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Questionnements, essais et contenus portant sur divers aspects liés à la science de l'esprit (science initiatique moderne) de Rudolf Steiner.
Beaucoup d'articles sur ce site requièrent un travail d'étude sérieux, portant sur des connaissances épistémologiques et ésotériques, pour être compréhensibles.

Citation
  • « (...) le mort ne peut faire l'expérience de son entourage spirituel que dans la mesure où il a déjà acquis sur le monde spirituel les pensées qu'un homme peut former sur la terre. Voyez-vous, bien des gens disent de nos jours : qu'avons-nous besoin de nous soucier de la vie après la mort ? Nous pouvons bien attendre d'être morts, et nous verrons bien ce qui se passe. - C'est là une idée tout à fait fausse. On ne voit rien du tout après la mort si l'on ne s'est formé pendant la vie aucune idée du monde spirituel, si on a vécu en matérialiste. »

    Christiana (Oslo), 17 mai 1923 – GA226

    Rudolf Steiner
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Qui Sont les Sectes


« (...) puisque quasiment tout mouvement de pensée, toute poussée philosophique religieuse ou spirituelle, peuvent être frappés de l’opprobre nommée « secte » ou « sectaire », selon qui jette l’anathème, les exemples au cours de l’histoire de telles stigmatisations sont légion. Des disciples de Pythagore aux sectes aujourd’hui en butte à l’hostilité des antisectes, des milliers de groupes spirituels ou religieux ont été stigmatisés, discriminés ou persécutés. Nous n’en dresserons donc pas la liste, mais examinerons, finalement un chapitre de l’histoire contemporaine qui nous semble instructif. (...) »

 

Note de la rédaction

Nous publions ici un article en trois parties d'Éric Roux, qui est notamment actuellement le président de l'Union des Églises de Scientology de France et Vice Président du Bureau Européen de L'Église de Scientology pour les affaires publiques et les droits de l'homme. Nous laisserons aux simples d'esprit ainsi qu'aux manipulateurs le soin de répandre la rumeur selon laquelle, puisque nous relayons quelques écrits d'un scientologue, nous partageons les idées de la scientologie ou nous sommes associés, voire affiliés à celle-ci. Nous comptons bien sûr sur ces amalgameurs pour diffuser de tels mensonges, après tout leur degré d'immoralité ne leur permet pas de faire mieux que cela.

À ce sujet, rappelons que nous diffusons aussi sur Soi-esprit.info depuis plus de dix ans ce très pertinent article Une illustration de la guerre occulte actuelle de Christian Lazaridès, qui en son temps (1999 ; mais il demeure toujours de grande actualité et très pertinent, tant ce sont les mêmes acteurs et procédés qui sont toujours mis en oeuvre aujourd'hui, près de 25 ans plus tard), mettait en exergue « l'aberration » que représente la scientologie (voir par exemple la page 86 de la revue dont est tiré cet article). Il est vrai que cet article est exigeant et qu'il a déjà fait pleurer plus d'une personne fragile ou naïve, y compris dans des milieux dits anthroposophiques, d'où le fait de son rejet par ces mêmes personnes, qui décidément vivent sur une autre planète, la planète des bisounours, semble-t-il.

Si nous publions l'article d'Éric Roux, c'est parce qu'il a le mérite d'éveiller le questionnement sur des procédés mis en oeuvre par certains groupes totalitaires pour contrer les "sectes" (voir notamment la troisième partie, qui évoque notamment le « traitement » infligé à « l'anthroposophie »). Mais à la fois... il endort aussi le questionnement sur certains arrière-plans fondamentaux des enjeux liés aux sectes, aux anti-sectes, aux anti-anti-sectes, à l'anthroposophie et à la liberté de l'être humain. Désolé, mais pour éviter de s'endormir sur de tels points, il va quand même falloir dépasser les points de vue exprimés de bonne foi par Éric Roux, lesquels pourraient laisser penser qu'on peut amalgamer toutes sortes d'organisations, car victimes de persécution, dans une espèce de club des défenseurs de la liberté et de la dignité de l'être humain (puisque persécutées par des « méchants »), ce qu'elles sont loin d'être... Il faudra donc se décider à travailler sur des questions beaucoup plus profondes et parfois même ésotériques pour cerner de quoi il s'agit. Et oui, le passage par des articles tels que, par exemple, Une illustration de la guerre occulte actuelle finirait quand même par devenir nécessaire, n'en déplaise aux paresseux ou aux pleurnichards !


PS : Comme toujours, au cas où vous pourriez trembler de peur à l'idée d'être manipulés lors de la lecture de la présente page web, je vous invite bien sûr à vous armer de la bonne parole du site web www.derives-sectes.gouv.fr de la MIVILUDES et, pour affiner votre sagacité, vous pourriez aussi y lire la fiche de synthèse contre les dérives sectaires. Vous voilà ainsi déjà plus détendu à l'idée de prendre connaissance de ce qui va suivre. On n'est jamais mieux défendu que par son Gouvernement. Cela va de soi.

Ne manquez pas non plus de prendre connaissance sur ce site du DOSSIER : dérives (sectaires ?) au sein d'organismes prétendant lutter contre les dérives sectaires ?

