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Réaction vive à l’ouvrage de Markus Osterrieder, Welt im Umbruch (Nationalitätenfrage, Ordnungspläne und Rudolf Steiners Haltung im Ersten Weltkrieg) [Monde en mutation (Question des nationalités, plans d’ordre mondial, et attitude de Rudolf Steiner lors de la Première guerre mondiale)], Freies Geistesleben, Stuttgart, 2014
 

 

Texte revu en janvier 2015
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Un couriel de Markus Osterrieder en réponse à la critique de Christian Lazaridès est téléchargeable ici

 


Je l’attendais comme le Messie, pour le dire de façon humoristique, ce livre, qui résulte donc de 14 ans de travail approfondi et dont on dit qu’il a dû se frayer un chemin difficile jusqu’à la publication. Lorsqu’enfin je l’eus en mains (1700 pages sur papier bible), je crus tenir la « Bible » qui s’avérerait incontournable pour commencer à éclairer enfin les arrière-plans occultes de la guerre de cinq ans (28 juin 1914-28 juin 1919, de Sarajevo à Versailles) dont nous « fêtons » en 2014 le centenaire du début, dans le brouillard le plus opaque.
Et pendant presque 300 pages, mon enthousiasme ne fut pas vraiment contrarié : la question des nationalités à l’est et au sud de la Mitteleuropa, les forces en présence en Europe, étaient traitées avec une documentation, une profondeur, et les (du moins des) éclairages de Steiner, fort admirables.
 
Mes premières perplexités surgirent dans la partie « Im ‹okkulten Untergrund› » [Dans les ’’arrière-plans occultes’’, ou ’’coulisses occultes’’, pp. 267-496)], partie consacrée à un certain nombre de mouvances ésotériques, occultes, actives à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Là, ce qui était dit ne se tenait pas trop mal (bien qu’avec déjà de curieuses lacunes) mais, au fil des pages, devenait assourdissant un certain silence, sur un grand absent : le jésuitisme. Et cela alors même que dans les propos complets de Steiner, pris dans leur ensemble, en particulier ceux des années 1916-1925, les mentions du jésuitisme occulte sont nombreuses, dans au moins 50 conférences et entretiens, [1] et surtout essentielles pour le sujet, incontournables dès lors que l’on prend au sérieux précisément le sous-titre d’Osterrieder, présent sur la couverture du livre : « … et attitude de Rudolf Steiner lors de la Première guerre mondiale ».
 
Toutefois, à ce moment de la lecture, je pensais encore que cette « composante » viendrait dans les chapitres suivants, et que sans doute un chapitre au moins lui serait consacré.
Plus qu’une vague composante, le jésuitisme (ainsi que ses ramifications, et la papauté elle-même, le Vatican, etc.) représente en fait un élément constitutif essentiel, concret, de ce contre quoi Steiner s’est situé, en bref de son « attitude ».
Passer sous silence le jésuitisme occulte aboutirait à priver le sujet d’une partie cruciale, à déséquilibrer tout le débat, à fausser toute la perspective.
 
Or, plus loin, et tout au long des 1150 pages restantes, et de la bibliographie, si la maçonnerie occulte (et ses annexes et ramifications) est omniprésente comme fauteur de guerre (et bien sûr elle le fut, et l’est, et le sera), le jésuitisme (et ses annexes et ramifications) est absent.
Pour être exact : pas absent de façon absolument totale.
En effet, une dizaine de mentions des jésuites apparaissent mais, dans absolument tous les cas, il s’agit de mentions très ponctuelles, purement formelles, quasi anecdotiques, et surtout qui ne sont pas libellées de façon à permettre la moindre mise en évidence du problème de fond jésuite, bien au contraire :
 
● p. 279 : Buonarroti censé se présenter lui-même comme voulant contrebalancer Ignace de Loyola ;
● p. 503 : Joseph de Maistre éduqué par des jésuites ;
● p. 504 : Adam Weishaupt, lui aussi éduqué par des jésuites ;
● pp. 592/593 : Existence d’un antimaçonnisme d’origine jésuite : Anton Puntigam ;
● p. 842 : Citation de C. Rhodes ;
● p. 843 : Citation de C. von Neumayer (sur l’intention de Weishaupt de contrebalancer l’ordre jésuite, pour comparaison avec Rhodes) ;
● p. 844 : Citation de Rhodes ;
● p. 845 : Loyola évoqué par Quigley citant Rhodes ;
● p. 848 : Loyola évoqué par Quigley citant Stead à propos de son ami Rhodes ;
● p. 861 : Loyola évoqué dans lettre de Rhodes à Stead.
 
Les 6 dernières références n’en sont qu’une en fait et expriment seulement que Cecil Rhodes voulait créer un ordre sur le modèle d’Ignace de Loyola (comme le feront aussi plus tard Hitler et Himmler).
 
● p. 916 : La citation de Steiner, très brève, est soigneusement « découpée », alors que dans cette conférence du 3 novembre 1918 (in Symptômes dans l’Histoire, GA 185) Steiner développe précisément le fait que le jésuitisme occulte est fortement apparenté aux courants occultes anglo-saxons. Le mot « jésuite » ou « jésuitisme » n’est d’ailleurs même pas inclus dans cette citation ; c’est M.O. qui l’introduit dans un très bref commentaire [« Du ’’jésuitisme’’ de l’Eglise romaine, viendrait par contre la tendance à faire descendre le Royaume de Dieu sur la terre… » (M.O. prétendant résumer ainsi l’idée de Steiner)], commentaire dans lequel le mot « jésuitisme » est mis entre guillemets, comme pour lui donner un sens figuré, abstrait, général, anodin, comme pour se distancier (d’un mot qui, je le répète, n’est même pas présent dans le passage cité de Steiner), et au sein d’une phrase au conditionnel, alors même que dans les conférences de Steiner d’octobre/novembre 1918 concernées (Symptômes dans l’Histoire, GA 185) auxquelles se rapporte cette allusion trompeuse, c’est le jésuitisme le plus concret, sans guillemets et sans conditionnel, qui est mis en cause, et de la façon la plus claire et percutante qui soit. M.O. relativise donc, voire ironise, sur un terme (jésuitisme) qu’il emploie lui-même ici pour la première fois, sans l’avoir préalablement défini, ni commenté ou critiqué. On va comprendre sous peu le sens de cette mise entre guillemets et de ce conditionnel, quand il va être question de la citation de la page 1481.
 
