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Dans Das Goetheanum N° 17 du 21.04.2017, était publié un article de Johannes Kiersch. Il portait le titre « Entourée d’images, la Société anthroposophique est-elle en situation de « captivité occulte » ? ». J’ai été surpris par son contenu. Les lignes qui suivent montreront que la question posée dans l’article mérite d’être traitée avec une précision beaucoup plus grande que ne le fait l’auteur. Faute de quoi, l’utilisation de la notion de captivité occulte risque d’ajouter de la confusion au sein de la Société anthroposophique et dans les rapports des membres entre eux.

 

Ce n’est pas la première fois que je constate qu’une personne, voulant dénoncer une chose, tombe dans le même travers que ce qu’elle prétend combattre.

L’utilisation de l’expression « captivité occulte » est un choix fort. Cette notion s’applique-t-elle à ce que décrit l’auteur ? Lorsque Rudolf Steiner utilise ces mots, il se réfère à des situations bien particulières. La plupart des êtres humains sont prisonniers, à un degré ou à un autre de leurs propres représentations. Peut-on pour autant qualifier d’occulte leur captivité ? La captivité devient occulte lorsqu’une ou plusieurs personnes ou entités spirituelles agissent sur un autre plan que le plan physique pour provoquer ces images et faire en sorte qu’elles se maintiennent dans la conscience de la personne-cible. On peut parler d’une manipulation intentionnelle de la victime, en ayant recours à des méthodes occultes. Jörgen Smit, auquel Johannes Kiersch se réfère, décrit comment la peur du spirituel peut nous conduire à édifier un mur épais qui enferme l’âme. Il ne décrit pas ce mur comme provenant d’un processus occulte. Puis il ajoute : « Mais il peut aussi être construit par quelques hommes qui détiennent le savoir nécessaire et qui veulent avoir le mur pour pouvoir diriger d’autres hommes. (…) De tels murs (…) sont ensuite intentionnellement fortifiés : de tels hommes ont un but de domination et ils veulent en manipuler d’autres. »[1]. Jörgen Smit fait donc bien la différence.

Rudolf Steiner a d’abord parlé de loges et fraternités occultes qui utilisaient de tels pouvoirs, notamment à l’encontre d’Helena Blavatsky[2]. Dans le cycle La connaissance initiatique, il élargit ce thème en montrant que la méthode employée consiste à « enseigner l’être humain avec toute sorte d’enseignements occultes, mais sans le conduire au point précis d’où tout cet enseignement découle. (…) Dans cette captivité occulte, l’être humain est alors entouré d’images qui ne lui sont pas claires et dont il ne peut pas sortir. »[3]. Pour cette deuxième forme de captivité, on peut penser à tous ceux qui dispensent, de cette manière, un enseignement qu’ils qualifient de spirituel et qui acquièrent ainsi un pouvoir sur leurs disciples.

Puis Rudolf Steiner, dans cette même conférence va un peu plus loin encore : « Mais il y a aussi des entités spirituelles qui amènent les êtres humains, voire une partie de l’humanité dans une telle captivité occulte. (…) Ce sont des entités spirituelles qui sont lâchées dans le domaine de la nature lorsque l’on ne saisit pas la nature de façon spirituelle, lorsque l’on considère la nature de telle façon que l’on saisisse les processus atomiques comme étant naturels. Alors on nie l’esprit de la nature. Alors ceux que l’on appelle les esprits ahrimaniens (…) deviennent actifs dans la nature et ils entourent l’être humain avec toutes sortes d’images de façon telle que celui-ci sera conduit dans cette captivité occulte par ces entités spirituelles ahrimaniennes »[4].

Rudolf Steiner décrit donc trois situations de captivité occulte. À chaque fois, il s’agit de manipulations intentionnelles, soit par des êtres humains poursuivant des buts très personnels, soit par des êtres ahrimaniens agissant dans la nature et, depuis là, dans l’homme. Chacun de ces types de captivité pose de grandes questions. En effet, comment s’est passé le processus dans le cas d’Helena Blavatsky ? Comment un « gourou » parvient-il à faire admettre son enseignement, alors que quelqu’un d’autre qui diffuserait le même contenu, mais ne disposerait pas des mêmes pouvoirs, n’attirerait aucun disciple. Enfin, plus énigmatique encore : comment les êtres ahrimaniens deviennent-ils actifs dans le monde de la nature pour créer des « murs animiques »[5] en entourant l’être humain « d’images atomistique et moléculaires »[6] ? Nous voyons que le thème mériterait d’être approfondi.