 

Stéphane Lejoly

 


 

La première partie de cet article est publié originellement dans "Rebelle[s], le magazine 100% sans journalistes".
Auteur : Éric Roux
Date : 16/12/2023
Source : https://rebelles-lemag.com/2023/12/16/qui-sont-les-sectes/

NDLR : La publication de cet article en trois parties dans Soi-esprit.info n'engage pas la rédaction de Soi-esprit. Elle ne signifie pas non que les idées et valeurs partagées sur Soi-esprit.info le sont aussi par le magazine Rebelle ou Éric Roux, et vice versa.


 

Qui sont « les sectes » ? - Partie 1

 

Ah, la secte. Alors que le Sénat {décembre 2023} s’apprête à débattre du projet de loi « visant à renforcer la lutte contre les dérives sectaires », et qu’on nous rabâche depuis des années ô combien les « sectes » et leurs dérives seraient dangereuses, j’ai pensé qu’il serait bien de faire un petite tour d’horizon, non exhaustif, de ces groupes qui au fil de l’histoire ont été ou sont toujours stigmatisés comme « sectes ». Qu’on me permette un digression ici : s’il existe effectivement des groupes religieux criminels ou délinquants, ou ayant accueilli en leur sein des criminels ou des délinquants, qu’on se pose la question des crimes commis au sein des « grandes religions », comme la pédophilie dans l’Église catholique, ou les tueries au nom de l’islam, ou un peu plus loin de chez nous, les crimes commis par les bouddhistes birmans contre les musulmans Rohingyas. Mais qu’on se penche aussi sur le nombre de délits commis au sein des partis politiques, qu’on parle de corruption, de fraude fiscale ou même de violences conjugales. Et que dire des grandes multinationales et de leurs condamnations pour des délits financiers qui dépassent l’imagination, ou d’atteintes criminelles à l’environnement ?

Mais revenons-en à nos moutons, et à leurs bergers, enfin, à nos « sectes ».

La secte catholique

Bien sûr, on pourrait remonter aux premier chrétiens, à « la secte du nazaréen » et aux condamnations pour activités sectaires des premiers prêcheurs de l’évangile pour comprendre que le christianisme a commencé sa carrière comme une secte. Mais point n’est besoin de remonter si loin.

En 1993, les services de renseignement grecs (le KYP, le « Service de Renseignement National ») remettent un rapport confidentiel au gouvernement grec sur les « Sectes modernes et groupes parareligieux en Grèce ». Ce rapport fera l’objet de fuites et la presse hellénique s’en emparera. Le rapport, après une brève introduction, indique quelles sont les principales sectes actives sur le territoire : « Aujourd’hui, deux grands groupes de sectes sont actifs en Grèce : les protestants et les catholiques romains. »

Les accusations à leur encontre ne sont pas sans rappeler celles avancées par la Miviludes française (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires) à l’encontre des « sectes » qu’elle identifie dans l’hexagone. Les voici, de la plume même des services de renseignement grecs :

Leur objectif principal est de stabiliser leur existence et de la renforcer, et afin d’y parvenir, elles ont essayé toutes les tactiques possibles pour attirer des adeptes : le prosélytisme, l’utilisation de l’argent pour les acheter, la “manipulation mentale”, etc. (…) Dans le même temps, toutes les sectes et tous les groupes parareligieux, sans exception, provoquent un effondrement moral et spirituel, ainsi que la division spirituelle des grecs et les différences nationales. Les gens sont poussés au suicide, à la drogue, à la prostitution, les familles se décomposent et des drames sociaux sont provoqués. (…) En général, l’État doit faire face aux sectes et aux groupes parareligieux en gardant à l’esprit qu’ils sont dangereux et qu’ils vont à l’encontre des intérêts nationaux.

C’est un bel exemple, mais la Grèce n’est bien entendu pas le seul pays ou les catholiques sont considérés comme une « secte » dangereuse. En Chine, si vous êtes catholique mais restez fidèle aux évêques qui, bien que nommés par le Vatican, ne sont pas ceux qui ont été d’abord choisis par le Parti Communiste Chinois, vous êtes dans une « secte ». Et la simple participation aux activités d’une telle secte peut vous mener en prison.

Les francs-maçons

Mais les catholiques aussi ont leurs sectes. Dès le début du 19e siècle, la franc-maçonnerie recevait pour l’accompagner l’épithète de « secte ». Cette accusation sectaire, en provenance du clergé catholique, s’illustra parfaitement dans l’encycliqueHumanum Genus, que le Pape Léon XIII publia en 1884. Cette encyclique ne contient pas moins de 34 emplois du mot « secte » pour qualifier la franc-maçonnerie et 5 emplois du mot « sectaire ». L’encyclique, toujours en vigueur aujourd’hui puisque jamais dénoncée, et en ligne sur le site du Vatican, aurait bien pu être écrite par les apôtres de la Miviludes, si l’on fait abstention du vocabulaire et des justifications religieuses de la mise à l’index. Tous les poncifs y sont, de la manipulation perfide pour tromper les adeptes au « la secte avance masquée » de nos anti-sectaires d’aujourd’hui, en passant par le fameux « entrisme » dont on accuse les grandes « sectes » contemporaines. Quelques extraits de cette œuvre magnifique :

Il existe dans le monde un certain nombre de sectes qui, bien qu’elles diffèrent les unes des autres par le nom, les rites, la forme, l’origine, se ressemblent et sont d’accord entre elles par l’analogie du but et des principes essentiels. En fait, elles sont identiques à la franc-maçonnerie, qui est pour toutes les autres comme le point central d’où elles procèdent et où elles aboutissent. Et, bien qu’à présent elles aient l’apparence de ne pas aimer à demeurer cachées, bien qu’elles tiennent des réunions en plein jour et sous les yeux de tous, bien qu’elles publient leurs journaux, toutefois, si l’on va au fond des choses, on peut voir qu’elles appartiennent à la famille des sociétés clandestines et qu’elles en gardent les allures. Il y a, en effet, chez elles, des espèces de mystères que leur constitution interdit avec le plus grand soin de divulguer, non seulement aux personnes du dehors, mais même à bon nombre de leurs adeptes.