● pp. 1286/87 : Il s’agit, ici encore, comme pp. 592/593, de simplement mentionner l’existence d’un antimaçonnisme de facture jésuite, ici chez Hermann Gruber, dans le cadre d’une considération sur le livre de Karl Heise. En fait, une phrase de la citation de Steiner aurait bien pu être le germe d’une prise de conscience : 
 
« Car, évidemment, ce qui doit être combattu chez les sociétés secrètes anglo-américaines est exactement la même chose que ce qui doit être combattu dans le jésuitisme. » (R. Steiner, conférence du 6 décembre 1918, in Les exigences sociales de notre temps, GA 186)
 
C’est la seule phrase de Steiner, [2] sur ce thème crucial de la proximité entre maçonnisme et jésuitisme, dans tout le livre, alors que dans les conférences de cette époque de telles phrases sont très nombreuses et donnent lieu à toutes sortes de développements essentiels pour le fond du sujet : les origines occultes de la guerre.
Mais perdue dans la citation, elle-même perdue dans une considération polémique tout à fait anecdotique sur maçonnisme et antimaçonnisme, et bien sûr absolument pas relevée ni poursuivie par M.O., cette phrase isolée reste stérile.
 
Un faux-pas ? Une inadvertance ?
Ou la méthode du contre-feu ?
 
Dans toutes les occurrences ci-dessus, il s’agit donc simplement d’amener des renseignements purement formels (déjà connus par ailleurs et inoffensifs), au-delà desquels M.O. ne s’aventure pas, ne se « mouille » pas, mais pas d’un millimètre ! Il ne s’agit jamais pour l’auteur de se prononcer sur quelque problème jésuite de fond, dont il semble ignorer, ou plutôt vouloir ignorer, l’existence. « Vouloir ignorer » car, quand on a lu et approfondi l’œuvre de Steiner comme il l’a fait, et sur ce sujet spécifique, on ne peut l’ignorer, ou bien il faut vraiment le vouloir, et même le vouloir très fort, déployer une énorme « bonne volonté » à cette fin, c’est-à-dire une immense mauvaise volonté. Ces quelques occurrences apparaissent toutes dans le cadre de citations ou pour commenter une citation, et jamais cela n’ouvre vers le problème jésuite proprement dit.
Au contraire même, chaque fois il y a quelque chose qui apporte une sorte de deuxième degré par rapport au problème : guillemets, conditionnel, limitation de la portée, relativisation, banalisation, etc. Ainsi, dans la citation de la page 1287 : ajout entre crochets par M.O. du mot « catholique » (« depuis ce bord [catholique] »), alors que c’est le terme « jésuite » qui apparaît plus haut dans la conférence de Steiner), comme pour minimiser préventivement la portée du mot « jésuitisme » lorsqu’il va donc quand même apparaître dans la citation (voir l’ensemble de la conférence du 6 décembre 1918, in Les exigences sociales fondamentales de notre temps, GA 186).
 
● p. 1481 : Enfin, M.O. donne une citation percutante de Steiner et c’est finalement la seule citation (ou la seconde si on prend celle de la page 1287 comme étant la première) de ce genre dans ce livre – alors même qu’il en existe un grand nombre de cette veine dans l’œuvre de Steiner – :
 
« …Comme indiqué, je ne parlerai pas du reste du contenu du livre [NdT : Protocoles des Sages de Sion, qui venait de paraître en Allemagne], mais il suffit de lire seulement un tout petit peu de ces ’Protocoles’ et de connaître le monde, pour savoir qu’il s’agit de l’une des plus grossières forgeries [NdT : ou ‘duperies’] jésuites. Ce sont tout simplement des faux (= falsifications) jésuites, qui ont été rédigés afin de faire croire à l’existence d’une telle société [NdT : Les Sages de Sion, société fictive, inventée dans le cadre de cette mystification]. »
(R. Steiner, conférence du 5 avril 1919, in Impulsions du passé et de l’avenir dans la vie sociale, GA 190, conférence déjà mentionnée par M.O. p. 561, et déjà à propos des Protocoles, mais alors sans citer la partie contenant deux fois le mot « jesuitisch » [= jésuite] )

 

MAIS – et cela change tout – c’est pour immédiatement ajouter en note (note 3885) :
 
« Etant donné que la genèse complexe, toujours pas entièrement éclaircie, des ‘Protocoles’ mène aussi, parmi d’autres choses, dans le milieu du catholicisme de droite, antisémite, anti-francmaçon, la caractérisation [Kennzeichnung] de Steiner n’est pas totalement aberrante. »
 
Puis, après quelques références bibliographiques, M.O. ajoute :
 
« En outre Steiner utilisait fréquemment aussi le concept ’’jésuit(iqu)e’’ [’’jesuitisch’’] pour caractériser [als Charakterisierung] une certaine méthode de suggestion tendant à influencer la volonté. » [NdT : Ici, à nouveau, comme après la citation de la page 1286, la mise entre guillemets du mot ’’jesuitisch’’ est de M.O.]
 
Ainsi donc, la seule fois (dans ces 1700 pages) où Osterrieder semble faire mine de se poser la question, c’est pour l’éluder, en deux phrases, qui sont comme une signature.
Eluder le débat sur le jésuitisme occulte, mais surtout relativiser et décrédibiliser Rudolf Steiner sur ce sujet, en étendant le doute à tout ce qu’a pu dire Steiner à ce propos.
C’est comme du Lindenberg, 25 ans plus tard.
 
Quelle générosité dans la première phrase ! « Pas totalement aberrante », la caractérisation par Steiner (dont d’ailleurs M.O. ne précise même pas explicitement la nature : il s’agit précisément de l’emploi par Steiner du mot « jésuite », répété deux fois). En fait, par une telle phrase, M.O. confirme sa position de protecteur du jésuitisme : on peut sauver à la limite, dans la citation de Steiner, le fait qu’il voudrait parler ainsi d’une certaine tendance d’un certain catholicisme, mais l’emploi par Steiner du mot « jésuite » est bien sûr abusif, aberrant…
Heureusement que M.O. est là pour remettre Steiner sur le droit chemin, celui qui mène à Rome…
Sinon, on aurait pu croire, par mégarde, qu’en prononçant le mot « jésuite » Steiner voulait parler des jésuites et du jésuitisme ! Vous n’y pensez pas !
« Pas totalement aberrante », la caractérisation faite par Steiner, mais quand même bien aberrante !
 
Ensuite, dans la seconde phrase, je ne vois pas du tout pourquoi, ce jour-là, Steiner, qui parle depuis 3 ans exactement (4 avril 1916, in La liberté de penser et les mensonges de notre époque, GA 167) du problème jésuite dans le sens le plus occulte et sur le ton le plus solennellement grave, emploierait brusquement le terme « jesuitisch » [mis entre guillemets par M.O.] (Steiner parle ici de « einen der plumpesten jesuitischen Schwindel » [« l’une des plus grossières forgeries (ou : duperies) jésuites »], puis de « einfach jesuitische Falsifikate » [« tout simplement des faux (= falsifications) jésuites »] ) pour indiquer vaguement une méthode de suggestion en général, ainsi que nous le souffle M.O. ! Ce dernier veut tirer le sens du mot « jesuitisch » [3] vers « jésuitique » alors que ce mot a principalement le sens de « jésuite » : forgeries jésuites (et non pas « jésuitiques »), falsifications jésuites (et non pas « jésuitiques »).
 
