qui est la même chose : changer l'argent en pain".
C'est énigmatique, je trouve.
 
En polarité, dans l'extrait suivant, nous pouvons y voir une allusion à "la Tentation dans le désert", Steiner parle de l'argent issu de la rente (mais le RIB est-il vraiment autre chose ?) :
"Que faites-vous donc lorsque, ne travaillant pas vous même mais ayant de l'argent, vous le dépensez et que les autres doivent travailler pour cela ? Eh bien, l'autre doit mettre sur le marché ce qu'est sa partie céleste, et vous, vous ne lui donnez que du terrestre, vous le payez qu'avec de la monnaie terrestre avec quelque chose de purement ahrimanien. Voyez-vous c'est l'aspect spirituel de la chose."
"Les Exigences Sociales de notre Temps" page 52 (fin deuxième conférence).
 
N'avons nous pas dans les images de "la Tentation de le désert" une clef pour comprendre cette tentation du RIB de s'amalgamer avec la Triarticulation comme un "Double" d'une autre nature ?
 
On pourrait penser que le RIB ne sera jamais mis en place. Mais il est déjà en train de s'imposer dans la réalité sociale, du moins déjà en France, avec le RSA. Encore quelques petites augmentations et bientôt le RSA sera au seuil du SMIC.
Et la Liberté dans tout ça ? Toujours en France, avec notre Credo : "de l’État, toujours plus d’État !", ça fait longtemps qu'elle n'intéresse plus personne.
 
Ce texte* de Rudolf Steiner ajoute un complément éclairant :
"Il est rigoureusement exact que l'on ne sauve qu'un cas particulier si l'on donne que du pain. On ne peut apporter "du pain" à une collectivité qu'en lui donnant une conception du monde. Il ne servirait non plus à rien de donner du pain à chaque membre de la collectivité. Au bout de peu de temps, les choses seraient si mal réparties que beaucoup n'auraient à nouveau plus de pain. La connaissance de ces vérités de base débarrasserait de leurs illusions ceux qui croient pouvoir faire le bonheur du peuple. Elle leur ferait comprendre que travailler au bien social est chose singulièrement ardue. Surtout si on travaille dans des conditions où les succès ne peuvent être que très partiels. La plupart des grands remèdes apportés aujourd'hui à la vie sociale par les partis sont sans effet et se révèlent comme des illusions démagogiques parce qu'à la base manque une suffisante connaissance de l'homme. Les parlements, les démocraties, les mouvements populaires, rien de tout cela n'aboutit à des remèdes vraiment efficaces, si l'on regarde au fond des choses, parce que la loi énoncée plus haut est faussée (La Loi Sociale Fondamentale[1]). Toute mesure au contraire qui serait prise dans l'esprit de cette loi assainirait la société. On se tromperait lourdement en croyant qu'il dépendrait d'un député obtenant le vote d'un Parlement pour que l'humanité soit heureuse ; il n'en serait rien s'il ne répondait pas à l'esprit de cette grande loi sociale".
 
 * = ce texte est un extrait d'un article de 1905 publié dans la Revue Triades 16ème année N°1 en automne 1968. En allemand, l’article a été publié sous le titre "Geisteswissenschaft und soziale Frage", Dornach 1957.

 
[1]« Le bien-être d’une communauté d’êtres humains travaillant ensemble [souligné par l'auteur, Bernard Bonnamour] sera d’autant plus grand que l’individu prétendra moins au produit de son propre travail pour lui-même ; c’est-à-dire au plus il transférera le produit de son travail aux autres, et au plus ses propres besoins seront satisfaits, non par son propre travail, mais par le travail des autres. » (voir davantage à : http://wn.rsarchive.org/Articles/LoiFon_index.html#sthash.QrIjfEc9.dpuf )
 
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