Il en résulte que, dans l’espace d’un siècle et demi, la secte des francs-maçons a fait d’incroyables progrès. Employant à la fois l’audace et la ruse, elle a envahi tous les rangs de la hiérarchie sociale et commence à prendre, au sein des États modernes, une puissance qui équivaut presque à la souveraineté.

Nous avons affaire à un ennemi rusé et fécond en artifices. Il excelle à chatouiller agréablement les oreilles des princes et des peuples ; il a su prendre les uns et les autres par la douceur de ses maximes et l’appât de ses flatteries. Les princes ? Les francs-maçons se sont insinués dans leurs faveurs sous le masque de l’amitié, pour faire d’eux des alliés et de puissants auxiliaires.

Au début du 20e siècle, c’était toujours la « secte maçonnique », mais cette dernière se couplait avec la « secte juive », dans un antisémitisme des plus formidables, et on entendait souvent alors « la secte judéo-maçonnique ». Un pamphlet assez connu écrit en 1903 par Isidore Bertrand, un prêtre catholique et journaliste français, avait pour titre « la Franc-maçonnerie, secte juive née du Talmud ». Là encore, les mêmes poncifs, et notamment « l’entrisme » :

Piccolo-Tigre ou plutôt celui qui se cachait sous ce pseudonyme, était un juif d’une rare intelligence. Grace à l’activité qu’il déploya sous le règne de Louis-Philippe, et précédemment sous la restauration, la maçonnerie reçut une sérieuse impulsion. Très lié avec M. de Metternich, premier ministre de l’Empereur d’Autriche, il se servait de son amitié pour soutirer au diplomate les secrets d’État que la secte avait intérêt à connaitre.

On y met dans le même sac francs-maçons, protestants et juifs : « Rien de tout cela ne nous étonne, nous qui avons vu les juifs, les francs-maçons et les protestants jeter le masque et contracter alliance au point de ne faire plus qu’une seule et même secte ».

Ce ne sont que quelques exemples, mais terminons par un dernier. Dans son essai « Les Propos de Scarabe, Histoire de la Franc-maçonnerie », Paul Riche, alias Jean Mamy, ancien franc-maçon devenu apostat, antisémite et collaborateur de plume, et ayant réalisé pendant l’occupation le film antimaçonnique « Forces Occultes », ne cesse d’appeler la franc-maçonnerie « la secte ». Les thèses anciennes précédemment mentionnées ou pas y sont reprises, et là encore, « la secte » pratique un entrisme très efficace :

Et dès lors ce fut le noyautage continuel de la France par la secte pendant 70 ans. De 1870 à 1940, elle va régner partout, du plus petit comité au gouvernement en apparence le moins maçonnique.

On le voit, la secte par excellence, pour les catholiques puis pour les antisémites (parfois les deux ensemble), c’était la franc-maçonnerie. Et pourtant, c’est aujourd’hui dans certaines loges du Grand-Orient, ou du Droit Humain, qu’on trouve les « champions » de la lutte antisecte, les rois de « la lutte contre les dérives sectaires ». Un peu comme le garçon battu qui reproduit plus tard la violence du père sur ses propres enfants.

L’Armée du Salut

Mouvement protestant fondé en 1865 à Londres, l’Armée du Salut a aujourd’hui plutôt bonne réputation. Elle aide les pauvres, leur fournit à manger et d’autres aides vitales. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Un petit ouvrage passionnant au sujet de l’Armée du Salut dans ses débuts en Suisse est celui de Jean-François Mayer, historien des religions et directeur de l’Institut Religioscope, appelé « Une Honteuse exploitation des esprits et des porte-monnaie ». L’ouvrage, écrit en 1985, s’attache à explorer les similitudes entre le traitement de l’Armée du Salut en Suisse dans les années 1880, et le traitement des « nouvelles sectes » par les antisectes d’aujourd’hui. Dans ses toutes premières lignes, on peut lire :

Dans certains milieux, la mode est à la dénonciation des sectes :

« Ils mentent au nom de Dieu ; ils violent les lois au nom de Dieu ; ils commettent des escroqueries au nom de Dieu ; ils tueraient au nom de Dieu et sans le moindre scrupule. »

Description familière. Chacun sait, n’est-ce pas, que des sectes qualifiées de « dangereuses » érigent le mensonge en pratique quotidienne, contournent allègrement les lois (tout en les invoquant lorsqu’il s’agit de bénéficier de leur protection) et n’ont d’autre aspiration que de se procurer de l’argent par tous les moyens. Il suffit de lire les journaux pour être informé.

Le passage cité ci-dessus est d’ailleurs extrait d’un journal. Mais il a été publié il y a plus de cent ans – le 22 octobre 1883 exactement, dans un quotidien de Lausanne, La Revue. L’infâme secte dénoncée ? L’Armée du Salut. Oui, vous avez bien lu : les ancêtres directs de ces chrétiens sympathiques et dévoués qui soulagent tant de personnes dans la misère.