En fait c’est pendant 1700 pages que M.O. noie le poisson, et là il croit avoir trouvé l’occasion de justifier cette noyade : Steiner parlerait du jésuitisme comme on le fait dans la conversation courante (dans un sens figuré donc) quand on veut qualifier quelqu’un de retors ou de sournois, ou d’un peu manipulateur…
Mais c’est vous, Mr Osterrieder, qui êtes « jésuite » dans ce sens !
 
Et lorsqu’il est dit, toujours dans cette seconde phrase, que « En outre Steiner utilisait fréquemment aussi le concept ’’jesuitisch’’… », l’auteur veut-il nous dire, par l’emploi de ce « fréquemment », que Steiner se laissait aller ainsi à employer souvent (toujours ?) ce mot simplement pour décrire donc de façon générale « un type de méthode suggestive agissant sur la volonté » ?
Ou bien, par ce « fréquemment », l’auteur veut-il avouer, sans le dire ou presque malgré lui, que Steiner a en effet fréquemment parlé des jésuites et du jésuitisme, surtout dans ces années de guerre et d’immédiat après-guerre ? Mais dans ce cas, et contrairement à l’interprétation hyper-réductive – en fait mensongère – de M.O., il faut dire nettement et fortement que, quand Steiner a parlé des jésuites et du jésuitisme occulte, ce fut toujours pour dénoncer fondamentalement le geste effroyable de l’initiation jésuite, qui est le viol de la volonté humaine, l’atteinte la plus fondamentale à la dignité humaine.
L’auteur veut-il se dédouaner ici et ainsi, par cette pirouette, de ces très nombreuses phrases bel et bien prononcées par Steiner, et que M.O. a lui-même obligatoirement lues d’innombrables fois, et qu’on ne peut éviter, qu’on ne peut « oublier », tant elles sont nombreuses, marquantes, terribles, des phrases essentielles pour comprendre le problème du mal, et dont pas une, pas la moindre, ne se trouve dans le livre d’Osterrieder ?
Car cette seconde phrase de la note 3885 trahit un besoin d’exprimer, mais donc d’une manière distordue et trompeuse, en fausse monnaie, pourquoi il n’a pas abordé le sujet : Steiner aurait toujours parlé de « jésuite » pour parler d’autre chose.
 
Mais NON, bien évidemment NON : Steiner a parlé des jésuites et du jésuitisme, et de l’initiation jésuite, pour parler des jésuites et du jésuitisme, et de l’initiation jésuite.
 
Pour revenir à la première phrase, remarquons bien que la note concerne les fameux Protocoles (dits des Sages de Sion), un égrégore [4] occulte qui a parcouru tout le XXe siècle et qui continue toujours son œuvre dévastatrice. C’eût donc été l’occasion parfaite d’aborder le sujet de la griffe jésuite dans la confection, la fabrication, de tels textes susceptibles de troubler les âmes pendant des décennies et même des siècles.
Mais, visiblement, il n’était pas à l’ordre du jour de saisir une telle occasion à cette fin ; bien au contraire – et c’est hautement significatif –, elle fut saisie pour justement vider l’emploi du mot « jésuite » par Steiner (là-même mais, partant, dans toute son œuvre) de tout contenu sérieux, et donc de toute force.
Car cette « bagatellisation », minimisation, quasiment ridiculisation, du propos de Steiner retourne subtilement la force du propos de Steiner contre Steiner.
 
En tout cas, cette note constitue un petit chef d’œuvre de concision casuistique : car là – dans cette note 3885 – se trouvent bel et bien les deux seules phrases du livre dans lesquelles M.O. donne son avis personnel sur ce qu’il faut penser de tout ce que Steiner a dit pendant plus de deux décennies sur les jésuites et le jésuitisme occulte et leurs actions concrètes (et non pas sur quelque « concept ’’jesuitisch’’ »), c’est-à-dire de tout ce que Steiner a clairement dit contre les jésuites réels, des propos que M.O. a soigneusement dissimulés, occultés, des propos particulièrement nombreux de 1916 à 1925 (déjà nettement exprimés en 1911), et radicaux, et sans ambiguïté.
 
Merci quand même que cette note 3885, au bas de la page 1481, ait été imprimée !
Elle permet de tirer enfin un fil, d’attraper par un bout l’attitude de M.O. à l’égard de l’attitude de Rudolf Steiner vis-à-vis du jésuitisme.
 
Voilà ce à quoi aboutit quelqu’un qui a passé 14 ans à peaufiner son livre et qui a lu sans doute les propos de Steiner sur la Guerre de 14/19 depuis bien plus longtemps, ces propos de Steiner qui regorgent de stigmatisations acérées contre les jésuites et surtout le jésuitisme occulte, stigmatisations rigoureusement étayées par toutes sortes d’exemples.
M.O. pousse le vice jusqu’à justement mentionner sans cesse, ou même citer, des passages de ces conférences-là, mais alors en les découpant (en les « charcutant » avec une adresse de chirurgien) pour que strictement rien ne transpire du problème jésuite, du mal jésuite.
 
Alors, ces quelques mentions minimalistes prennent une étrange résonance. Ne s’agit-il pas d’indiquer de façon quasi subliminale : nous avons abordé le problème, on ne pourra pas dire que nous l’avons occulté ?
 
Moi je dis : si, vous l’avez occulté, et vous l’avez même occulté par un procédé précisément « occulte », en glissant quelques mentions presque imperceptibles, lors de considérations annexes et dans des citations coupées de leur contexte, et surtout sans jamais aborder explicitement la question (les immenses méfaits du jésuitisme occulte à grande échelle dans l’espace et le temps) dans votre texte.
 
Bien sûr, certains diront peut-être que c’est là une façon homéopathique (très-très hautes dilutions !) d’aborder la question…
 
Moi je dis : ce n’est pas de l’homéopathie, mais de l’empoisonnement.
 
Du coup, tout le cœur du sujet, les origines réelles de la Première guerre mondiale, et, bien sûr, ici, surtout, l’avis éclairant (résultat d’une investigation clairvoyante unique en son genre) de Rudolf Steiner sur la question, s’en trouve déséquilibré, paralysé, défiguré ; cette unilatéralité (pôle maçonnique seul), cette « hémiplégie », cette « schizoïdie », introduit dans les âmes un sac de nœuds indénouables, puisqu’il manque toujours un acteur principal, une jambe, un bras, une moitié au moins de la question.
 
Dès lors aussi, le pôle maçonnique lui-même, qui est certes omniprésent quantitativement tout au long de l’ouvrage, abondamment et brillamment documenté, n’est pas présenté dans sa juste perspective, dans son juste éclairage, et déjà pour une raison simple et suffisante : on ne comprend rien à la maçonnerie si on ne prend pas en compte le jésuitisme occulte comme étant actif dès les commencements mêmes de cette maçonnerie, puis dans une action conjuguée permanente entre loges et jésuitisme depuis la fin du XVIIIe siècle et jusqu’à nos jours ; ce sont, au bas mot, deux siècles d’une histoire commune de tous les instants.
Enlever la dimension jésuite de la maçonnerie, c’est entraver, rendre impossible, toute approche pertinente de l’influence maçonnique. C’est comme si l’auteur ne prenait pas vraiment Steiner au sérieux ! A moins que ce soit encore plus grave, qu’il s’agisse d’une volonté délibérée de retirer le jésuitisme du débat.
 
