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Note de la rédaction : dans le court extrait ci-dessous issu de l’ouvrage « Des énigmes de l’âme » publié par Rudolf Steiner en 1917, est abordé sous un angle anthroposophique, un problème fondamental :quelle est la relation entre les concepts abstraits et la réalité perçue par les sens ? Quels rapports aussi entre les réalités suprasensibles et les concepts ? En quoi est-il si important, au cours de son évolution, que l’être humain développe un penser conceptuel abstrait ?

De manière très condensée, et sous la forme d’un langage plus philosophique, sont contenus dans cet extrait ce qui constitue le cœur de l’époque actuelle d’évolution de l’humanité, celle du développement de l’âme de conscience.

Note : un compte-rendu de lecture du livre « Des Enigmes de l’âme » rédigé par Christian Lazaridès peut être téléchargé ici.

 


 

Rudolf Steiner, dans « Des énigmes de l’âme », éditions anthroposophiques romandes (2010 - Traduction Georges Ducommun), pg 135 :

 

L’homme élabore des concepts de la réalité perçue par les sens. La théorie de la connaissance s'interroge sur la nature des rapports entre la réalité d'un être ou d'un processus, et le concept que l'homme en retient dans son âme. Ce que je porte en moi sous forme du concept «loup», a-t-il un rapport quelconque avec une réalité, ou s'agit-il simplement d'un schéma élaboré par mon âme en faisant abstraction de ce qui est particulier à tel ou tel loup, schéma auquel rien dans le monde des réalités ne correspond ? Ce problème a été abondamment débattu au Moyen Age, lors de la querelle entre nominalistes et réalistes. Le nominaliste ne connaît qu'une seule réalité du loup: ce qui est visible chez chaque exemplaire de l'espèce, c'est-à-dire les matières, la chair, le sang, les os etc., etc. Le concept «loup» n'est rien d'autre qu'une synthèse intellectuelle des caractéristiques communes aux différents loups. À cela le réaliste réplique que n'importe quelle matière trouvée chez un loup n'est pas moins présente chez d'autres animaux. Il doit donc exister quelque chose qui insère la matière dans le contexte vivant tel qu'il apparaît chez le loup. Cette réalité ordonnatrice est due au concept. - Dans son ouvrage « Die Hauptprobleme der Philosophie» (Les problèmes majeurs de la philosophie), Vienne, 1892, Vincenz Knauer, cet excellent connaisseur d'Aristote et de la pensée médiévale, fournit une analyse de la théorie de la connaissance aristotélicienne. Ce qu'il écrit (à la page 137) mérite d'être retenu: «Le loup, par exemple, n'est constitué d'aucun élément matériel autre que de l'agneau; son corps matériel est dû à l'assimilation de viande d'agneau. Néanmoins, le loup ne se change pas en agneau, même si tout au long de sa vie il ne fait que dévorer de l'agneau. Par conséquent il va de soi que ce qui fait de lui un loup doit être autre chose que la matière vivante du règne sensible. Bien qu'accessible à la pensée seulement, et non aux sens, ce ne peut et ne doit être que quelque chose de purement idéel; ce doit être quelque chose d'agissant, donc de concret, de très réel

 

Toutefois, en se confinant dans des considérations purement anthropologiques, comment peut-on vouloir saisir la réalité à laquelle il est fait allusion ici? Ce que les sens communiquent à l'âme ne conduit pas au concept «loup». Par ailleurs ce concept tel qu'il existe dans la conscience ordinaire n'est certainement pas cette chose «agissante».

 

Ce n'est sans doute pas la force de ce concept-là qui a pu provoquer la coordination des matériaux «sensibles» réunis dans un loup. Avec ce problème l'anthropologie atteint sans doute une des limites de son système de connaissance. L'anthroposophie montre qu'entre l'homme et le loup il existe encore un autre rapport que celui du plan sensible. Mais en raison de son caractère spécifique, il n'entre pas dans la conscience ordinaire. Toutefois, il existe en tant que rapport vivant et de nature suprasensible entre l'homme et l'objet de la perception sensorielle. Cet élément vivant, qui existe chez l'homme de par ce rapport, est atténué par l'action de son organisation intellectuelle et devient «concept». La représentation abstraite actualisée au sein de la conscience ordinaire n'est rien d'autre que la forme morte de la réalité dont l'expérience est vécue au niveau de la perception sensorielle, sans pour autant monter à la conscience.

 

La nature abstraite des représentations résulte d'une nécessité inhérente à l'âme. La réalité offre à l'homme un aspect vivant. Il en tue la part qui tombe dans sa conscience ordinaire. Il procède ainsi car il n'accéderait pas à la soi-conscience s'il devait faire l'expérience de ce lien extrêmement vivace avec le monde extérieur. S'il n'atténuait pas cette riche vivacité, l'individu devrait se reconnaître comme faisant partie d'une unité dépassant les limites humaines: il serait un organe d'un organisme bien plu vaste. Ce qui permet à l'homme de prolonger vers l'intérieur, vers la sphère des concepts abstraits sa démarche de connaissance n'est pas tributaire d'une quelconque réalité qui lui serait extérieure, mais des conditions d'évolution découlant de sa propre nature. Elles exigent que le lien vivant avec le monde extérieur soit atténué par la démarche perceptive. Cela engendre les concepts abstraits qui constituent les fondements sur lesquels s'élabore la soi-conscience. Une fois développés, les organes spirituels peuvent en avoir la confirmation. Ils permettent de rétablir un lien vivant (au sens évoqué en page 24 du présent ouvrage) avec une réalité spirituelle exté­rieure à l'homme.

 

Si la soi-conscience n'était pas déjà acquise au niveau de la conscience ordinaire, elle ne pourrait pas être élaborée au plan de la conscience contemplative. Cela permet de comprendre que la conscience ordinaire saine constitue le préalable indispensable à toute conscience contemplative. Ce serait une erreur de croire que l'on peut développer la conscience contemplative sans la présence active d'une conscience ordinaire saine. Il est même nécessaire qu'à chaque instant la conscience normale accompagne la conscience contemplative, sinon cette dernière mettrait du désordre dans la soi-conscience humaine et donc dans les rapports entre l'homme et la réalité. La connaissance contemplative de l'anthroposophie ne peut être que de cet ordre-là; .elle n'a rien à voir avec un quelconque amoindrisse­ment de la conscience ordinaire.

Ndr : c'est nous qui soulignons les passages mis en gras.