À propos du monde anthroposophique, Johannes Kiersch se demande si nous ne sommes pas entourés par des images « qui ont grandi à notre insu à l’intérieur de notre mouvement, des représentations de croyances qui s’appuient sur l’œuvre de notre grand enseignant, mais qui ne proviennent pas de lui (…). » Il pose ainsi le problème d’être enfermés dans des représentations inexactes. Mais où sont les manipulateurs, ceux qui tirent les ficelles ? Johannes Kiersch est silencieux sur ce point et pour cause : il ne semble pas du tout supposer qu’il y en ait. Comment peut-il alors qualifier d’occulte cette captivité ? Se serait-il lui-même enfermé dans une représentation erronée de cette notion ? Si nous lui appliquions son propre raisonnement, nous devrions le considérer comme étant lui-même dans une captivité occulte. Mais nous nous garderons bien d’aller jusqu’à cette extrémité et nous nous attacherons à préciser la confusion qui s’est installée.

Pour étayer son assertion, Johannes Kiersch présente dix représentations qu’il considère comme fausses et qui se sont forgées « au sein de la « forteresse assiégée » dans laquelle nous avons été et qui perdurent jusqu’à nos jours pour nous maintenir dans une « captivité occulte » ». Une étude attentive de ces dix points montre qu’il s’agit là de représentations élaborées de façon tout à fait classique, c'est-à-dire par l’union d’un concept et d’un percept, comme il est décrit dans Philosophie de la liberté. Par exemple, quelqu’un énonce : « Rudolf Steiner a dit que … ». La personne qui l’écoute reçoit cette phrase comme un ensemble de percepts. Elle va chercher les concepts correspondants. Rien ne dit qu’elle choisira ceux qui sont adaptés. Par exemple, elle acceptera ce qui lui est rapporté, sans le remettre en cause. Mais elle peut aussi se dire qu’elle prend cette assertion comme une hypothèse qu’elle se promet de vérifier. Dans ce cas, elle aura lié le concept hypothèse (et tout ce qui en découle) aux percepts. Tout ceci se passe sur le plan physique et ne présente aucun caractère occulte. Chacun d’entre nous porte la responsabilité de la façon dont il forme ses représentations ; qu’il s’exerce à le faire consciemment ou qu’il réagisse comme un automate, cela dépend de son degré de liberté intérieure. Autrement dit, dans ce domaine, chacun est l’auteur de son propre enfermement dans des représentations non élaborées par son Je. Parler d’une captivité occulte de la Société anthroposophique, c’est quitter le niveau factuel pour s’aventurer dans une généralisation abstraite. On agite alors de grands mots en croyant habiller d’esprit un phénomène banal.

Nous pourrions ajouter un onzième point à ceux que propose Johannes Kiersch, celui de captivité occulte. La façon dont l’auteur traite ce thème est étrangère à ce qu’en a dit Rudolf Steiner. Cette « fausse représentation » (J.K.) risque de poursuivre son chemin. En fait elle existait déjà depuis longtemps. Il y a quelques années, quelqu’un m’a dit, en parlant d’une personne de renom dans la Société anthroposophique : « il est en état de captivité occulte ». Où va-t-on ainsi ? Si un auteur se permet d’affirmer de tels jugements sur la Société anthroposophique, en les revêtant d’une apparence de fondements, pourquoi un certain nombre d’anthroposophes n’en feraient-ils pas autant vis-à-vis d’autres membres ? Dans l’ouvrage mentionné plus haut, Jörgen Smit dit : « On devrait être prudent avec un mot comme celui-là et l’utiliser seulement dans sa signification exacte. Je le dis expressément car le concept de « captivité occulte » n’a pas joué un rôle très positif dans l’histoire de la Société Anthroposophique, puisqu’on a utilisé cette expression comme injure. »[7]

Ainsi Johannes Kiersch risque bien d’obtenir l’effet contraire à celui qu’il cherchait par son article. Car son but était tout à fait justifié : inviter à se défaire des « fausses représentations ». Le problème est qu’il n’applique pas à lui-même cette noble intention. Et la lecture des dix points qu’il développe sommairement pour étayer son propos ne fait que renforcer cette impression. À titre d’exemple, je prendrai le premier point.