On peut remarquer en outre que, si abondent, quantitativement, les documents nouveaux sur l’action maçonnique et paramaçonnique, il y a en fait très peu de choses, pratiquement rien – et c’est un comble ! – concernant les déclarations les plus percutantes et les plus ésotériques de Steiner lui-même sur les loges occultes en général et sur la maçonnerie en particulier : on dirait que l’auteur s’est évertué, sur ce pan maçonnique même du sujet, à ne retenir que les données les plus plates, les plus « recevables », les plus « universitaires », les plus consensuelles, car, bien évidemment, si l’on cite Steiner correctement sur ce pan maçonnique, on ne peut pas éviter de mentionner… le pan du jésuitisme occulte. L’absence du jésuitisme déséquilibre l’ensemble de l’édifice : on fait tenir par un seul acteur des rôles qui, dans la réalité, sont tenus par plusieurs. Cela fausse tout. L’unicité du responsable simplifie (de façon artificielle) le débat mais le rend boiteux, caduque.
 
Du coup aussi, toute la stigmatisation du bolchevisme et de l’expérimentation socialiste à l’Est, que Steiner a très souvent faite en indiquant le lien étroit avec les deux autres courants (en une sorte de trépied du mal), se perd à son tour, s’édulcore, car c’est le couple « Loges anglo-saxonnes + Jésuitisme » qui sont les parrain et marraine de ce nouvel arrivant dans le champ des initiations antichristiques (voir, par exemple, la conférence du 13 juin 1920, in Antagonismes dans le développement de l’humanité, GA 197).
 
En clair : le gigantesque problème jésuite tel que Steiner le mit en évidence et dont il eut à subir sans cesse la vengeance active et concrète et féroce (surtout à partir des conférences d’octobre 1911, De Jésus au Christ, GA 131, ainsi qu’il le précisera lui-même), est purement et simplement évacué du livre d’Osterrieder ; et lorsque le jésuitisme est très vaguement évoqué, à dose infinitésimale, c’est pour mieux vider le geste héroïque de Steiner de sa substance, de sa force, et surtout déjà tout bêtement de son contenu.
De ce fait, et étant donné l’importance cruciale (importance quantitative et qualitative) que Steiner attribue au problème jésuite, justement dans le cadre de conférences faites dans la période 1916-1924, je dis que le livre de M.O. est « jésuitique » (au sens d’employer des méthodes de diversion, de dissimulation), certes, mais surtout que c’est vraiment un « livre jésuite », dans le sens où il cache, il dissimule, il « blanchit », il « couvre », le rôle des jésuites et épouse ainsi – en une sorte de mise en abyme – l’une des méthodes-clés mêmes de leur action : rester caché, pour pouvoir agir dans l’ombre, depuis l’ombre.
 
On me dira que j’accuse de jésuitisme, au pire sens du terme, au sens occulte, un livre qui ne parle même pas du jésuitisme. Paradoxal ?
 
C’est du mensonge par omission active. Le jésuitisme est ici « en creux ». Ce n’est pas simplement le problème d’un aspect du sujet qui ne serait pas traité. C’est le problème d’une rétention active, d’une méthode de tarissement volontaire de l’information, d’une occultation voulue – puisque Steiner, lui, en a parlé avec la plus grande netteté –.
 
M.O. assure l’incognito, l’anonymat, du responsable majeur (avec la maçonnerie, et au moins autant que cette dernière) du mal historique et social de notre époque moderne, et en particulier de cette Première guerre mondiale, qui est quand même le sujet de ce gros pavé de 1700 pages…
 
Cette absence du jésuitisme – ainsi que d’autres instances catholiques ou anglicanes, voire protestantes, car il existe une forme de para-jésuitisme protestant – rend totalement déséquilibré, et surtout dangereux, ce gigantesque travail de documentation qu’est le livre de M.O. Le trésor de documents patiemment accumulés garde certes une valeur objective mais il contient un vice de forme, très difficilement perceptible. Il faudrait pouvoir « déminer » cette chose, désamorcer cette bombe à retardement, en y ajoutant sans cesse le pan manquant pour ainsi dire (en tout cas déjà l’un des pans manquants essentiels) et en tentant ainsi de restituer la dynamique du sujet telle que Steiner l’avait dévoilée (ainsi, par exemple, la main des jésuites jusque dans la fabrication-même des hauts-grades de la maçonnerie).
 
Ce livre comporte une partie subliminale terriblement puissante, active dans une zone infraconsciente, agissant directement jusque dans le sentiment et la volonté.
 
Car le lecteur n’est certes à aucun moment averti qu’il doit compléter le livre. Il pourra croire que l’essentiel des données de Steiner sur la question est présent là. Or il y manque un aspect essentiel, et ce manque hypothèque tout le reste, distord les éléments nécessaires au jugement, déséquilibre les âmes. Ce livre est éminemment dangereux car il recèle une partie « tenue en réserve », invisible, occultée, qui devient de ce fait occultement active et nocive.
 
Nous sommes typiquement dans ce type de contradictions occultes dont Steiner disait dans ces mêmes années [sur le thème de la Huitième sphère] :
 
« Ces théories s’introduisent dans l’ensemble de la vie de l’âme et colorent les impressions et les sentiments ; et c’est ce qui était escompté : mettre les âmes dans une certaine orientation. C’est comme si on avait alors, à l’intérieur, un îlot d’erreur inextricable. »(R. Steiner, conférence du 17 octobre 1915, in Les dangers d’un occultisme matérialiste, GA 254)
 
Nous sommes typiquement aussi dans ce que disait déjà Louis-Claude de Saint-Martin
(« Le sens absolument faux m’a fait moins de peine que le sens à moitié vrai, parce-que cette moitié vraie empêchait l’autre de se rectifier. »), puis Rudolf Steiner, à propos des demi-vérités (ou énièmes de vérité) qui sont plus dangereuses que les franches erreurs ou les francs mensonges, parce que la partie vraie, valable, empêche – de par la fascination même exercée par sa justesse – l’autre, la partie fausse, problématique, de pouvoir être corrigée, et déjà de pouvoir être simplement perçue. Car ici il s’agit d’une forme un peu particulière de ce problème des demi-vérités ; c’est la partie visible, le monument de travail, de documents, l’accent sur le pôle maçonnique, qui empêche la perception de la partie invisible, de la « lacune » (le pôle jésuite), ou plus exactement : la partie visible fait diversion, voire se substitue à cet autre pan.
 
Mais une telle lacune, une telle chose non-dite, est éminemment active, elle ne reste pas vide, elle devient « habitée », de toutes sortes de manières, et travaille de façon négative dans les âmes.
 