Le livre montre combien les accusations actuelles contre les « sectes » sont identiques à celles d’hier. On y croise des anciens membres estimant avoir été trompé par la « secte », et regrettant de n’avoir pas été secourus par la Miviludes… euh, c’était en 1883 :

Dans cet état d’esprit, si j’avais été secouru dans le classement de mes idées, je ne me serais pas égaré dans l’incertitude et fini par croire aux raisonnements stupides des salutistes. Or ce secours m’a manqué. C’est là l’explication de la possibilité des captures que font encore tous les jours les membres de cette secte de fanatiques. (…) La souris ne s’aperçoit du danger de la trappe que lorsqu’elle s’y est enfermée.

Dans la même veine, les journaux s’en donnaient à cœur joie, et la théorie de la « sujétion psychologique », qui permet de dire que tous les adeptes heureux ne sont que des victimes qui s’ignorent, était déjà là, tout comme les accusations financières et celles de « se cacher derrière le masque de la religion ». Florilège :

Savez-vous que les opérateurs de l’Armée usent de procédés connus, où le magnétisme entre pour une large part, afin de frapper l’esprit des faibles et de les amener à eux pieds et poings liés ? (Le Genevois, 25 juin 1883)

On fait subir aux jeunes membres une sorte de catalepsie morale qui les rend taillables et corvéables à merci. (Le Genévois, 25 mars 1883)

Les dirigeants de l’Armée du Salut ont fondé une Banque du Salut, destinée à recevoir l’argent des hypnotisés. (Le Genévois, 3 février 1883)

Ce qu’il faut tout d’abord remarquer, c’est l’abandon complet que l’officier ou l’officière font de leur personnalité une fois qu’ils sont enrôlés dans l’armée. (Le Télégraphe, 25 mars 1883)

Toujours en tutelle, l’individualité s’atrophie. (…) Non, la vie produite dans de telles conditions n’est pas entièrement authentique. (D. Lortsch, « L’Armée du Salut et les Églises »)

Ce serait vraiment trop facile de mal faire si l’on pouvait commettre les actes les plus coupables et les plus illégaux à la seule condition de se couvrir du manteau de la religion. (Le Genevois, 29 sept. 1883)

En France à la même époque, c’était kif-kif. Le critique littéraire Luis Desprez qualifiait l’Armée du Salut de « secte hallucinée et hallucinante », tandis que Guy de Maupassant disait d’eux « les meilleures farces du Palais- Royal n’atteignent pas au niveau de ce qu’on raconte de cette association religioso-militaire ». Et dans La Revue Littéraire et Politique (revue publiée de 1863 à 1939 sous divers titres, qui entre autres reproduisait les cours du Collège de France et de la Sorbonne) du 3 mars 1883, on pouvait lire à propos de l’Armée du Salut :

On dirait le rituel de l’extravagance habilement disposé pour amener la simple curiosité à l’état d’émotion nerveuse et pour produire ce qu’on appelle dans la secte l’agonie, espèce d’hypnotisme religieux qui pousse les pénitents improvisés à « se déclarer » sans délai. A peine déclarés, ils sont embrigadés. (…) Ainsi se forme une vaste chaine d’asservissement. (…) C’est dans le même dessein qu’ils cherchent à provoquer sur l’heure le plus grand acte de la vie morale sous l’effet d’excitations violentes et morbides, et qu’ils violent sans scrupule la pudeur des âmes par des exhibitions instantanées. Ces agissements prennent une gravité particulière quand ils sont pratiqués sur de tout jeunes enfants et sur des jeunes filles.

Donc oui, l’Armée du Salut était bien une secte dangereuse aux yeux de ceux qui voulaient la voir disparaitre à la fin du 19e siècle. Une secte qui pratiquait le lavage de cerveau, s’en prenait aux mineurs, violait les âmes (pensez au titre du livre antisecte du colonel Jean-Pierre Morin, fréquemment cité par la Miviludes :  « Le Viol Psychique ») et volait l’argent de ses fidèles en empruntant un masque religieux.

Nous verrons dans la partie 2 qu’ils existent d’autres « sectes » sous nos cieux, mais en attendant, rappelez-vous, et ici je me permets de détourner Albert Camus : « La secte, c’est l’autre » (André Comte-Sponville écrivait : « la secte c’est l’Église de l’autre »). Et son corollaire : « Nous sommes tous la secte d’un autre ».

A suivre ci-dessous…

 



 

La deuxième partie de cet article est publié originellement dans "Rebelle[s], le magazine 100% sans journalistes".
Auteur : Éric Roux
Date : 19/12/2023
Source : https://rebelles-lemag.com/2023/12/19/qui-sont-les-sectes-partie-2/

 


 

Qui sont les sectes ? Partie 2 - Protestants et Musulmans Ahmadiyya

Les sectes des protestants

Comme l’écrit l’historien des religions Jean-Pierre Chantin, « Le mot “secte” a définitivement pris dans le monde catholique son sens péjoratif, au moment même où apparaît la contestation protestante : il équivaut désormais à celui d’“hérésie”. » Les protestants ont donc fait très tôt les frais de l’appellation « sectaire ».

Dès le 16e siècle une ordonnance lue devant Charles Quint évoquait le « reboutement de la secte luthérienne et autres sectes réprouvées […] pour remédier et pourvoir aux abus et erreurs [de] Martin Luther et autres auteurs hérétiques et leurs disciples sectateurs… ». A l’époque, cette accusation de « sectaires » ou « sectateurs » a valu aux protestants nombre de morts violentes parmi leur rangs.