Johannes Kiersch veut montrer que la croyance que « L’anthroposophie promulgue des vérités générales » est « une représentation fausse ». Pour ce faire, il dit : « Dans sa Philosophie de la liberté, Steiner a défendu l’idée audacieuse que tous les êtres humains libres pouvaient s’accorder autour d’une vérité commune ». Puis il ajoute que, plus tard, cette idée fondamentale « il l’a libérée de sa généralité abstraite ». Le problème est que, dans ce livre, Rudolf Steiner n’a pas parlé d’une telle vérité commune. Bien au contraire !

Pour comprendre cette question, il est d’abord nécessaire de prendre en compte que Rudolf Steiner distingue deux catégories : les concepts de connaissance et les concepts moraux[8]. Cette notion est fondamentale. La question de la vérité se pose différemment dans chacun des cas. Par exemple, en géométrie euclidienne, la vérité du théorème de Pythagore ne dépend pas d’un point de vue. Nous sommes alors dans le domaine de la connaissance. Là, les êtres humains peuvent effectivement « s’accorder autour d’une vérité commune » (J.K.) et il ne s’agit pas d’une « vérité abstraite » comme le dit Johannes Kiersch. Pour ce qui est de la morale, nous participons également tous au même monde d’idées. Mais mon prochain « reçoit du monde d’idées qui nous est commun d’autres intuitions que moi. Il veut déployer la vie de ses intuitions, moi celle des miennes. Si nous puisons réellement tous deux à l’idée, (…) nous ne pouvons que nous rencontrer dans la même aspiration, dans les mêmes intentions »[9]. Il n’est pas question d’une « vérité commune » (J.K.), mais d’une même aspiration qui peut se réaliser sous des formes différentes, car impulsées par des intuitions différentes. Si l’on ne fait pas cette distinction, alors on prête à Rudolf Steiner des idées qui ne sont pas les siennes. Or c’est précisément ce que Johannes Kiersch veut nous inviter à ne pas faire. Là encore, il montre la même problématique que celle qu’il dénonce. Il propose de fausses représentations pour montrer comment sortir des fausses représentations qui ont cours dans certains milieux anthroposophiques.

Il faudrait passer beaucoup de temps à examiner l’ensemble des dix points. Nous constaterions qu’ils survolent les thèmes abordés en les présentant d’une façon incomplète et souvent erronée. Le choix même de ces dix points serait aussi à considérer. Le nombre de représentations fausses ou figées qui circulent dans les milieux anthroposophiques est bien supérieur à dix. Que Johannes Kiersch en ait choisi quelques-unes, à titre d’exemple, est tout à fait compréhensible. Mais la sélection qu’il a faite montre une orientation claire. Les dix points traitent avec beaucoup de légèreté des questions qui agitent fortement la Société anthroposophique Universelle, laquelle est dans une phase difficile de son développement. Elle aurait besoin d’un diagnostic beaucoup plus élaboré pour trouver les forces qui lui permettront de franchir le cap.

 

[1]     Jörgen smit, Cheminement intérieur et pratique de la vie - La méditation de la Pierre de fondation, une impulsion d’avenir, Les Trois Arches, 1989, p. 35.

[2]     Rudolf Steiner, Les dangers d’un occultisme matérialiste, conférence du 11 octobre 1915, GA 254, Triades.

[3]     Rudolf Steiner, La connaissance initiatique, conférence du 31.08.1923, GA 227, Triades. La traduction de ce passage et des trois suivants est de ML.

[4]     Ibid.

[5]     Ibid.

[6]     Ibid.

[7]     Cf. note 1, p. 37.

[8]     Philosophie de la liberté, chapitre IX, p. 158 (Editions Novalis).

[9]     Ibid, p. 164


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