 

* * *

 
Ce livre dont j’avais entamé la lecture avec enthousiasme est devenu pour moi l’un des livres les plus problématiques de la littérature secondaire (soi-disant) anthroposophique, un livre d’une certaine manière plus problématique encore que les aberrations de Judith von Halle, Robert Powell et tant d’autres (comme les récentes aberrations en chaîne liées à l’affaire de la SKA [Edition critique de Steiner]), plus problématique parce que précisément d’une haute qualité technique, pratiquement inattaquable dans sa partie visible.
 
Alors, maintenant, la question est, les questions sont :
 
● Quelle est la raison d’un tel silence ?
 
● S’agit-il d’un choix de l’auteur, de scrupules d’historien par exemple, dont je ne vois pas quelle pourrait être la justification à partir du moment où il s’agit essentiellement de décrire, en historien précisément, l’attitude de Rudolf Steiner et donc de rapporter (et éventuellement de développer) tout ce que Rudolf Steiner a dit d’essentiel sur le sujet ?
 
● S’agit-il d’une peur de se retrouver assimilé aux « théoriciens du complot », une assimilation qui vous ghettoïse, qui vous déshonore, pour le restant de vos jours ? Mais qu’est-ce que la « théorie du complot », qu’est-ce que le soupçon de « conspirationnisme », sinon une interdiction maline de parler de certains sujets ?
En tout cas, Steiner n’était pas un théoricien du complot, mais un observateur phénoménologique-clairvoyant de certains faits.
Certes un héritage difficile à assumer !
 
● S’agit-il d’un choix imposé par les éditeurs, ou par des groupes de pression soi-disant anthroposophiques (autour des revues pseudo-anthroposophiques Die Drei, Info3, Das Goetheanum, et pratiquement toutes les autres), ou en provenance de certains milieux tombergiens (nourris de jésuitisme) ou lindenbergiens (nourris de relativisme), ou d’autres think tanks (laboratoires d’idées) soi-disant anthroposophiques ?
 
● D’un avatar de ce que j’appelle pour ma part « l’égrégore Lindenberg », c'est-à-dire un outil de stérilisation (et même d’inversion) de l’anthroposophie au cœur même des milieux se réclamant de l’anthroposophie ?
 
● D’un chantage financier ?
 
● D’un chantage jésuite direct ou indirect ?
 
● L’auteur a-t-il eu peur de la vengeance jésuite ? Car celle-ci serait en effet inévitable, inéluctable, automatique. Mais alors on n’écrit pas un livre qui se veut expert à la lumière de l’anthroposophie sur les arrière-plans de la Première guerre mondiale.
Ou alors en effet on l’écrit, mais c’est alors dans le contenu même du livre que l’on paie, en étant réduit à une distorsion des contenus, ou à une autocensure.
Il n’y a pas d’alternative : si l’on attaque la chose jésuite (cette chose qui dépasse de toutes sortes de manières le jésuitisme exotérique), on le paie, très cher, et ce ne sont pas les gens se réclamant de l’anthroposophie qui vous protègeront, bien au contraire (je sais un peu de quoi je parle).
Si maintenant, et peut-être d’ailleurs sur l’invitation fraternelle de milieux se réclamant de l’anthroposophie, on se soumet à l’omerta, à la loi du silence, sur un sujet qui nécessite absolument, de par son essence même, le courage de dévoiler – et c’est ici par excellence le cas, et Steiner en a payé le prix fort –, si l’on choisit ainsi de cacher, de remettre un voile ou des monceaux de voiles sur ce que Steiner avait, lui, dévoilé, amené au grand jour, à propos des jésuites, on est simplement devenu le complice, l’allié objectif de ceux-là.
 

* * *

Bref, ce livre, véritable mine d’informations sur certains arrière-plans de la Première guerre mondiale, n’est – à mon sens – en aucun cas un livre anthroposophique, car il ne rend absolument pas justice à Rudolf Steiner de la globalité – et donc de la cohérence interne – de sa vision spirituelle des arrière-plans occultes de la Première guerre mondiale ; il fausse toute la dynamique interne de cette vision d’ensemble.
 
C’est un livre jésuite (dans le sens qu’il sert les intérêts jésuites, et cela en « oubliant » le jésuitisme, en le faisant oublier, en le mettant hors sujet), « jésuite en creux », car ré-occultant ce que Steiner avait désocculté, car faisant un total silence sur l’action occulte des jésuites telle que dénoncée par Rudolf Steiner.
 

 
[1] Voir, sur ce thème, une liste de 12 pages, commentée et non exhaustive, de références au jésuitisme chez Steiner dans notre [Prokofieff/Lazaridès] Le cas Tomberg [Chapitre « Rudolf Steiner sur le jésuitisme (un aperçu) », pages 192-203]. Disponible sur lazarides.pagesperso-orange.fr
[2] Voir plus loin, dans Complément et rectificatif, p. 11
[3] En allemand il n’y a qu’un seul mot, « jesuitisch », pour rendre à la fois « jésuite » et « jésuitique », et c’est donc le contexte et la tonalité qui permettent de faire la nuance telle que nous l’avons en français grâce à deux mots.
[4] J’emploie ici ce terme dans le sens d’un champ de forces (psychiques, « spirituelles », suprasensibles) collectives, créé puis utilisé par certains groupements occultes pour influencer les idées et les événements dans le monde.

 


 

 

Complément et rectificatif

 

au texte Réaction vive à l’ouvrage de Markus Osterrieder, Welt im Umbruch (Nationalitätenfrage, Ordnungspläne und Rudolf Steiners Haltung im Ersten Weltkrieg) [Monde en mutation (Question des nationalités, plans d’ordre mondial, et attitude de Rudolf Steiner lors de la Première guerre mondiale)], Freies Geistesleben, Stuttgart, 2014.

 

 

Texte revu en janvier 2015
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 Des échanges (téléphone et mails) avec diverses personnes m'ont fait prendre conscience que « j'étais passé à côté » de trois autres références au jésuitisme présentes dans le livre Welt im Umbruch (elles se trouvent dans les 300 premières pages, avant donc que je commence à me poser la question, et je reconnais mon tort de ne pas avoir fait une relecture systématique de ces 300 premières pages) :
 
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p. 269 (dans le texte proprement dit) :
   La maçonnerie hanovrienne fut créée en 1717 en Angleterre, avec le but aussi de s'opposer à la «conspiration» des maçons fidèles aux Stuart (en référence à leurs liaisons jésuites-catholiques), par son propre système maçonnique, ‹éclairé›, ‹moderne›. 

 
Note 672, pp. 273/274 :
BILLINGTON : Fire in the Minds of Men, p. 86 sq.
   Dans une note, censée remonter à des discussions de Ludwig Polzer-Hoditz avec Rudolf Steiner, mais dont l'origine et la genèse font l'objet de débats, Steiner est censé avoir rendu attentif au fait que (des) franc-maçons et (des) jésuites [Freimaurer und Jesuiten] « dans leurs instances les plus élevées » se seraient retrouvés depuis janvier 1802 dans une coalition par nécessité [Zwangsbündnis] contre Napoléon. Mentionné selon MEYER : Ludwig Polzer-Hoditz , p. 670. Les événements d'alors en Russie, de même qu'en Pologne sous occupation russe, pourraient livrer une clé pour un noyau factuel à cette note (voir pp. 497 sqq. les données sur Adam Czartoryski). 
 