Plus tard, en 1858, le prélat catholique antiprotestant Louis-Gaston de Ségur écrivait :

Dans le passé, le protestantisme regarde comme ses pères les gnostiques, les ariens, les manichéens, les nestoriens, les iconoclastes, les albigeois, les hussites et tous les hérétiques les plus scandaleux. De même qu’un cadavre produit des vers, ainsi ce cadavre de religion, continuant des traditions si peu glorieuses, n’a cessé de produire jusqu’à nos jours des centaines et des milliers de sectes qui pullulent dans son sein. (Louis-Gaston de Ségur, Causeries familières sur le protestantisme d’aujourd’hui)

Description sympathique s’il en fut, elle n’est qu’une sur des centaines du même acabit. Si cela semble ancien, les 20e et 21e siècles n’ont pas pour autant vu les accusations sectaires à l’attention du protestantisme disparaitre.

Nous l’avons vu dans la partie 1, selon les services secrets grecs, en 1993 les protestants faisaient partie du top 2, avec les catholiques, des sectes dangereuses présentes en terre hellénique. Nous avons vu aussi comment l’Armée du Salut, mouvement protestant fondé par un méthodiste à la fin du 19e siècle, avait commencé son existence en Suisse et en France comme une « secte » abominable.

Cependant, le protestantisme est composé d’une myriade de courants. Pentecôtistes, méthodistes, baptistes, presbytériens, anglicans, adventistes, anabaptistes, unitariens, luthériens, calvinistes, etc.  Et nombre de ces courants sont encore aujourd’hui catégorisés dans certaines parties du monde comme des sectes, au sens péjoratif du terme. En France, La Miviludes dans son rapport annuel cible toujours les groupes évangéliques. Dans la fameuse liste des sectes de 1995 publiée dans le rapport Gest / Guyard, deux parlementaires français, de nombreux groupes protestants figuraient, la plupart d’entre eux n’ayant jamais eu aucun démêlé avec la justice, mais souvent en butte à l’hostilité d’une religion ou d’un courant de pensée dominant.

Dans la Russie poutinienne d’aujourd’hui, on ne compte plus les groupes protestants, souvent pentecôtistes, interdits parce que « sectes », et dont les membres sont jetés en prison parce que membres d’une « secte ». On leur reproche « d’hypnotiser » leur fidèles à l’aide de « techniques psychologiques illégales ». En vérité, c’est souvent leur origine américaine qui pousse le FSB (services secrets russes, descendants directs du KGB soviétique) à rapidement les catégoriser comme « sectes dangereuses » et à les faire déclarer « extrémistes », comme ils le font avec toute la dissidence et les organisations de droits de l’homme dans le pays. Mais c’est aussi sous la pression de l’Église Orthodoxe Russe, qui n’aime pas la compétition, que les groupes religieux deviennent des « sectes » en Russie.

Dans la Chine de Xi Jinping, les choses sont simples. Soit vous faites partie d’une église membre du Parti Communiste Chinois, c’est-à-dire du Mouvement Patriotique des Trois Autonomies (regroupement des églises protestantes autorisées par le Parti), et vous êtes relativement protégé (relativement, parce qu’au moindre dérapage, vous risquez gros), soit vous faites partie d’une secte, une « église de maison », ou pire, d’un Xie Jiao (littéralement « enseignement hétérodoxe », mais toujours traduit par « secte » ou « secte diabolique »), et vous verrez vos lieux de culte démolis, vos leaders religieux emprisonnés (et parfois tués), et vous-mêmes être obligé de vous cacher si vous voulez éviter le même sort. Pourtant, il y a plus de 60 millions de protestants en Chine.

En Iran, en 2021, trois chrétiens membres de l’Église d’Iran, une dénomination pentecôtiste protestante, ont été condamnés à cinq années de prison pour « activités sectaires » : on leur reprochait de s’être « engagés dans de la propagande contre le régime islamique ».

Bref, il en coûte aux protestants d’être des « sectes ».

Les musulmans Ahmadiyya

Ce mouvement musulman compte des millions de fidèles à travers le monde. Il est né au Penjab à la fin du 19e siècle, fondé par Mirza Ghulam Ahmad, un religieux qui se présenta comme un prophète de l’islam et fut accepté comme tel par ses disciples. La devise des Ahmadis est « Amour pour tous, haine pour personne ». Mais malheureusement pour eux, les enseignements du fondateur diffèrent en plusieurs points de ceux des musulmans orthodoxes, qu’ils soient issus du sunnisme ou du chiisme.

Du coup, rapidement on les appela la « secte qadiyani », une appellation bien entendu péjorative crée à partir du nom du village où Mirza Ghulam Ahmad naquit : Qadiyan. Plus de la moitié des Ahmadis vivent au Pakistan. Si la constitution d’origine du Pakistan reconnaissait une parfaite égalité de traitement pour toutes les religions, y compris l’ahmadisme, en 1974 tout changea.