Note 689, p. 280 :
KUYPERS : Les égalitaires en Belgique, p. 131 sq.
   Rudolf Steiner a signalé en 1916 l’importance de la Belgique en tant que lieu de liaison de cercles 'de droite' et 'de gauche' :« Imaginez ce qu'on peut réaliser quand on a à sa disposition un tel appareil ! On a par exemple agi de manière particulièrement efficace au moyen d'un tel appareil, qui a mis en mouvement en même temps des jésuites et du franc-maçonnique – sans qu'on n'en sût rien du côté des jésuites, ni du côté franc-maçon – dans un certain pays, qui se trouve en gros au nord-ouest de l'Europe, entre la Hollande et la France. De là sont parties des actions particulièrement fortes – pas dans les tout derniers temps, mais durant une longue période – qui utilisèrent l'un et l'autre courants, et qui purent vraiment opérer toutes sortes de choses. » (Berlin, 4 avril 1916, GA 167, S. 104) 

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Dans le premier cas, il s'agit d'un simple constat historique, qui est d'ailleurs rattaché, en note, à des ouvrages de Margaret C. Jacob. Il s'agit d'évoquer une opposition conjoncturelle et historiquement bien circonscrite entre deux courants de la maçonnerie, et absolument pas d'éveiller la conscience de la collusion structurelle entre jésuitisme et maçonnisme.
 
Dans les deux cas suivants – et comme dans les deux autres cas que j'avais signalés (p. 1287 et note 3885, p. 1481) –, il s'agit seulement de propos de Steiner (l'un simplement évoqué, l'autre sous forme de brève citation) inclus dans deux très discrètes notes de bas de page, sans commentaire sur le fond dans ces notes mêmes, et sans que cela ne donne lieu, dans le texte proprement dit, à aucun développement sur le fond du problème jésuite tel que caractérisé par Steiner. Ces deux notes de bas de page sont là en simple référence à des livres qui n'ont pas de lien particulier avec la question jésuite. Il s'agit de sortes d'illustrations sur d'autres questions (la première en rapport avec Napoléon, la seconde avec Buonarroti), qui certes peuvent évoquer très vaguement la question (pour celui qui la connaîtrait !), mais, comme on le voit nettement, avec tellement de relativisations (« objet de débats », etc.), de subtiles contextualisations (« coalition par nécessité », « cercles 'de droite' et 'de gauche' », forme conditionnelle, délimitation historique, etc.), qu'elles diluent, qu’elles endorment – plutôt qu'elles éveillent – la conscience du problème.
 
Dans la conférence mentionnée dans la note 689, celle du 4 avril 1916, qui a en fait justement une valeur fondatrice sur le sujet de la collusion du jésuitisme et des loges (puisque, à ma connaissance, c'est la première proprement dite dans toute l'œuvre de Steiner sur la question de cette collusion, et cela donc pratiquement au milieu de la Première guerre mondiale), le sombre tableau dressé par Steiner est bien sûr infiniment plus clair et percutant que la bribe incompréhensible dans la citation donnée ; et non pas en termes de « cercles de 'droite' et de 'gauche' » mais, par exemple :
 
(…) [NdT : Les deux premiers tiers de la conférence avaient été consacrés à la symbolique et au rituel au sein des fraternités occultes, ainsi qu’à la question des grades, maçonniques ou autres.]
 
« Et si vous examinez aujourd’hui – excusez l’expression, mais on doit parfois utiliser des expressions frappantes – les oncles francs-maçons les plus bornés, vous verrez qu’ils ont dans leur corps éthérique – pas dans leur corps physique, pas dans leur savoir conscient, mais dans leur corps éthérique – un savoir gigantesque, et en particulier quand ils ont atteint le troisième grade. Ils [NdT : les initiés de telles sociétés occultes] possèdent un gigantesque savoir infraconscient. Ce savoir, qui précisément peut être transmis par la symbolique, il peut en fait être utilisé de la façon que j’ai esquissée, soit de manière honnête, soit de manière malhonnête.
Et, voyez-vous, il existe les sodalités [Verbindungen] occultes les plus diverses, lesquelles à leur tour, dirais-je, se présentent en deux pôles. L’un des pôles possède un caractère séculier-chrétien [weltlich-christlich], l’autre pôle un caractère ecclésial-chrétien [kirchlich-christlich]. S’il convient de rattacher les francs-maçons à ce qui possède le caractère séculier-chrétien [weltlich-christlich] parmi les confréries [Verbrüderungen] symboliques, il convient de rattacher les jésuites à une forme de sodalité [Verbindung] ecclésiale-symbolique [kirchlich-symbolisch]. [5]
Car le jésuite passe, pareillement, par trois degrés, et est pareillement ‘doté’ de symbolique, et c’est grâce à cette symbolique qu’il acquiert cette terrible efficacité dans ses paroles. Voilà pourquoi les prédicateurs jésuites sont si terriblement efficaces ; ils savent comment construire un discours pour pouvoir agir notamment sur les masses incultes en procédant au moyen d’une série de gradations. Parfois, des oreilles cultivées trouvent cela horriblement banal, mais c’est terriblement efficace.
 
(…) [NdT : Ici, pendant une page, est donné l’exemple d’un prêche fait par le père jésuite Klinkowström, prêche auquel Steiner s’était rendu pour précisément en faire l’observation occulte.]
 
C’est fait de façon extrêmement habile, la façon d’utiliser les images est extrêmement habile. Ces gens-là franchissent aussi, à leur manière, leurs trois degrés. De cette catégorie il existe, là encore, les nuances les plus variées, de la même façon que, de l’autre côté, les confréries [Verbrüderungen] occultes ne sont pas toutes maçonniques. Ici, en Allemagne, on trouve même les « Illuminaten » [6] et bien d’autres du même genre.
Maintenant, d’un côté comme de l’autre, il existe encore trois grades au-dessus des trois inférieurs. Ce sont les trois grades supérieurs. Ceux qui détiennent les grades supérieurs et ceux qui sont titulaires des grades particulièrement élevés, dans certaines fraternités [Bruderschaften] – pas dans toutes évidemment, mais seulement dans certaines fraternités –, constituent une sorte de communauté [Gemeinschaft]. Il est tout à fait possible, par exemple, qu’un dignitaire supérieur d’un cercle [Gemeinde] de jésuites appartienne à une telle société [Gesellschaft]. Bien entendu, les jésuites combattent de la manière la plus furieuse les cercles maçonniques, et les francs-maçons combattent de la manière la plus furieuse les cercles jésuites ; mais de hauts dignitaires francs-maçons et de hauts dignitaires du cercle jésuite appartiennent aux grades supérieurs d’une certaine fraternité bien particulière et forment ‘un Etat dans l’Etat’, lequel englobe les autres instances. [7]
 
Imaginez donc ce que l’on peut réaliser dans le monde quand on peut agir en étant d’un côté, par exemple, le haut dignitaire d’un cercle maçonnique, lequel cercle sert ainsi d’instrument pour agir, et que l’on peut s’entendre avec le haut dignitaire d’une communauté de jésuites pour entreprendre une action unitaire qui ne peut être entreprise qu’à condition d’avoir un tel appareil à sa disposition : d’un côté, on propulse les frères francs-maçons qui, par toutes sortes de canaux, vont soutenir telle cause de toutes leurs forces. Cette cause doit absolument être soutenue. Mais si on lâche ainsi, d’un seul côté, les taureaux dans l’arène, cela n’aboutit à rien, n’est-ce pas. On doit, de l’autre côté, faire en sorte que quelque chose s’oppose à l’affaire avec le même feu, avec le même enthousiasme. Imaginez ce qu'on peut réaliser quand on a à sa disposition un tel appareil ! On a par exemple agi de manière particulièrement efficace au moyen d'un tel appareil, qui a mis en mouvement en même temps des jésuites et du franc-maçonnique – sans qu'on n'en sût rien du côté des jésuites, ni du côté franc-maçon – dans un certain pays, qui se trouve en gros au nord-ouest de l'Europe, entre la Hollande et la France. De là sont parties des actions particulièrement fortes – pas dans les tout derniers temps, mais durant une longue période – qui utilisèrent l'un et l'autre courants, et qui purent vraiment opérer toutes sortes de choses.
 
Le temps a passé. Dans huit jours, mes chers amis, je vous ferai descendre dans des régions encore plus concrètes dans ce domaine. Aujourd’hui j’ai dû examiner les aspects plus abstraits de l’affaire. Mais il nous fallait avoir une vision de l’ensemble de la structure, car c’est seulement ainsi que nous pourrons comprendre ce qui, dans ce domaine, peut agir de cette manière dans le monde extérieur. » [Fin de la conférence] (R. Steiner, conférence du 4 avril 1916, GA 167) [Traduction inédite : C.L.]

 
Il y a même ici une mention explicite des « Illuminaten » (mention devenue incompréhensible dans la traduction française publiée), ce qui certes risquerait de mettre Steiner et les anthroposophes dans le camp des complotistes délirants, et qu'il faut donc éviter à tout prix...
 
Mais non ! Bien sûr que non ! C'est précisément ce qu'il faudrait aborder de front, prendre le taureau par les cornes, et justement en profiter pour tirer au clair la réalité concrète d'une telle organisation (« Les Illuminés de Bavière ») – précisément pont parmi d'autres de la même espèce, organe de liaison, entre maçonnisme et jésuitisme –, qui eut réellement une influence en Europe et dans le monde (et une postérité), et ne pas laisser ce savoir aux complotistes malhonnêtes ou délirants, qui bien sûr existent aussi (en particulier justement sur le thème éminemment galvaudé des « Illuminati », devenu une tarte-à-la-crème qui empêche tout accès aux véritables questions).
 
En outre, c'est juste un peu plus haut dans cette même conférence que se trouve le fameux passage sur « l’interdiction de toute pensée » qui viendra (qui est déjà venue ?) d'Amérique vers l'an 2000 (ou, quelques lignes plus loin, « vers 2200 et quelques » [8] ) :
 
« La plus grande partie de l’humanité recevra l’influence de l’Amérique, par l’Ouest, qui suit une autre évolution. Il [NdT : l’Ouest] suit une évolution qui se montre aujourd’hui encore en prémices idéalistes, en débuts sympathiques, en comparaison de ce qui se prépare. On peut dire : le présent n’est pas si désagréable que ça [NdT : on est alors en plein milieu de la Première guerre mondiale !] en comparaison de ce qui arrivera quand le développement de l’Ouest se fera de plus en plus. Il ne faudra pas attendre longtemps une fois passé l’an 2000, pour que vienne d’Amérique, pas de façon directe, une sorte d’interdiction de toute pensée, une loi qui aura pour but de supprimer tout acte de penser individuel. D’un côté, un début de cela se manifeste déjà dans ce que fait aujourd’hui la médecine purement matérialiste, où l’âme n’a plus son mot à dire, où l’on traite l’être humain comme une machine, sur la seule base de l’expérimentation extérieure.
[...]
L’une des autres prémices : nous avons déjà aujourd’hui des machines pour additionner, soustraire… C’est très commode, n’est-ce pas, car on n’a plus besoin de calculer. Bientôt, on fera comme cela avec tout. Dans peu de temps, un siècle ou deux, tout sera accompli, on n’aura plus besoin de penser, plus besoin de réfléchir, juste appuyer sur le bouton.
[...]
Et pour que ne soit pas dérangée la solidité structurelle de la vie sociale future, des lois seront édictées, dans lesquelles il ne sera pas inscrit directement ‘penser est interdit’, mais qui auront pour effet d’exclure toute pensée individuelle. Tel est l’autre pôle contre lequel nous devons travailler. Par rapport à cela, la vie actuelle n’est finalement pas si désagréable que ça. Car si on ne franchit pas une certaine limite, on a encore aujourd’hui [NdT : 1916] le droit de penser, n’est-ce pas. Bien entendu, il ne faut pas franchir une certaine limite, mais tant que l’on reste dans certaines limites, on peut encore penser. Mais ce que je vous ai décrit, est inhérent à l’évolution de l’Ouest, et cela viendra avec l’évolution de l’Ouest.
Dans tout ce développement, il faut donc que le développement de la science de l’esprit prenne aussi sa place. Celle-ci doit discerner clairement et objectivement sa mission. Elle doit être au clair sur le fait que ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un paradoxe se produira : vers l’an 2200 [NdT : ou 2000, voir note 8] et quelques, une oppression de la pensée sévira à la plus grande échelle dans le monde, dans une généralisation totale. Et c’est dans cette perspective qu’il faut travailler au moyen de la science de l’esprit pour que soit amené quelque chose en équivalence – et cela sera amené –, afin qu’un contrepoids suffisant contre ces tendances puisse être présent dans l’évolution du monde. » (R. Steiner, conférence du 4 avril 1916, GA 167) [Traduction inédite : C.L.]

 
On voit à quel point cette conférence est fondatrice, inaugurale, de tout ce que Steiner dira ensuite, pendant 9 ans encore, presque jour pour jour (du 4 avril 1916 jusqu'à fin mars 1925), sur la collusion jésuito-maçonnique et sur l'américanisme :
 
● Il avait déjà lancé depuis quelques semaines un premier thème tabou, le thème de l’action les loges occultes anglo-américaines comme élément déterminant dans la politique internationale, le 12 mars 1916 à Stuttgart (GA 174b), le 18 mars 1916 à Munich (GA 174a) et le 28 mars 1916 à Berlin (GA 167), mais en restant encore général et en traitant surtout du rôle de H.P. Blavatsky, donc plutôt dans la ligne des conférences d'octobre/novembre 1915 (Les dangers d'un occultisme matérialiste, GA 254).
 