Sous la pression des plus extrémistes des mollahs pakistanais, la constitution du pays fut changée, les Ahmadiyya déclarés secte hérétique et surtout « non musulmans ». Depuis, il n’est pas de semaines sans que des membres de la communauté ahmadi ne soient molestés ou tués au Pakistan. Oui, il ne fait pas bon être une secte. La persécution s’est étendue à d’autres pays, comme l’Arabie Saoudite, ou d’ailleurs les musulmans ahmadis n’ont pas le droit de se rendre pour le pèlerinage à la Mecque, ou encore en Algérie, où les ahmadis ont été qualifiés de « secte » par les autorités et rien qu’en 2017, 283 membres de la communauté Ahmadiyya ont été condamnés à des peines de prison allant de trois mois avec sursis à 4 ans fermes, pour mettre en péril la sécurité du pays par leurs enseignements hérétiques. Le ministre algérien des Affaires religieuses s’était réjoui en ses termes :

La question de la secte Ahmadiyya fait désormais partie du passé, grâce à l’action qualitative des services de sécurité, ayant permis d’être informés des extensions de cette secte, de ses sources de financement et des parties qui l’actionnent. Toutes les parties en cause ont été contactées par les services de sécurité algériens, qui ont réussi à faire échouer un complot visant à diviser les Algériens sur le plan confessionnel.[1]

CQFD. Il faut dire que l’ahmadisme a été déclaré « secte non liée à l’islam » en 1973 par l’Organisation de la coopération islamique (OCI)…

Certains sites français musulmans en ligne regorgent de l’accusation sectaire à l’encontre du mouvement. Sur le site Islamqa.info, à une question concernant l’amour d’un musulman envers une fille membre de la communauté Ahmadiyya, la réponse est la suivante :

Il a déjà été indiqué dans la réponse donnée à la question n° 4060 la mécréance de la secte dite Ahmadiyya ou quadiyaniyya formée par les adeptes de Mirza Ghoulam Ahmad. Vous trouverez dans la réponse l’explication de leurs croyances et les avis des ulémas à leur égard. Cela étant, il n’est pas permis à un musulman ni d’épouser une membre de la secte ni de donner épouse à un membre de la secte car ils se sont apostasiés.

 Sur abiladi.com, on trouve une « mise en garde contre LA SECTE AHMADIYYA » :

Cette secte est un groupe égaré et mécréant, Cheikh Al-Albani parle de leur Kufr (« mécréance », ndt) dans son commentaire de ‘Aquida Tahawiya. Cette secte est également présente ici en France dans le 95 vers Sarcelles.

Parce que oui, l’étiquetage « sectaire » s’exporte. En Bulgarie, c’est-à-dire au sein de l’Union Européenne, une association Ahmadiyya s’était créée en 2007. Fut alors introduite auprès du tribunal de la ville de Sofia une demande d’enregistrement de la nouvelle association religieuse selon la loi sur les cultes. Le grand mufti de Bulgarie exposait alors auprès de la Direction des cultes que les ahmadis n’étaient pas des adeptes du Coran et que leur mouvement constituait une « secte ». La Direction des cultes approuvait le grand mufti et le tribunal de la ville de Sofia rejeta la demande d’enregistrement, en notant que les ahmadis étaient « considérés comme une secte ». Appel et cassation menèrent au même résultat, un refus d’enregistrement, et il fallut que les requérants saisissent la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui dix ans plus tard, en 2017, condamna la Bulgarie pour violation de l’article 9 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, sur la liberté de religion et de conviction[2].

Encore une fois, il ne fait pas bon être une secte.

Suite et fin dans la partie 3…

[1] Déclaration de Mohamed Aïssa, ministre des Affaires étrangères du gouvernement algérien, le 29 avril 2017. Cité par Algérie Patriotique

[2] Arrêt Metodiev et autres c. Bulgarie (no 58088/08), 15 juin 2017, Cour Européenne des Droits de l’Homme

 



 

La troisème partie de cet article est publié originellement dans "Rebelle[s], le magazine 100% sans journalistes".
Auteur : Éric Roux
Date : 21/12/2023
Source : https://rebelles-lemag.com/2023/12/21/qui-sont-les-sectes-partie-3-et-fin/ 


 

Qui sont les sectes ? Partie 3 et fin - Les sectes sous le régime nazi et conclusion

Nous aurions pu continuer à lister les « sectes » les unes après les autres, mais nous ne le ferons pas. Parce que ce serait un exercice quasi infini. Vous l’aurez compris, puisque quasiment tout mouvement de pensée, toute poussée philosophique religieuse ou spirituelle, peuvent être frappés de l’opprobre nommée « secte » ou « sectaire », selon qui jette l’anathème, les exemples au cours de l’histoire de telles stigmatisations sont légion. Des disciples de Pythagore aux sectes aujourd’hui en butte à l’hostilité des antisectes, des milliers de groupes spirituels ou religieux ont été stigmatisés, discriminés ou persécutés. Nous n’en dresserons donc pas la liste, mais examinerons, finalement un chapitre de l’histoire contemporaine qui nous semble instructif.

La liste et les directives sur les sectes des nazis

Si la lutte contre les sectes n’avait pas déjà existé, les nazis l’aurait inventée.

Les Témoins de Jéhovah (que la Miviludes aime à stigmatiser encore et toujours de nos jours) en ont fait les frais rapidement. Persécutés dès 1933 – on leur reprochait déjà et avant tout le rejet du service militaire, le refus du salut allemand et leur refus de participer à l’industrie d’armement – le 21 juin 1937, une circulaire de la police secrète d’État signée Heinrich Müller, dit « Gestapo Muller », donnait l’ordre à toutes les polices de « soustraire les enfants des Témoins de Jéhovah déjà connus à l’influence de leurs parents » au motif que ces derniers « compromettent la santé mentale » de leur enfant par leur doctrine, et de s’assurer que les enfants soient placés à l’assistance publique[1].