● Ce jour-là, le 4 avril 1916, il y ajouta un second thème au moins aussi tabou que le premier, celui de l’action du jésuitisme occulte sur la politique et la culture dans le monde, et en même temps celui de la collusion entre ces deux types de groupements occultes : maçons et jésuites. Jusque-là ce pacte secret, cette intrication, n'avaient pas encore été signalés.
 
● En brisant ces deux tabous, en abordant ces deux sujets « interdits », il nous légua ce même jour (4 avril 1916) une sorte de testament dangereux, qui allait devenir pour la postérité, dans les milieux se réclamant de l’anthroposophie, et donc depuis un siècle (1916-2016), le tabou des tabous : le thème de « La collusion jésuitisme/franc-maçonnerie, du point de vue de Rudolf Steiner », ou bien le thème de « L’action occulte jésuito-maçonnique, telle que dévoilée par Rudolf Steiner ».
 
Lisez cette conférence dans son intégralité (4 avril 1916, in La liberté de penser et les mensonges de notre époque, GA 167), ainsi que les conférences qui précèdent et qui suivent.
 
Et c'est justement aussi à dater de telles données (ici exprimées à Berlin, mais qui vont être reprises et développées à Dornach à partir de décembre 1916), à partir de tels dévoilements, que va commencer à s'instituer – au sein même du milieu anthroposophique et au sein même de la communauté des personnes en train de construire le Johannesbau (le Premier Goethéanum) – une opposition, et même une réaction violente, contre de telles révélations !
 
Ce fut d'emblée un élément de clivage, de séparation des esprits.
 
Et il fallut d'ailleurs que certains anthroposophes d'alors se mobilisent auprès de Steiner, par la rédaction d'une sorte de pétition, pour que celui-ci accepte de continuer à dévoiler de tels arrière-plans occultes de la politique mondiale. C'est un chapitre très mal connu de l'histoire du mouvement anthroposophique, dont pourtant le problème que je soulève ici est en quelque sorte un héritier 100 ans après : doit-on dire certaines choses ou vaut-il mieux les cacher ? Tout le problème Lindenberg, qui va paralyser les recherches pendant des décennies et continue de le faire, est lié à cela.
 
Pour le dire autrement : cette question, à la fois, disons « des loges » et « de la collusion jésuito-maçonnique », a un karma ! Elle a dérangé, dérange et dérangera longtemps ! Tant de personnes, tant de milieux – parmi lesquels de nombreux milieux se réclamant abusivement de l'anthroposophie mais qui sont en fait pseudo-anthroposophiques, et qui représentent cependant la doxa anthroposophique, anthroposophiste –, ont intérêt à « neutraliser » cette question, à la rendre inoffensive, à l'édulcorer, à la poser de travers pour qu'on ne puisse s'en saisir, à la soustraire aux regards, voire à l'interdire.
 
Or, l'essence de cette question gênante est d'être offensive, en réalité contre-offensive (car elle est de fait réponse à une agression occulte, légitime défense pour ainsi dire), bref : d’être combattante.
 
C'eût donc été ici (à l’occasion de la mention de la conférence du 4 avril 1916) l'opportunité idéale pour aborder vraiment la question, car c'est vraiment à ce moment – un an et huit mois après le début de la Première guerre mondiale – que s'ouvre ce chapitre, disons donc « jésuito-maçonnique », et pour l'aborder sans avoir peur d'être assimilé aux « complotistes », car il s'agit bel et bien d'un complot à grande échelle et à long terme, d'une conspiration au sens le plus fort et le plus concret du terme, d'une noire alliance contre la vie libre de l'esprit, et qui, bien sûr, n'a pas disparu comme par magie, n’est pas dépassée, n'est pas périmée, n’est pas obsolète, mais qui au contraire constitue la base de la politique internationale (certes sous des formes nouvelles) aujourd'hui ; et voilà que cela devient au contraire l'opportunité de noyer le poisson !
« O tempora, o mores ! »
 
Ce n'est pas en cachant aux gens soi-disant « sérieux » la teneur des propos de Steiner que l'on va servir la vérité ; c'est au contraire en ne cachant rien de ce que Steiner a dit qu'on sert la vérité, la véracité, la véridicité, même s'il peut y avoir des moments très difficiles dans une telle entreprise.
 
Après, de savoir si Steiner a pu se tromper, déformer, exagérer, etc., est un autre débat, qui n'est certes pas interdit, mais commençons par mettre sur la table toutes les données disponibles, et non pas par biaiser les cartes.
 
Car c'est même le contraire du but espéré qui va se passer : en voulant prétendument « protéger » Steiner, en l'édulcorant, on s'ouvre d'autant plus à la critique, car les gens soi-disant sérieux savent quand même lire (même s'ils ne comprennent pas réellement ce qu'ils lisent), ils savent bien trouver ce que Steiner a réellement dit (voir Staudenmaier par exemple) malgré la diversion grossière des anthroposophes-camoufleurs, et, dès lors, on – c'est-à-dire les gens se réclamant de l'anthroposophie – a perdu sur tous les fronts.
 
 
Conclusion
 
Ces trois autres mentions minimalistes ne changent donc strictement rien au problème que j'ai soulevé ; elles auraient même tendance à l'aggraver, car elles montrent (si besoin en était) que l'auteur avait tout à fait connaissance de la question et qu'il a choisi d'en faire ce traitement hyper-minimaliste : non pas dévoiler, mais en fait occulter, ré-occulter.
 
 
Christian Lazaridès (Juin 2014- Janvier 2015)
 

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[5] Les termes utilisés par Steiner dans cette phrase – qui est donc, à ma connaissance, la phrase-princeps de tout ce thème – posent de sérieux problèmes d’interprétation. Il faut signaler que les bases de l’établissement du texte ne sont pas sûres. L’idée qui semble ressortir est celle d’une polarité entre une initiation symbolique maçonnique, plus laïque (weltlich), et une initiation symbolique jésuite, plus religieuse, liée à l’Eglise. Le terme « christlich » [chrétien] est assez étonnant dans les deux cas, et on serait presque tenté de le remplacer par « antichristlich » [antichrétien], voire « antichristisch » [antichristique].
[6] L’Ordre des Illuminés de Bavière, fondé par Adam Weishaupt en 1776.
[7] A ma connaissance, c’est vraiment ici que surgit pour la première fois dans l’œuvre de Steiner ce thème spécifique de la collusion et de la complémentarité entre occultisme des loges anglo-saxonnes et jésuitisme occulte.
[8] La première édition (1920) de ces conférences donne ici « 2000 » (comme quelques lignes plus haut) et non « 2200 ». La « prophétie » de Rudolf Steiner s’appliquerait alors très exactement à notre époque présente. Les atteintes à la liberté d’opinion, d’inspiration américaine mais dont la pseudo-Europe de Bruxelles-Maastricht-etc. se fait la courroie de transmission, se multiplient aujourd’hui. Nous sommes d’ores et déjà dans une telle interdiction de la pensée libre.
 
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