Le mois suivant, le 20 juin 1937, une directive du Reichsführer-SS (Himmler) et du chef de la SD (services de sécurité de la SS) Heydrich annonce la dissolution de la Société Théosophique (qui, soit dit en passant est aujourd’hui décrite par l’association antisecte UNADFI comme « la base de la grande majorité des mouvements sectaires ésotéro-occultistes »), ainsi que la confiscation de tous ses biens, parce que ces derniers ont été « utilisés pour la promotion d’intentions hostiles aux gens et à l’État ».

Le 13 février 1938 le SD publie une directive de lutte contre les sectes. Il s’agit d’abord d’expliquer la dangerosité des « sectes ». Outre les reproches déjà formulés à l’encontre des Témoins de Jéhovah, on y trouve « travail destructeur avec les marxistes et les communistes », « liens avec le monde franc-maçon, juif et international », « prières pour guérir », « exploitation et abrutissement systématique du peuple ». Les sectes sont alors classées en trois catégories : « sectes judéo-chrétiennes », « sectes occultes liées aux francs-maçons », « sectes non chrétiennes ». Puis la directive crée ce que certains pourraient concevoir comme étant l’ancêtre de la Miviludes, un observatoire des sectes, qui se voir confier les tâches suivantes :

Une liste détaillée avec la numérotation et la répartition de toutes les sectes en ces trois groupes a été envoyée à tous les responsables de sections. Il faut signaler les sectes qui n’y apparaissent pas, voire celles qui se sont constituées récemment, au Bureau Central. C’est ce dernier qui décide de leur insertion dans la liste. Une cohérence nécessaire et durable ne peut être préservée dans tout le Reich que de cette façon.

Pour saisir toutes les données, établir les rapports sur chaque secte, tout comme pour les surveiller, il faut suivre à l’avenir la démarche suivante :

  1. Acquérir une vue d’ensemble de leurs idées et de leur développement historique.

  2. Organisation et statuts. – Statistiques. – Moyens financiers, valeurs en capital (terrains, biens immobiliers) etc.

  3. Répartition géographique. Relations internationales (avec indication du siège central s’il se situe à l’étranger)

  4. Direction, prédicateurs, personnes de premier plan. – Nombre des membres, voire des sympathisants, ainsi que leur couleur politique précédente.

  5. Traditions, rituels, fêtes, cérémonies. — Symboles.

  6. Attitude envers l’Église. — Relations avec la Franc-Maçonnerie et le judaïsme. Influences

  7. Réunions et activités éducatives.

  8. Position envers l’idée national-socialiste et l’État.

  9. Influences culturelles.

  10. Criminalité, ordonnances de la Police. — Dissolution, interdiction.

La propagande médiatique contre les sectes est aussi prévue par la directive : « C’est un outil indispensable pour éclairer le peuple comme prévu sous forme de discours, périodiques et articles de journaux ».

Et c’est le 7 juin 1939 que « Gestapo Müller » publie un récapitulatif de la liste des sectes interdites adressé à tous les centres de police du pays. La liste contient 34 « sectes », parmi lesquelles ont trouve beaucoup d’églises évangéliques et pentecôtistes, les Adventistes du 7e Jour, les gnostiques, les anabaptistes, les Témoins de Jéhovah, l’Anthroposophie et les Baha’is (tenants d’une religion abrahamique et monothéiste proclamant l’unité spirituelle de l’humanité, actuellement persécutée comme “secte” dans la très démocratique République Islamique d’Iran).

Étrangement, on retrouve les mêmes « sectes » soit dans les rapports de la Miviludes (Témoins de Jéhovah, églises évangéliques, anthroposophie), soit dans le rapport parlementaire Guyard/Gest de 1995 (Adventistes du 7e Jour en plus des précédents. Ce rapport parlementaire est celui qui contient la fameuse et controversée « liste des sectes » de 1995), soit dans le rapport parlementaire belge sur les sectes et sa liste de 1997 (Baha’is en plus des précédents).

En ce qui concerne l’anthroposophie, notons pour l’anecdote que l’un de ses principaux opposants chez les nazis était un ex-membre qui avait tourné casaque. Gregor Schwartz-Bostunitsch avait en effet été anthroposophe de 1922 à 1929, avant de quitter le mouvement. En 1930, il publie un pamphlet contre Rudolph Steiner (le fondateur de l’anthroposophie) qu’il accuse d’être un « escroc occulte et faux prophète »[2]. En 1933 il rejoint la SS et en tant qu’analyste des services secrets (SD), il publie des rapports alarmants et complotistes contre l’anthroposophie, avec un acharnement tel qu’il en vient à inquiéter même ses supérieurs et se voit mettre à la retraite d’office en 1937. Mais le mal avait été fait.

Le 14 mai 1941, le SS Martin Bormann, conseiller personnel d’Hitler et éminence grise du parti nazi, envoie un télégramme à Heydrich, dans lequel il déclare : « Le Führer souhaite que les mesures les plus énergiques soient prises contre les occultistes, les astrologues, les médecins charlatans et autres, qui égarent le peuple dans la stupidité et la superstition. »

En réponse, le 4 juin 1941, Reinhard Heydrich, chef du SD, publie une nouvelle directive « pour la suppression de certaines sociétés et sectes religieuses » et l’arrestation et l’enfermement en camp de concentration de toutes les personnes en lien avec celles-ci[3]. La directive commence ainsi :

Dans la présente lutte pour la destinée du peuple allemand, il est nécessaire de protéger non seulement la santé physique de notre peuple mais aussi sa santé spirituelle, à la fois au plan individuel et au plan collectif. Le peuple allemand ne peut plus être exposé à des enseignements occultistes qui prétendent que les actions et missions des êtres humains sont sujettes à de mystérieuses forces magiques.

Ces mesures immédiates seront prises à l’encontre des personnes suivantes :

  • Astrologues.

  • Occultistes.

  • Spiritualistes.

  • Adeptes des théories occultes des rayons.

  • Diseurs de bonne aventure, faux ou autres (quel que soit le type).

  • Adeptes de la guérison par la foi.

  • Adeptes de la science chrétienne.

  • Adeptes de l’anthroposophie.

  • Adeptes de la théosophie.

  • Adeptes de l’ariosophie.

La directive expliquait ensuite que chaque association identifiée devait être immédiatement dissoute et ses biens confisqués. Pour les adeptes, s’ils étaient des adeptes « plein temps » ou récidivistes (c’est-à-dire ayant déjà été avertis de cesser ces activités occultes), ils devaient être sans attendre envoyés en camp de concentration. S’ils n’étaient occupés à ces activités spirituelles qu’à « temps partiel » et pris pour la première fois, ils devaient être assignés à résidence et leurs maisons perquisitionnées.

On le voit, notre « lutte contre les dérives sectaires » a des antécédents fameux. Cette lutte contre les « sectes » du régime nazi est tout sauf anecdotique. Outre le fait qu’elle a mené de nombreuses personnes à la mort, elle nous montre aussi les dangers de ces luttes étatiques qui entendent choisir entre les bonnes croyances et les mauvaises à la place des citoyens, qui entendent prendre soin de la « santé spirituelle » ou « psychologique » des gens et décider à leur place lorsqu’ils ont raison ou lorsqu’ils sont « sous emprise », et qui entendent substituer au droit pénal strict et objectif des concepts vagues et flous tels que « dérives sectaires » et autres « sujétions psychologiques ».

Comme je l’ai dit au début de cette série d’articles, il n’est pas question de vouloir rejeter en bloc toute critique de certains mouvements religieux et spirituels, « sectes » ou pas « sectes », ou de vouloir exempter les membres d’un seul de leur responsabilité pénale lorsque celle-ci est engagée. Mais il faut chercher la voie de la raison en ces matières.

 

Pour conclure sur les sectes

Et qui mieux que le doyen Carbonnier pour nous raisonner ? Jean Carbonnier fut l’un des plus grands juristes du XXe siècle, et le grand réformateur du droit de la famille dans les années 60, réforme qui mit fin à la tyrannie paternaliste et discriminatoire envers les femmes de l’ancien Code civil. Mais il était aussi un protestant, et s’était intéressé à la notion de « secte » dans les années 80, tandis que les associations antisectes commençaient à prendre leur essor en France, soutenues par l’État. Nous terminerons donc en le citant :

Il apparaît que la notion de secte doit être rejetée sans recours. Non seulement elle est incertaine, se dérobant à toute définition juridique, mais elle met en péril des valeurs fondamentales : des libertés publiques et des principes de droit public – l’égalité, la non-discrimination entre les confessions et, par voie de conséquence, entre les individus.

(…)

Une fois de plus, on ne peut se tenir de songer à un boomerang imprudent. L’arme avec laquelle le pouvoir laïc devrait s’attaquer aux communautés nouvelles – aux prétendues sectes – pourrait bien se retourner non pas certes contre lui, mais contre les religions établies, dont il souhaite, pour des motifs politiques très légitimes, préserver la tranquillité. Car les défauts que le grossissement de l’inédit fait apparaître avec éclat chez les unes pourraient bien se trouver aussi chez les autres, bien qu’avec un relief usé par le temps. Quelle est la religion établie qui ne laisse espérer à ses croyants des consolations ou des joies, et même, par la voie d’un perfectionnement intérieur, une plus grande source d’énergie ici-bas ?

(…)

La tendance de la législation contemporaine à protéger – beaucoup diront : protéger contre lui-même, surprotéger, assister – le consommateur, l’usager, l’individu, est-elle bonne ou mauvaise en soi ? Il est loisible d’en discuter calmement pour les marchandises et les services. Mais s’il est question du choix des croyances, qui n’entrevoit le péril de l’engrenage ?

Jean Carbonnier (Consultation, 1982)

 

[1] Bureau de la Police secrète d’Etat, circulaire du 21.6.37, en double à titre d’ordonnance du Bureau central de la Police d’Etat de Stuttgart le 6.7.37 ; Documents personnels de J.E Strasser (Collection de documents historiques sur les Témoins de Jéhovah, zone de l’Allemagne du Sud).

[2] Gregor Schwartz-Bostunitsch, Doktor Steiner – ein Schwindler wie keiner: Ein Kapitel über Anthroposophie und die geistige Verwirrungsarbeit der ‘Falschen Propheten’ (Munich: Deutscher Volksverlag, 1930)

[3] Le chef de la police de sécurité et du SD à tous les chefs des centres (de contrôle) de la police d’État et des centres (de contrôle) d’enquête criminelle et aux dirigeants des sections (de contrôle) du SD, Objet : Action contre les doctrines secrètes et les soi-disant sciences secrètes, 4 juin 1941.

 

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